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La crise coutumière wallisienne est une crise politique sur l'île française de Wallis, à Wallis-et-Futuna. Cette crise, qui trouve ses prémisses dans les années 1990, se manifeste violemment en 2005 par un conflit sur la succession au titre de roi coutumier (Lavelua) du royaume d'Uvea après le très long règne de Tomasi Kulimoetoke. Elle se poursuit lors du règne de Kapeliele Faupala puis reprend en 2016 avec l'intronisation de deux Lavelua concurrents (Tominiko Halagahu et Patalione Kanimoa, ce dernier étant finalement reconnu par l’État)[1]. Elle a mis en exergue les profondes divisions qui traversent la société Wallis-et-Futuna, et a provoqué des tensions entre la chefferie coutumière et le pouvoir politique de la France sur cette collectivité d'outre-mer.

Sommaire

Crise de 2005Modifier

ContexteModifier

 
Mata Utu, chef-lieu de Wallis-et-Futuna, concentre l'essentiel des lieux de pouvoir politique, religieux et coutumier.

Le statut de 1961 créant le territoire d'outre-mer de Wallis-et-Futuna reconnaît la justice traditionnelle dans les affaires wallisiennes (gestion du foncier notamment), et confirme le statut de droit particulier dont jouissent les Wallisiens et les Futuniens depuis 1933[1]. D'autre part, les Wallisiens considèrent la justice pénale française comme celle réservée aux papalagi (européens, métropolitains)[1] : les affaires coutumières sont gérées entre Wallisiens par la chefferie.

La crise débute à la fin du règne du Lavelua Tomasi Kulimoetoke. Ce dernier, intronisé en 1959, a eu le plus long règne de l'histoire d'Uvea (48 ans), contre 5,6 années en moyenne depuis 1869[2]. Pour Frédéric Angleviel, cela est du à l'habileté politique du roi qui a réussi à se maintenir au pouvoir malgré l'existence de familles royales rivales, ainsi qu'au soutien de l'administration française[2] et des membres de la chefferie, dont beaucoup appartiennent à la famille Kulimoetoke et ne souhaitent pas perdre leurs privilèges après tant d'années[2].

Affaire judiciaire et divisions coutumièresModifier

 
Le Lavelua Tomasi Kulimoetoke a eu le plus long règne de l'histoire d'Uvea, de 1959 à 2007.

La crise débute en janvier 2005 quand un petit-fils du roi d'Uvea Tomasi Kulimoetoke II est condamné pour homicide involontaire après avoir tué un motocycliste en conduisant en état d'ivresse[3].

La famille royale fait un pardon coutumier (en wallisien faihu) envers la famille de la victime, et considère donc que l'affaire est close du point de vue de la justice coutumière. À l'inverse, les autorités françaises estiment que l'affaire relève de la justice pénale (française) et décident d'arrêter le petit-fils du roi.

Les délais entre l'accident mortel et la sanction judiciaire ont été longs compte tenu que ce territoire est rattaché sur le plan judiciaire à la Nouvelle-Calédonie.

Le petit-fils se réfugie au palais royal pendant quatre mois[4]. Le roi résiste d'abord aux demandes d'arrestation de son petit-fils. Ce choix divise les familles aristocratiques, partagées entre la solidarité coutumière (envers le petit-fils et le roi) et celui de loyauté envers la puissance tutélaire française (l'économie du territoire dépend des aides de l'État et l'administration emploie de nombreuses personnes). Deux camps s'opposent : d'un côté, les royalistes, partisans du roi Kulimoetoke et de l'autre les « rénovateurs », souhaitant une évolution de la coutume[1]. Le 13 mai 2005, la grande chefferie demande à l'administrateur supérieur (préfet), Christian Job, de quitter le territoire. En réponse, ce dernier suspend le paiement du salaire du Lavelua et des chefs coutumiers opposés[3]. Une nouvelle chefferie est nommée le 22 mai par les rénovateurs. Pour mettre fin aux tensions entre les deux camps, quarante gendarmes sont envoyés depuis la Nouvelle-Calédonie le 7 juin. Le petit-fils du Lavelua est alors arrêté[3].

Les chefs coutumiers de Futuna expriment également leur opposition au Lavelua et réclament l'instauration d'une vice-préfecture à Futuna afin de ne plus dépendre de Wallis[3].

Le 14 juin, une manifestation de soutien à Tomasi Kulimoetoke est organisée par son premier ministre (kivalu) et 150 partisans du Lavelua tentent d'empêcher la nomination de la nouvelle chefferie. Celle-ci a finalement lieu l'après-midi et Clovis Logologofolau est intronisé comme nouveau kivalu[2]. Les tensions s'accroissent entre les deux camps, ainsi qu'entre les royalistes et le préfet.

Enlisement du conflit constitutionnelModifier

En septembre 2005, une délégation de rénovateurs part en Nouvelle-Calédonie afin d'informer les nombreux Wallisiens vivant sur place et annonce la volonté d'introniser un nouveau roi, Ahu Hiasinito[2]. Cependant, à l'approche de la cérémonie d'intronisation, prévue le 25 septembre, le conflit institutionnel manque de tourner à l'affrontement avec les partisans du roi, qui occupent l'aéroport et édifient des barrages[1],[2].

La situation s'arrange finalement le lendemain grâce à l'intervention d'un médiateur français qui reconnaît l'autorité du roi Tomasi Kulimoetoke II[5]. La cérémonie d'intronisation des dissidents est alors annulée, mais l'autorité du nouveau préfet, Xavier De Fürst, est entamée. La communauté wallisienne de Nouvelle-Calédonie soutient majoritairement le Lavelua en place, même si certaines voix s'élèvent pour dénoncer les divisions[2].

Le 10 octobre, un jeune rénovateur est frappé à coup de machette par un royaliste et décède de ses blessures le lendemain. L'accusé est transféré à Nouméa pour y être jugé[6]. Suite à cet épisode, plusieurs rénovateurs comme Clovis Logologofolau choisissent de quitter Wallis, estimant que leur sécurité n'était pas assurée[2]. Pour Frédéric Angleviel, il s'agit de la troisième étape de la crise. L'issue du conflit institutionnel semble alors très incertaine.

L'affaire laisse des traces et des incidents se produisent en juin 2006 dans le district du nord Hihifo (le préfet de Fürst encourageant les dissidents[réf. nécessaire]). Des palabres de réconciliation s'ensuivent, mais les incidents continuent sporadiquement jusqu'en 2014 et reprennent en 2016.

Le 12 mars 2007, le Tribunal administratif de Mata Utu a examiné une cinquantaine de recours qui avaient été présentés par le royaume d'Uvea pour annuler les arrêtés préfectoraux de Xavier de Fürst. Le Tribunal administratif a finalement annulé les décisions prises par M. de Fürst et condamné l'État français à verser des indemnités à la circonscription territoriale d'Uvea (ce qui correspond à l'entité coutumière du royaume d'Uvea) et aux membres de la chefferie du Lavelua[réf. nécessaire].

Règne de Kapeliele Faupala (2008-2014)Modifier

Le 7 mai 2007, Tomasi Kulimoetoke II décède[7] à l'âge de 88 ans : son règne aura été l'un des plus longs de l'histoire de Wallis, de 1959 à 2007 (48 ans)[8]. Après la période de deuil coutumier s'ouvrent les négociations et palabres au sein des familles royales pour la désignation d'un nouveau roi. En juillet 2008, Kapeliele Faupala est intronisé Lavelua[9].

Les incidents sur l'île, mêlant droit coutumier et instances républicaines, continuent lorsqu'en 2010, le roi Kapeliele Faupala et ses partisans s'emparent d'EEWF (Électricité et Eau de Wallis-et-Futuna), une filiale de GDF-Suez. Cette action[10] a pour origine le licenciement d'un employé d'EEWF pour faute grave, contesté par la chefferie, et a eu pour principale conséquence des coupures d'approvisionnement en eau et électricité pendant plusieurs jours en juillet 2010[11].

Kapeliele Faupala est destitué le 2 septembre 2014 à la suite de désaccords avec son premier ministre[12].

Onze ans après la crise de 2005, la réconciliation entre les deux camps semble « peu [probable] tant les blessures réciproques après le conflit de 2005 restent à vif »[13] et l'île reste profondément divisée.

Crise coutumière d'avril 2016Modifier

En avril 2016, de nouvelles tensions éclatent autour du projet d'intronisation d'un nouveau roi. Vendredi premier avril, la chefferie annonce l'intronisation prochaine de Tominiko Halagahu, chef du district de Hihifo[14]. Cette nouvelle est inattendue, après plus de deux ans sans Lavelua à Wallis. De nombreux Wallisiens de Nouvelle-Calédonie arrivent à Wallis en vue de cette intronisation. Cependant, une partie des familles royales sont opposées à ce choix et nomment une nouvelle chefferie[15]. Leurs partisans occupent le palais royal à Sagato Soane (à Mata-Utu) depuis le mardi 12 avril[16]. Alors qu'un accord semblait être trouvé entre les deux chefferies jeudi 14 après des négociations[17], la situation prend un nouveau tournant le lendemain : la chefferie en place ne se rend pas aux négociations. Les partisans de la nouvelle chefferie annoncent alors leur refus de l'intronisation et continuent à occuper le palais royal. Pendant ce temps, Tominiko Halagahu est intronisé chez lui, à Vailala, dans le district de Hihifo (nord), vendredi 15 avril. Wallis-et-Futuna 1re commente la situation : « Un point de non-retour est atteint. L'intronisation s'est faite dans des conditions et dans un lieu qu'ils [la nouvelle chefferie] ne peuvent accepter. »[18].

Dimanche 17 avril, la nouvelle chefferie (représentant une grande partie des familles royales) intronise elle aussi un Lavelua, Patalione Kanimoa, suivant la cérémonie traditionnelle, dans le palais royal[19]. Wallis se retrouve donc dans une situation coutumière inédite, avec deux rois et deux chefferies[15]. « Le pouvoir coutumier d’Uvea est donc représenté par 2 rois et 12 ministres. La population est totalement divisée »[20].

Dans cette situation, le préfet doit arbitrer entre les deux camps ; mais « l’État ne s'immisce pas dans les affaires coutumières »[21]. Néanmoins, dans cette situation, ne pas prendre de décision revient également à prendre position...[22]. Finalement, l’État reconnaît Takumasiva Aisake Patalione Kanimoa comme Lavelua[23]. Ce dernier est en outre élu territorial et président de la commission des finances de l'assemblée territoriale de Wallis-et-Futuna (une situation critiquée par certains[23]). La décision (prise le 18 avril) est publiée au Journal Officiel le 3 juin 2018[24].

Pour l'anthropologue Françoise Douaire-Marsaudon, interviewée sur LTOM, l'État français doit rester absolument neutre et laisser les Wallisiens régler la crise[25]. Elle estime que cette division entre deux Lavelua concurrents s'explique en partie par les séquelles de la crise coutumière de 2005[25].

Le 28 mai 2016, deux chefs de village et un faipule (chef de district) sont installés par la nouvelle chefferie : « désormais, Wallis a deux Lavelua et deux grandes chefferies au complet »[26]. Deux ans plus tard, ces deux chefferies célèbrent côte-à-côte la Saint Joseph à Mu'a[27], « une première dans l'histoire d'Uvéa » : même si la population reste très divisée, c'est la première fois que le roi Takumasiva Aisake Patalione Kanimoa, reconnu par l’État, participe à une cérémonie alors que l'autre Lavelua (non reconnu), Ma'utamakia Vaimu'a Halagahu, est présent[28].

RéférencesModifier

  1. a b c d et e Françoise Douaire‑Marsaudon, « Droit coutumier et loi républicaine dans une collectivité d’outre‑mer française (Wallis‑et‑Futuna) », Ethnologie française, vol. 169, no 1,‎ , p. 81 (ISSN 0046-2616 et 2101-0064, DOI 10.3917/ethn.181.0081, lire en ligne, consulté le 29 janvier 2019)
  2. a b c d e f g et h (en) Frédéric Angleviel, « Polynesia in Review: Issues and Events, 1 July 2005 to 30 June 2006 - Wallis and Futuna », The Contemporary Pacific, vol. 19, no 1,‎ , p. 286-290 (lire en ligne)
  3. a b c et d (en) Frédéric Angleviel, « Wallis and Futuna », The Contemporary Pacific,‎ , p. 148-151 (lire en ligne)
  4. « Le gouvernement est contraint de plier devant les partisans du vieux roi de Wallis », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 22 février 2019)
  5. « INA - Jalons - Crise politique à Wallis - Ina.fr », sur INA - Jalons (consulté le 29 janvier 2019)
  6. « Wallis : un mort sous les tropiques », Les Nouvelles Calédonienne,‎ (lire en ligne)
  7. « Décès du roi de Wallis à l'âge de 88 ans », sur 20minutes.fr, (consulté le 13 avril 2016)
  8. « Le roi de Wallis est mort », sur archives-lnc.sdv.fr, Les Nouvelles Calédoniennes, (consulté le 13 avril 2016)
  9. Pierre Gins, « KAPELIELE FAUPALA INTRONISÉ ROI DE WALLIS », sur www.vakala.net, (consulté le 13 avril 2016)
  10. « Wallis-et-Futuna : un roi s'empare de la filiale de GDF-Suez », sur Rue89 (consulté le 13 avril 2016)
  11. http://www.lnc.nc/pacifique/wallis-et-futuna/229056-wallis-senfonce-dans-la-crise.html
  12. « Le roi de Wallis officiellement destitué », Le Monde.fr,‎ (ISSN 1950-6244, lire en ligne, consulté le 13 avril 2016)
  13. « Wallis : un Roi dans 3 mois? - wallis et futuna 1ère », sur wallis et futuna 1ère, (consulté le 13 avril 2016)
  14. « Uvea : un Lavelua intronisé samedi prochain - wallis et futuna 1ère », sur wallis et futuna 1ère (consulté le 17 avril 2016)
  15. a et b « Wallis et Futuna : Confusion à Wallis ; deux rois pour un royaume ! », sur http://outremers360.com/, (consulté le 18 avril 2016)
  16. « Situation coutumière à Wallis : ça se complique pour l'intronisation! - wallis et futuna 1ère », sur wallis et futuna 1ère (consulté le 13 avril 2016)
  17. « Wallis-Uvea : un accord pour introniser le Lavelua samedi - wallis et futuna 1ère », sur wallis et futuna 1ère (consulté le 17 avril 2016)
  18. « Intronisation à Wallis-Uvea : la journée des rebondissements! - wallis et futuna 1ère », sur wallis et futuna 1ère (consulté le 17 avril 2016)
  19. « Wallis Uvea : un deuxième Roi intronisé - wallis et futuna 1ère », sur wallis et futuna 1ère (consulté le 17 avril 2016)
  20. « Un 2e roi à Wallis! - nouvelle calédonie 1ère », sur nouvelle calédonie 1ère (consulté le 17 avril 2016)
  21. « Wallis-Uvea : situation coutumière complexe - wallis et futuna 1ère », sur wallis et futuna 1ère (consulté le 17 avril 2016)
  22. « Wallis Uvea : rien de nouveau - wallis et futuna 1ère », sur wallis et futuna 1ère, (consulté le 18 avril 2016)
  23. a et b « L'entretien - Te felōgoi », sur Wallis et Futuna la 1ère (consulté le 29 janvier 2019)
  24. « Full text of "Journaux Officiels du Territoire des îles Wallis et Futuna" », sur archive.org (consulté le 29 janvier 2019)
  25. a et b « Les Témoins d'Outre-Mer - Wallis et Futuna : deux rois pour un trône », sur www.ltom.fr, (consulté le 17 mai 2016)
  26. « Wallis : nouvelle installation coutumière », sur wallis et futuna 1ère, (consulté le 30 mai 2016)
  27. « Deux festivités coutumières pour la St Joseph : illustration du clivage coutumier à Wallis - wallis et futuna la 1ère », wallis et futuna la 1ère,‎ (lire en ligne, consulté le 2 mai 2018)
  28. « Saint-Joseph fêté religieusement et coutumièrement à Wallis et à Futuna - wallis et futuna la 1ère », wallis et futuna la 1ère,‎ (lire en ligne, consulté le 2 mai 2018)