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Anne-Louise de Domangeville

Anne-Louise de Domangeville
Bust of Anne-Marie-Louise Thomas de Domangeville de Serilly, Comtesse de Pange, 1780, by Jean-Antoine Houdon, marble - Art Institute of Chicago - DSC09504.JPG

Anne-Louise de Domangeville par Houdon (détail).

Biographie
Naissance
Décès
Voir et modifier les données sur Wikidata (à 36 ans)
ParisVoir et modifier les données sur Wikidata

Anne-Marie-Louise-Jeanne Thomas de Domangeville, née le à Paris, morte le , est une aristocrate lorraine ayant vécu à travers les années de la Révolution française.

Elle épouse successivement, ses cousins Antoine Jean-François Mégret, seigneur de Sérilly, puis François Thomas, comte de Pange, et enfin Anne-Pierre de Montesquiou-Fézensac, marquis de Montesquiou. Le cercle dans lequel Anne-Louise de Sérilly évolue est celui de l’aristocratie d’affaires libérale ouverte aux idées des Lumières.

Sommaire

Petite noblesse et grande fortuneModifier

Anne-Louise de Domangeville est issue d’une branche cadette de la famille Thomas, originaire de Clermont-en-Argonne, qui fut anoblie en 1626 par le duc Charles IV de Lorraine pour service rendu à sa maison « depuis trois siècles ».

Son grand-père, Jean-Baptiste Thomas (1688-1769), gentilhomme lorrain, s’enrichit par l’achat de charges lucratives telles que trésorier général de l’extraordinaire des guerres à Metz ou trésorier général de l’ordre de Saint-Louis.

 
Le château de Pange, demeure du grand-père paternel d’Anne-Louise.

À la demande du duc Léopold Ier de Lorraine, il acquiert la terre de Pange, frontalière du Pays messin alors français, où il fait bâtir le château de Pange dans le plus pur style classique. La terre de Pange devient marquisat en 1766 par la grâce du roi Stanislas de Pologne qui, depuis les traités de Vienne de 1735, tenait en viager les duchés de Lorraine et Bar. Le souverain meurt quelques semaines plus tard. Lorraine et Barrois, conformément aux traités sus-cités, deviennent français. Le premier marquis de Pange mourra fort âgé trois ans plus tard, laissant une fortune considérable à son fils aîné.

Âgée de 7 ans, Anne-Louise Thomas de Domangeville est pour la première fois confrontée à la mort d’un proche.

Une orpheline au temps des LumièresModifier

 
Le château de Mareuil où Anne-Louise passa son enfance.

Née à Paris le 24 août 1762, Anne-Marie-Louise est l’aînée des quatre enfants du général Jean-Baptiste-Nicolas Thomas, seigneur de Domangeville, baron de Mareuil[1], fils cadet du marquis de Pange, et de Marie-Pauline Josèphe Chalvet de Rochemonteix de Vernassal, héritière d’une famille possessionnée en Auvergne. La famille vit surtout dans le quartier aristocratique du Marais à Paris et dans son domaine de Mareuil-sur-Aÿ en Champagne[2] que le baron a hérité de sa mère.

Ses parents meurent jeunes : son père à 46 ans le 29 août 1774, sa mère à 31 ans le 13 décembre suivant[3]. À 12 ans, Anne-Louise est l’aînée d’une fratrie de quatre orphelins.

Placée sous la tutelle d’un cousin de sa mère, le comte Armand-Marc de Montmorin-Saint-Hérem, ambassadeur de France à Madrid, et de son cousin germain Antoine jean-François Mégret, comte de Sérilly, son éducation est confiée aux filles du Saint-Sacrement. Le plus jeune de ses deux frères meurt en 1777[2], sa sœur cadette en 1786[4]. Son frère Jean-Baptiste continue ses études au collège du Plessis et devient officier[5].

Tandis que ses cousines Pange sont mariées dans la haute noblesse, ce qui leur permet d’avoir droit aux honneurs de la cour et à des fonctions auprès des membres de la famille royale, le 13 octobre 1779, Anne-Louise, 17 ans, est mariée avec dispense à son tuteur et cousin germain Antoine Jean-François Mégret[6], comte de Sérilly, 33 ans.

En 1780, meurent à quelques mois d’intervalles la marquise et le marquis de Pange. Leurs trois fils encore mineurs, Louis, 17 ans, François, 16 ans, et Jacques, 10 ans, sont placés sous la tutelle de leur cousin Antoine Jean-François Mégret de Sérilly, l’époux d’Anne-Louise. Pour éviter la dispersion de sa fortune, le feu marquis a décidé que son aîné Louis hériterait à sa majorité de la totalité de ses biens, demeures et titres (à l’époque 25 ans ou le jour de son mariage), à charge pour lui de subvenir aux besoins de ses frères cadets.

Capitalisme et charitéModifier

Fils aîné du feu Antoine Mégret d'Étigny, intendant du Béarn (1720-1767), et de Françoise Thomas de Pange, Antoine Jean-François Mégret de Sérilly est un financier introduit dans le monde des entreprises industrielles naissantes[7], dont la Compagnie des eaux de Paris des frères Périer, ou la Manufacture d’armes de Charleville où il apporte des capitaux à François Ignace de Wendel[8].

 
Anne-Louise Thomas de Domangeville, comtesse de Sérilly, à l’âge de 18 ans, peu après son mariage (J.-A. Houdon, 1780).

Le comte et la comtesse de Sérilly habitent à Paris un hôtel décoré par les meilleurs artistes au 36 rue Vieille-du-Temple, toujours dans ce quartier très prisé du Marais[7] et non loin de l’hôtel de leurs cousins Thomas de Pange. Quelques mois après son mariage, le sculpteur Jean-Antoine Houdon réalise un buste de la jeune comtesse. Anne-Louise est également peinte avec sa famille par Henri-Pierre Danloux[note 1].

Le couple a quatre enfants avant la Révolution :

  • Armand (30 novembre 1780 - 1827), qui sera préfet du Gers ;
  • Aline (21 juillet 1782 - 1864) ;
  • Amédée (20 mars 1784 - 1845) ;
  • Victor (21 janvier 1789 - 5 avril 1831)[9], qui sera officier d’artillerie.
 
Portail de l’hôtel de Sérilly à Paris (état actuel).

L’hiver 1783 est des plus rigoureux[10].

La réputation, la position et la fortune du comte de Sérilly attirent à lui de nombreux solliciteurs auxquels « il ne sait guère refuser »[10]. Il est un proche du nouveau contrôleur général des finances nommé par le roi, Charles Alexandre de Calonne, dont la nièce vient d’épouser Louis de Pange, frère aîné de François, qui s’est distingué à Yorktown. Son principal associé est Claude Baudard, baron de Saint-James, trésorier général de la marine et comme lui franc-maçon. Leur principal investisseur n’est autre que le célèbre Beaumarchais[11].

DéboiresModifier

 
Antoine de Sérilly (par Danloux).

Cependant, la situation financière du royaume est de plus en plus catastrophique, les faillites s’enchaînent et le roi convoque une Assemblée des notables dont la présidence est confiée au peu catholique archevêque de Toulouse, Étienne-Charles Loménie de Brienne, un proche de la reine. L’opposition véhémente du haut clergé et son soutien à la partie la plus conservatrice de la noblesse empêche la mise en place des réformes voulues par le contrôleur général. Calonne est remercié et sa place est donnée à Loménie de Brienne qui entre-temps a été nommé au siège archiépiscopal de Sens. Baudart de Saint-James, ruiné et compromis dans l’Affaire du collier de la reine[12], est enfermé à la Bastille. Il meurt quelques mois plus tard peu après sa libération.

Le comte de Sérilly, à son tour, connaît des revers de fortune et fait faillite le 1er juin 1787[13].

Ainsi qu’elle le confiera plus tard à demi-mot à Pauline de Beaumont, Anne-Louise ne semble pas avoir été très heureuse pendant son union avec un homme d’affaires de 17 ans son aîné et souffrant de crises de goutte ; mais elle apporte son soutien à son mari, n’hésite pas à sacrifier ses bijoux, à renoncer à sa loge à l’opéra, à vendre leur hôtel du Marais et ses collections de peinture pour lui venir en aide et payer non seulement ses créanciers mais aussi ses commis[14]. Le château de Mareuil est vendu en 1788 à un prince du sang, le duc d’Orléans.

1789Modifier

Le 21 janvier 1789, après neuf ans de mariage, Anne-Louise, 26 ans, met au monde son quatrième enfant, Victor, tandis que la dame d’Étigny, sa tante et belle-mère, meurt à l’âge de 66 ans.

 
Ouverture des États généraux à Versailles le 4 mai 1789.

À Versailles, le 4 mai, s’ouvrent les États généraux. Convoquée pour résoudre les difficultés économiques du royaume, l’Assemblée, sous l’influence des députés du Tiers-État, se place très rapidement en opposition à l’absolutisme royal.

Fin juin, les députés du Tiers-État, rejoints dans leur mouvement par le bas-clergé et une partie de la noblesse, se proclament représentants du peuple et Assemblée nationale. Ils s’attellent à la rédaction d’une constitution.

Le 12 juillet, un rassemblement populaire sur la place Louis XV et dans les jardins des Tuileries est réprimé par les troupes du prince de Lambesc. L’échauffourée est à l’origine de ragots alarmistes. La colère populaire gronde et, le 14 juillet, affolés par les bruits de l’imminence d’une répression violente, les Parisiens prennent d’assaut les Invalides et la Bastille, le gouverneur est assassiné puis décapité, sa tête est portée en triomphe par les Parisiens dans les rues de la capitale tandis que partout dans le royaume se répand un sentiment de panique qui oblige nombre d’« aristocrates » comme le frère d’Anne-Louise à renoncer à leurs droits féodaux et l’Assemblée à voter l’abolition des privilèges. Le 6 octobre, une énième émeute populaire ramène de force la famille royale de Versailles à Paris.

Opposé à la marche des évènements, le comte d’Artois, frère cadet du roi, manifeste sa désapprobation en se retirant à l’étranger : d’abord à Turin où règne son beau-père, le roi Victor-Amédée III de Sardaigne. Il est accueilli par sa sœur Clotilde de France, princesse de Piémont, épouse de l’héritier du trône. De là, il rejoint Coblence, résidence de l’archevêque-électeur de Trêves, Clément Wenceslas de Saxe, un oncle maternel. Certains nobles et officiers l’imitent et l’y rejoignent afin de combattre la révolution de l’extérieur mais privant le roi d’un soutien immédiat.

La révolutionModifier

Le cercle d’Anne-Louise de Sérilly est celui de la petite noblesse libérale et modérée, n’ayant pas droit aux honneurs de la cour, mais côtoyant grâce à sa fortune les ministres, les artistes et les intellectuels de leur temps[15].

Anne-Louise et son mari sont des proches de Germaine de Staël et d’André Chénier[16],[17] qui, avec François de Pange, un de leurs cousins, publie dans la presse de l’époque différents articles critiquant les dérives de la Révolution et la marche à la guerre.

Quand la révolution se radicalise, Anne-Louise, son mari et leurs quatre enfants se réfugient dans leur château de Passy-sur-Yonne en Bourgogne-Franche-Comté[6] dans le nouveau département de l’Yonne. Ils y accueillent les membres de leur famille, notamment la comtesse de Montmorin, veuve de l’ancien tuteur d’Anne-Louise, et l’un des derniers ministres du roi, qui sera massacré par la foule en septembre 1792. La comtesse de Montmorin est accompagnée de trois de ses enfants : sa fille aînée Victoire, vicomtesse de La Luzerne - dont le mari a émigré et qui a trouvé consolation dans les bras de Michel de Trudaine avec qui elle a eu une fille en 1793 -, son jeune fils Calixte, 19 ans, et sa fille cadette Pauline, comtesse de Beaumont, mariée à 16 ans, séparée après quelques mois de mariage et dont le mari a rejoint les rangs de la révolution. Le cousin François de Pange et son jeune frère Jacques trouvent parfois refuge dans la demeure du couple Sérilly et de leurs quatre enfants.

 
Cour du couvent des Anglaises (état actuel).

Soupçonné d’avoir caché le baron de Vioménil, vieil officier grièvement blessé lors de l’insurrection du 10 août 1792 (il est mort de ses blessures), et d’avoir fait passer des fonds à l’étranger par l’intermédiaire de son cousin François de Pange, Antoine de Sérilly est arrêté en son château de Passy-sur-Yonne le 21 février 1794 et conduit à Paris pour y être jugé. Il est incarcéré à la prison des Anglaises[18].

Dans le même temps et pour les mêmes motifs, son frère, le seigneur d'Étigny, établi près de son frère à Sens, est lui aussi emprisonné avec des voisins qu'il protégeait : le frère, les neveux et la nièce de l'archevêque Étienne-Charles de Loménie de Brienne, ex-contrôleur général des finances mort en prison dans des conditions mystérieuses.[réf. nécessaire]

La condamnation à mortModifier

 
Le côté des femmes à la Conciergerie.

Anne-Louise, après avoir laissé ses enfants à la garde de Madame de Montmorin, se rend à Paris dans l’espoir de défendre son mari ; mais elle est arrêtée dès son arrivée. Le couple est transféré à la Conciergerie le 22 avril[19],[6] tandis que Jean-Baptiste de Domangeville, le frère d’Anne-Louise, revenu clandestinement d’émigration pour régler quelques affaires, est enfermé à la prison des Carmes.

Les Montmorin sont également arrêtés. Seule Pauline de Beaumont, dont l’état de santé est déplorable et malgré ses objurgations, échappe à l’incarcération.

Incarcérés dans des conditions sordides, les détenus tombent rapidement malades et sont transférés à l’Hospice de l’évêché devenu depuis peu une prison-hôpital.

Malgré un état de santé incertain, Anne-Louise soutient Victoire de Montmorin que les épreuves ont fait sombrer dans la folie. La ci-devant vicomtesse de la Luzerne ne sortira plus de cette prison. Prostrée, la jeune femme s’y laissera mourir. Il semble également qu’Anne-Louise puisse être enceinte mais elle se refuse à en faire état, ne désirant pas prolonger ses souffrances.

Les « ci-devant » comte et comtesse de Sérilly, leur « agent » Jean-Baptiste Lhoste, 47 ans, leur frère, ci-devant seigneur d’Étigny et les Loménie de Brienne, la ci-devant comtesse de Montmorin et son fils âgé de 21 ans, leur parente, ci-devant marquise de Sénozan, sœur de Malhesherbes âgée de 76 ans, et d’autres condamnés - en tout 24 personnes - comparaissent devant le Tribunal révolutionnaire en même temps que la « citoyenne Élisabeth Capet », la sœur de Louis XVI, le [6].

 
Madame Élisabeth : sœur du roi, condamnée à mort, incita Anne-Louise à sauver sa vie pour ses enfants.

Le tribunal, dont l’accusateur public est l’implacable Fouquier-Tinville, est présidé par le cynique René-François Dumas.

Tous sont condamnés à mort. L’exécution de la sentence étant immédiate, les condamnés passent au greffe afin de faire enregistrer leur identité, formalité qui permet de rédiger leur acte de décès avant leur mise à mort[20]. La princesse Élisabeth convainc avec douceur Anne-Louise de déclarer sa possible grossesse afin de sauver sa vie et de préserver ses enfants. Anne-Louise se rend aux arguments de la future martyre et la sœur du feu roi met en exergue la situation d’Anne-Louise auprès des officiers de santé[21].

Un examen est effectué le jour même de sa condamnation à mort, qui ne parvient pas à lever l’incertitude. Un sursis à exécution est décidé le lendemain par le Tribunal révolutionnaire[note 2].

Transférée à la prison-hôpital de l’Évêché, celle qui est désormais appelée la « veuve Sérilly » est remise en liberté après la chute de Robespierre, lors de la réaction thermidorienne[22]. Elle ne retrouve la liberté que pour apprendre l’exécution de son frère Jean-Baptiste, d’André Chénier, le meilleur ami de son cousin François de Pange, et des frères Trudaine, les 25 et 26 juillet.

Les survivantsModifier

Malgré ces tragédies, Anne-Louise est rassurée d’apprendre que certains de ses proches ont survécu. Son cousin favori François de Pange a réussi à se réfugier en Suisse auprès de Madame de Staël. Sa cousine et amie Pauline de Beaumont, après l’emprisonnement des siens a été recueillie par une famille de paysans, les Paquereau puis par le moraliste Joseph Joubert.

Anne-Louise, ci-devant comtesse de Sérilly, témoignera quelques mois plus tard au procès de Fouquier-Tinville produisant devant le tribunal son acte de décès préalablement rédigé par l’administration révolutionnaire et son témoignage sur la façon inique dont étaient menés les débats[6].

Elle rejoint à Passy-sur-Yonne sa cousine Pauline de Beaumont qui a pris soin de ses enfants et retrouve les survivants de cette période tragique, notamment son cousin, François de Pange qui avait dû fuir à pied jusqu'au Luxembourg puis en Suisse. Rejeté par les émigrés, suspecté par la police helvétique, il s'était réfugié auprès de la baronne de Staël dont il était devenu l'imprimeur mais dont il avait dédaigné les avances. C'est en apprenant qu'Anne-Louise avait survécu qu'il décide de rentrer en France mais les épreuves ont aigri le jeune homme et sa santé s'en ressent. Il retrouve son logement au village de Passy près de Paris ainsi que Madame de Pastoret, toujours amoureuse de lui, qui songe à divorcer pour l'épouser mais se heurte comme Germaine à sa froideur et à son mal de vivre.[réf. nécessaire]

 
Pauline de Beaumont (au temps du bonheur).

Anne-Louise s’inquiète autant de la santé de son cousin que de sa vie sentimentale et s’en ouvre à Pauline de Beaumont qui a rejoint la capitale :

« 11 messidor, Mon amie, je partage vos inquiétudes sur François, [...] il se tue à Passy, [...] la moindre course est trop considérable pour sa faiblesse [...]. Mais ce qui m’effraie en lui le plus, c’est que je le vois [...] plus sujet à l’ennui. Il n’en était jamais atteint autrefois dans la solitude [...] Engagez-le à venir ici promptement ; quoique je craigne pour lui la fatigue de la route, j’espère beaucoup de la bonté de l'air. »[23]

« Brioude, ce 8 fructidor, Je ne suis pas surprise de la continuation des agaceries de Madame de Staël, mais j’avoue que je le serais fort qu’elles eussent du succès [...], On n’emporte pas un cœur de haute lutte [...] L’objet recherché ne ma pas encore écrit ; il faut s’accommoder avec sa paresse [...] »[24]

Mais également, elle sermonne et rassure sa cousine : « Je n’aime pas ma chère amie, que vous parliez avec tant d’indifférence de vous. « Je mange, je dors assez bien, tout cela m’est indifférent ». Et pourquoi ? De quel droit cela vous est-il indifférent ? Oubliez-vous toujours que vous avez des amis ? Et ne vous aimez-vous pas pour eux, si vous ne vous aimez pas pour vous ? N’employez plus ce style, ma chère petite, si vous ne voulez pas que je vous gronde sérieusement… »[24]

En véritable Mère Courage, elle mène pour ses enfants un combat épuisant[non neutre] afin de récupérer ses biens - ainsi que ceux de son frère dont elle est l’héritière - confisqués par l’État ou vendus à des particuliers comme biens nationaux, traversant la Bourgogne, parcourant l’Auvergne, se heurtant à la rouerie des maires et des paysans enrichis, passant, par tous les temps, des journées entières à cheval et dormant dans des auberges miteuses.[non neutre]

De Brioude, elle écrit à Pauline de Beaumont :« C'était hier pour moi, le double anniversaire de mon mariage et de ma liberté ; ces deux époques ont renfermé entre elles tant de maux que leur souvenir est bien pénible. Quel cercle que ces quinze années ! Je voudrais pouvoir les ôter de ma vie. Adieu, ma chère amie, je tombe dans les réflexions que je vous interdis et ne veux m’y laisser aller. »[25]

Elle prendra pourtant un ton enjoué pour conter ses « aventures » à Pauline et François, ces deux êtres brisés et découragés pour avoir subi des épreuves auxquelles ils n’étaient pas préparés[26].

Elle éprouve des sentiments profonds pour François de Pange qui, de son côté, « ne cesse de penser à celle qui fut son premier amour, la tendre confidente de sa jeunesse. Il lui écrit souvent et se préoccupe de ses enfants. »[23]

Anne-Louise s’enquiert de la situation auprès de Pauline de Beaumont :

«  Mandez-moi si Madame de Staël et Benjamin Constant jouent toujours le même jeu. Est-il toujours passionné ou dépité ? [...] Agace-t-elle toujours François ? Il ne m’en parle pas. Il m’écrit une lettre charmante pleine d’amitié et de gaieté ; j’ai conclu de sa gaieté qu’il se portait bien et j’ai besoin de cette certitude pour être contente. Je conçois la douceur de votre conversation avec François et je vous remercie de m’en faire part. Ce tête à tête a dû vous faire du bien à tous deux, vous avez besoin l’un de l’autre de moments d’épanchements auxquels l’intimité seule peut donner lieu ; on ne s’épanche pas avec tout le monde, il faut plus qu’une liaison de société [...] Que n’étais-je en troisième dans cette conversation… »[27]

Les deux cousins se marient le [6],[28], et s’installent à Passy-sur-Yonne, inspirant une jalousie amère à Madame de Staël[29], mais, très affaibli par les épreuves, le chevalier meurt quelques mois plus tard à l’âge de 31 ans[29].

Veuve, sans famille, elle revient à Paris. Un de ses amis, Jean-Nicolas Dufort, comte de Cheverny, lui-même ruiné par la dépréciation des rentes, apprend son retour dans la capitale en avril 1797 et se précipite à son nouveau domicile, plus modeste que ses précédentes habitations, 12 rue Chabanais[note 3], avec cinq enfants à charge.

« Je la trouvais reléguée au deuxième, dans un appartement assez triste, et entourée de cinq enfants qu’elle avait eu de M. Mégret de Sérilly, et qu’elle élevait avec un soin particulier. Elle ne me parut pas changée ; elle était toujours aussi belle que je l’avais laissée »[30],[31].

Dans son journal, Antoinette de Saint-Redan, épouse du peintre Danloux, témoigne de la droiture et du courage d’Anne-Louise mais aussi des sentiments qu’elle éprouvait pour le chevalier : « Madame de Sérilly me parla avec beaucoup de sang-froid du temps qu’elle avait passé en prison, de la mort de monsieur de Sérilly [...]. Elle s’étendit surtout sur les éminentes qualités de son second mari, le chevalier de Pange, et sur les regrets éternels que lui laissait sa perte [...] ce fut l’objet de toutes ses conversations. »[32]

Cependant, seule avec des enfants encore jeunes, confrontée à ses créanciers, sans réel soutien, « La pauvre grande », ainsi que la surnomme sa cousine Pauline de Beaumont, épouse le , un vieil ami, ancien « constitutionnel » rallié au Tiers-États, Anne-Pierre de Montesquiou-Fézensac, marquis de Montesquiou[6]. Le marquis de Montesquiou, âgé de 69 ans, est grand-père. Ses enfants ont l’âge d’Anne-Louise mais c’est un ami sûr et fidèle qui a soutenu le chevalier de Pange pendant son exil suisse. Ce troisième mariage fait jaser, notamment Germaine de Staël mais Anne-Louise est soutenue par ses intimes Pauline de Beaumont et Joseph Joubert qui lui écrit : « J’aimais celui que vous aimiez [...], je respecterai sa mémoire [...] mais j’honore votre avenir… [33] »

Mais Anne-Louise n’en a pas encore fini avec le malheur : le marquis est atteint de la variole noire et meurt dès le 30 décembre suivant, veillé par Anne-Louise qui a repris une fois encore son rôle de garde-malade[6].

Ayant contracté la maladie de son mari, Anne-Louise, veillée par sa cousine Pauline de Beaumont, s’éteint à Paris le à l’âge de 36 ans.

Malade, Pauline de Beaumont sera pourtant le grand amour de François-René de Chateaubriand et mourra à Rome dans les bras de l’écrivain le 4 novembre 1803.

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Le peintre Henri-Pierre Danloux est son beau-frère puisqu’il a épousé Antoinette de Saint-Redan, fille adoptive de son beau-père.
  2. Le fait est qu’elle fut la seule de son entourage à survivre à la Terreur révolutionnaire, la chute de Robespierre intervenant quelques semaines plus tard.
  3. Le 12 rue Chabanais deviendra un demi-siècle plus tard une des plus célèbres maisons closes de Paris, appelée Le Chabanais, et le restera jusqu’en 1946.

RéférencesModifier

  1. Justin Dennery, Les maréchaux de camp de Pange, in Académie nationale de Metz, 1924, p. 119-131.En ligne.
  2. a et b Evans 1946, p. 11-18.
  3. Pange 2011, p. 50.
  4. Pange 2011, p. 358.
  5. Pange 2011, p. 47.
  6. a, b, c, d, e, f, g et h Aubé 1913, p. 1.
  7. a et b Ozanam 1969, p. 11.
  8. Ozanam 1969, p. 28-29.
  9. Geneanet.com.
  10. a et b Pange 2011, p. 100.
  11. Pange 2011, p. 101.
  12. Pange 2011, p. 142.
  13. Ozanam 1969, p. 182.
  14. Pange 2011, p. 138-142.
  15. Chateaubriand 2005, p. 183.
  16. Magne 1927, p. 658.
  17. Evans 1946, p. 27.
  18. Pange 2011, p. 272-274.
  19. Pange 2011, p. 276.
  20. Pange 2011, p. 278-280.
  21. Beauchesne 1870, p. 293.
  22. Beauchesne 1870, p. 241-242.
  23. a et b Pange 2011, p. 312.
  24. a et b Pange 2011, p. 316.
  25. Pange 2011, p. 326.
  26. Aubé 1913, p. 1-2.
  27. Pange 2011, p. 319-320.
  28. Beaunier 1913, p. 156.
  29. a et b Magne 1927, p. 659.
  30. Hennequin 1931, p. 132.
  31. Cheverny 1909, p. 274.
  32. Pange 2011, p. 346.
  33. Pange 2011, p. 347.

AnnexesModifier

BibliographieModifier

Classement par date de parution décroissante.

Article connexeModifier

Lien externeModifier