Dolorisme

On nomme dolorisme une doctrine philosophique, spirituelle ou religieuse qui exalte la douleur physique pour elle-même car on lui attribue une valeur morale[1],[2]. On parle aussi dans certains cas de culte de la douleur[3],[4].

L'adjectif correspondant est doloriste.

ÉtymologieModifier

Les termes « dolorisme » et « doloriste » sont des mots savants forgés dans la première moitié du XXe siècle à partir du latin dŏlŏr, -ōris signifiant « douleur physique, souffrance »[5],[6].

Dans la philosophieModifier

Concernant la philosophie antique, le stoïcisme défend une forme de dolorisme[7],[8],[9]. Il s'oppose en ce sens à l'épicurisme et à l'hédonisme, qui prônent la recherche du plaisir ou du bonheur et l'évitement de la souffrance[10],[11].

Dans la philosophie contemporaine, on retrouve des idées favorables au dolorisme chez différents auteurs comme Søren Kierkegaard, Louis Lavelle ou Max Scheler[11].

Dolorisme chrétienModifier

La doctrine chrétienne est parfois décrite comme doloriste[12],[13],[14],[15],[11],[16], en particulier dans le catholicisme mais aussi le calvinisme[17]. Cette qualification s'appuie en premier lieu sur la représentation et l'interprétation de la Passion du Christ dans le christianisme, selon lesquelles la souffrance de Jésus sert à la rédemption, au rachat des péchés de l'humanité, qui, invitée à suivre ce modèle en souffrant elle-même, se trouve ainsi culpabilisée du point de vue des auteurs critiques de cette conception[18],[2],[19],[20],[21],[22],[23]. La douleur constituerait pour le croyant un moyen de se rapprocher de Dieu[24],[2].

Le pape catholique Pie XII a pour sa part déclaré que le dolorisme n'était pas une obligation morale pour les chrétiens[1].

L'exaltation de la douleur du Christ a été transposée dans certains aspects du culte rendu à Marie comme mère souffrant de la perte de son fils, par exemple dans la figure de l'invocation de Notre-Dame des Douleurs[25].

Certains philosophes ont exposé des doctrines opposées au dolorisme chrétien, notamment Baruch Spinoza[17] et Friedrich Nietzsche, ou plus récemment Michel Onfray qui s'inspire de ce dernier[23],[26],[27]. L'œuvre de Nietzsche, par exemple dans sa Généalogie de la morale ou la figure du surhomme qu'il a développée[28], regorge ainsi de critiques en ce sens, tandis qu'il défend selon certains une autre forme de dolorisme, non rédempteur[29],[30],[16].

Dans les artsModifier

Dans le domaine des arts, on qualifie certaines œuvres de doloristes, par exemple celles offrant des représentations exprimant la douleur du Christ dans sa passion[31].

Le dolorisme est également le nom donné à un mouvement littéraire français du milieu du XXe siècle opposé à l'existentialisme et exaltant la valeur de la douleur, mené et théorisé par Julien Teppe[32],[33],[34],[35],[36],[37].

BibliographieModifier

RéférencesModifier

  1. a et b « En une phrase clé, Pie XII à la fois définit le dolorisme, comme le choix délibéré de la douleur à laquelle est attribuée une valeur positive, et le récuse comme obligation morale faite au chrétien. » Claude Langlois, Le Continent théologique : Explorations historiques, Rennes, PUR, (lire en ligne), « V. Catholicisme, douleur et dolorisme (xixe-xxe siècle) : la modernité de Pie XII », p. 83-94
  2. a b et c « [Le patient chrétien catholique] est soumis à trois facteurs religieux qui interfèrent avec son interprétation de la douleur chronique. Le premier est le dolorisme qui est la tendance à exalter la valeur morale de la douleur, en particulier de la douleur physique. Cette dernière est considérée comme expiatoire, réparatrice d'une faute commise c'est-à-dire rédemptrice. Elle permet à I'être humain de se racheter du péché donc de se sauver : vertu salvatrice. La théorie du dolorisme s'est développée suite à la crucifixion de Jésus, considéré par les chrétiens comme Dieu fait homme selon le credo de l'Eglise catholique romaine. Elle a été mise en exergue dans la vie monastique à partir du VIème siècle par un moine irlandais Saint-Colomban, pour qui la douleur est un chemin vers Dieu. » Jean-Pascal Cochinaire, Importance des facteurs sociaux culturels et religieux dans la perception, l'interprétation et la réponse à la douleur chronique non cancéreuse de l'adulte. Analyse de la littérature. (Thèse pour obtenir le grade de docteur en médecine), Université de Lorraine — Faculté de médecine de Nancy, (lire en ligne), p. 68
  3. Godin 2018, chapitre 142 (en ligne)
  4. « The cult of pain has become a constant in spritualistic environment. Some got conditioned to the idea that suffering is rescuing, settling it. » (en) Ermance Dufaux et Wanderley Oliveira, Inner restoration with no pain : Self-transformation with a feeling of hope and lightness, Belo Horizonte, Dufaux, (ISBN 978-85-63365-59-0)
  5. (la + fr) Félix Gaffiot, Dictionnaire Latin-Français, Paris, Hachette, , 1701 p. (lire en ligne), entrée « dŏlŏr, -ōris »
  6. « dolorisme », Centre national de ressources textuelles et lexicales
  7. « Tant et si bien que leur dolorisme (celui des stoïciens) entre en symbiose (avec la doctrine chrétienne) et constitue la religion de la pulsion de mort que l’on sait. » Michel Onfray, Sagesse : Savoir vivre au pied d'un volcan, Albin Michel, , p. 188
  8. Étienne Akamatsu, Éric Oudin et Mariane Perruche, Le plaisir: de Platon à Onfray, Paris, Eyrolles, (ISBN 978-2-212-55375-8, lire en ligne), p. 218
  9. Nicolas Cantonnet, Marc Aurèle, lePetitPhilosophe.fr (lire en ligne)
  10. « Les dieux épicuriens ne s’accompagnent donc d’aucun dolorisme, ils ne menacent ni n’agenouillent personne » Laurent Galley, « Sagesse, de Michel Onfray : un retour aux sources », Mediapart,‎ (lire en ligne)
  11. a b et c Jankélévitch 2019 (lire en ligne)
  12. Le Breton 1995, p. 92 (lire en ligne)
  13. « Le culte de la douleur, le christianisme, contient le vrai secret du passage de l'homme sur la terre. », Germaine de Staël citée dans Hédonismes : Penser et dire le plaisir dans l'Antiquité et à la Renaissance, éds. Laurence Boulègue et Carlos Lévy, Presses universitaires du Septentrion, Villeneuve d'Ascq, 2007, p. 137 (lire en ligne)
  14. (es) Miguel García-Baró et Alicia Villar Escurra, Pensar la compasión, Madrid, Université pontificale de Comillas, (lire en ligne), p. 87
  15. Patrick Kéchichian et Henri Tincq, « L'intelligence de Dieu », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  16. a et b Jean-Cassien Billier et Emmanuel Caquet, La Sensibilité, Paris, Armand Colin, (ISBN 2-200-21901-6, lire en ligne)
  17. a et b « Contre le dolorisme calviniste, Spinoza réhabilite le désir et la joie. », Robert Misrahi, « L'instant : La philosophie », Le Nouvel Observateur « Hors-série le bonheur »,‎ (lire en ligne)
  18. « Le christianisme célèbre la pulsion de mort, la vérité des arrière-mondes, le mépris de la chair, la passion doloriste, la crainte des châtiments, la catastrophe du péché originel. » Michel Onfray, Contre-histoire de la philosophie II. Le christianisme hédoniste, Grasset, (ISBN 2-246-68901-5), p. 137
  19. « Pour les gnostiques, une humanité qui suivrait le chemin du messianisme est en danger. Selon John Lash, le fait d'étudier les écrits gnostiques découverts à Nag Hammadi peut amener l'être humain à une réflexion plus que salutaire : il en irait de sa survie ! Car la psyché de l'homme a été conditionnée depuis des millénaires par un système de valeurs où priment le dolorisme et un sentiment de culpabilité perpétuel. On aurait voulu faire de l'homme un esclave soumis que l'on aurait pas trouver mieux, affirment en chœur Lash ou Von Ward. », Alain Gossens (Karma One), « Effets pervers du messianisme » dans le dossier "l'héritage gnostique", Revue Nexus (édition française), novembre-décembre 2007, p. 13, (ISSN 1298-633X)
  20. « Pendant plus de vingt siècles, la tradition catholique a exalté la souffrance et le dolorisme pour que l’Homme se rapproche intérieurement de la Passion du Christ. Selon le curé d’Ars, La croix de la maladie, c’est l’échelle du ciel. Qu’il est bon de souffrir sous les yeux de Dieu. La douleur devient une voie de purification de l’âme et du corps, un chemin de rédemption. » (Isabelle Lévy, « La douleur : signification, expression, syndrome méditerranéen », Revue internationale de soins palliatifs, vol. 28,‎ 2013/2014, p. 215-219 (lire en ligne, consulté le 4 avril 2020))
  21. « Ce qui certain, c'est qu'il est impossible de rejeter le dolorisme de la doctrine chrétienne sans dénaturer le christianisme lui-même. Ce serait proposer une soupe fadasse, sans rapport avec son message originel. » Serge Carfantan, Cinq Leçons sur le Bonheur, Paris, (ISBN 978-2-35118-351-9, lire en ligne)
  22. « André Comte-Sponville et François Jullien, sous la médiation de Françoise Dastur, confrontent la vision occidentale du bonheur avec celle de la pensée chinoise : d’une part, une culture chrétienne marquée par le dolorisme et la culpabilité et d’autre part une philosophie chinoise qui se dispense de l’idée du bonheur, au profit d’une autre préoccupation, celle de nourrir sa vie. » Claude Colombini-Frémeaux, Présentation du livre audio Le Bonheur — Visions occidentale et chinoise, Frémeaux & Associés (lire en ligne)
  23. a et b « le christianisme a induit en nous la vision « d'un corps souffrant et doloriste, la notion de culpabilité, la célébration de la souffrance et la conviction que nous serions libres, donc responsables, donc coupables (...) » Bosco d'Otreppe, « Le christianisme n'a plus les moyens d'être violent, il se fait donc pacifiste », La Libre Belgique,‎ (lire en ligne)
  24. « L'authentique dolorisme chrétien propose de voir la douleur comme le lieu par excellence de la relation à dieu et donc de la rechercher, quand ce n'est pas de la provoquer. » Frédéric Gillot, Approche psycho-sociale du douloureux chronique, Centre d'évaluation et de traitement de la douleur — CHU de Nantes (lire en ligne)
  25. « Le culte de la Mère de la Douleur paraît donc avoir été développé pour refléter comme en miroir le culte de la douleur de son fils, la Vierge Marie jouant le rôle de mère miroir dont parlent les psychanalystes » Christine Planté, Masculin/féminin dans la poésie et les poétiques du XIXe siècle, Lyon, PUL, (lire en ligne), p. 217
  26. « S'il [Nietzsche] a toujours récusé les valeurs chrétiennes, selon lui doloristes et contraires à la vie, il voit Jésus comme un héros positif trahi par les Evangiles. » Michel Onfray, « Soyez vaches, Nietzsche, une vie philosophique », Le Point,‎ (lire en ligne)
  27. Frédéric Rognon, Causerie du Cycle de conférences sur le plaisir — L'Hédonisme, (lire en ligne), p. 9
  28. « Tirer parti de la souffrance pour calomnier la vie, justifier la douleur, c'est la perpétuer, l'accroître, dit Nietzsche. (...) Mais cette critique suppose que la souffrance peut avoir un sens (le surhomme en est l'incarnation car il refuse à la fois le dolorisme chrétien et le narcotisme bouddhique). » Godin 2018, chapitre 142 (en ligne)
  29. « Le procès du dolorisme chrétien a été conduit de manière insistante par Nietzsche dans toute son œuvre, notamment dans la Généalogie de la morale, et dans cette direction. » Serge Carfantan, Cinq Leçons sur le Bonheur, Paris, (ISBN 978-2-35118-351-9, lire en ligne)
  30. « (...) le dolorisme nietzschéen, sans être rédempteur, se veut une invitation à « enfanter nos pensées du fond de nos douleurs » et les pourvoir de tout ce qu'il y en nous « de sang, de cœur, de désir, de passion, de tourment, de conscience, de destin, de fatalité » (...) » puis « On a parfois taxé Nietzsche de dolorisme en raison de ce rôle irréductible qu'il attribue à la souffrance dans le dépassement de soi. » Dorian Astor, Dictionnaire Nietzsche, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », (lire en ligne)
  31. Jean-Pierre Denis, « Passion et Compassion », La Vie,‎ 24/03/2015 à 19h12 (lire en ligne)
  32. Ce même auteur a dirigé La Revue doloriste, publiée mensuellement entre 1936 1939 puis trimestriellement entre 1946 et 1956 [1]
  33. « Our favorite French literary movement at the moment is Dolorism, which we much prefer to Existentialism. Dolorism holds that misery is good for you and that the noblest function the writer can perform is to give his readers as much of it is possible. Many writers, American as well as French, have probably been Dolorists for years without knowing it. Now they have all the ingredients for a complete sense of literary fulfillment: an organized movement, a leader (in this case, one M. Julien Teppe; a manifesto, and a prize.) », (en) Stanley Edgar Hyman (en), « Comment », The New Yorker,‎ (lire en ligne)
  34. de Lacaze-Duthiers 1946
  35. Teppe 1936 et Teppe 1949
  36. Pierre Descaves, « « Dolorisme » et ses doctrines », La Revue du Caire, no 97,‎ , p. 103 (lire en ligne)
  37. Vincent Kaufmann, Ménage à trois — Littérature, médecine, religion, Villeneuve d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Perspectives », (lire en ligne), « Dolorisme (Duhamel, Teppe) », p. 159-170

AnnexesModifier

Articles connexesModifier

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