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Nécromantéion de l'Achéron

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Le Nécromantéion (grec ancien : Νεκρομαντεῖον - Nekromanteion) est un ancien temple grec et oracle de nécromancie consacré à Hadès et Perséphone. La tradition le situe sur les rives de l'Achéron, rivière d'Épire, près de l'ancienne ville d'Éphyre, à la confluence de l'Achéron, du Pyriphlégéthon et du Cocyte, rivières censées délimiter le royaume d'Hadès. Le sens des noms de rivières a été interprété comme respectivement “sans joie”, “charbons ardents” et “complainte”[1].

Compte tenu de la configuration géographique des lieux, une colline, à l'est du village de Mésopotamos, en Épire (coordonnées 39°23'62" Nord et 20°53'45" Est), a été proposée en 1958 comme étant le site du Nécromantéion, mais cette identification est remise en question, par manque d'une inscription ou d'une offrande indubitable.

Ulysse au Nécromantéion creusant une fosse de son glaive pour consulter l'esprit de Tirésias : cratère en cloche lucanien du peintre de Dolon, IVe siècle av. J.-C., Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale de France.

ContexteModifier

Le mot Nécromantéion signifie « Oracle des Morts », les fidèles y venant dans l'espoir de recevoir conseil de leurs ancêtres morts, qui résident au royaume d'Hadès. Bien d'autres sanctuaires grecs comme celui de Poséidon au cap Ténare ainsi que ceux de l'Argolide, de Cumes et Héraclée pontique sont connus pour avoir abrité des oracles des morts, mais le Nécromantéion d'Éphyre reste le plus important[2]. Il appartenait aux Thesprotes, habitants de cette partie de l'Épire.

Chez Homère (dans l'Odyssée à la fin du chant X), Ulysse, cherchant à rentrer à Ithaque, reçoit de Circé le conseil d'aller faire ses néquies au Nécromantéion : il s'agit d'un rituel sacrificiel pour invoquer les morts, en particulier le devin thébain Tirésias[3]. Selon Hérodote, le Nécromantéion eut aussi comme visiteurs des légats de Périandre, tyran de Corinthe au VIe siècle avant notre ère, au nom duquel ils sollicitèrent l'avis de sa défunte épouse Melissa.

Utilisation rituelleModifier

Le Nécromantéion n'est pas une « porte des Enfers » mais plutôt un « parloir des morts », car ce ne sont pas les célébrants qui descendent dans l’Hadès (catabase), mais les morts qui viennent (ou pas) parler aux célébrants grâce aux néquies, rituels qui débutaient par des prières et des séances de recueillement dans le temple[4], suivies par le partage d’agapes de fèves, de porc, de pain d’orge, d’huîtres, de vin et de narcotiques composés de divers végétaux et champignons[5]. Après une cérémonie de purification par l’eau et le sacrifice d’un mouton, les fidèles descendaient au sous-sol, censément guidés par les divinités grecques chthoniennes à travers un labyrinthe souterrain pourvu de plusieurs portes de fer que l’on n’ouvrait qu’en échange d’offrandes. S’ils parvenaient au bout (dans le cas contraire, ils devient recommencer plus tard), ils rencontraient le nekyomantée qui leur posait une série de questions entrecoupées de chants et de prières. Le nekyomantée était censé être en transe et à l’écoute des voix de l’Hadès en raison d’émanations du sol (probablement des fumées de végétaux et des arômes d’huiles essentielles). Les fidèles, eux aussi plongés dans des états seconds, étaient sanglés et soulevés du sol grâce à un mécanisme qui les faisait « voler » à travers la salle et les fumées[6]. Au début du chant XI de l’Odyssée, Ulysse accompagné par deux de ses compagnons, doit débarquer plusieurs béliers sacrificiels, creuser de son glaive une fosse carrée d’une coudée de côté pour y accomplir trois libations de lait sucré au miel, de vin doux et d’eau pure, le tout couvert de farine, adressées à tous les morts, auxquels il promet qu’une fois rentré à Ithaque, il leur sacrifiera la plus belle de ses vaches. Au défunt devin thébain Tirésias, qu’il était venu consulter, il promet en outre un bélier à la toison noire sans tache. Les ombres des morts s’approchent en foule et Ulysse, tout en leur défendant de se nourrir du sang qu’il réserve à Tirésias, presse ses compagnons de sacrifier les béliers à Hadès et Perséphone et de laisser leur sang couler dans la fosse.

Discussions autour de l'emplacementModifier

Le site archéologique découvert en 1958 et exploré au cours des campagnes de fouilles 1958-64 et 1976-77 a été identifié comme le Nécromantéion par l’archéologue Sotiros Dakaris en raison des similitudes avec les descriptions trouvées dans Hérodote et Homère[7]. Cependant, sa situation topographique sur une colline commandant le voisinage immédiat ne correspond pas entièrement à la description de ces sources, et selon Michel Lahanas il est possible que le véritable site du Nécromantéion soit une proche doline éventrée nommée Styga qui s’ouvre au flanc d’une autre colline et au fond de laquelle se trouve une source ; de plus les ruines que l’on voit actuellement à Mesopotamos sont datées au plus tôt du IVe siècle avant notre ère[8].

C’est pourquoi le site de Mesopotamos est à présent considéré comme une ancienne ferme fortifiée d’un type commun durant l’époque hellénistique[9]. En plus de quantités d’outils de ménage ou agricoles et de tessons de céramique, le site a livré des outils agricoles et des armes, y compris des pila romaines datant de la destruction du site par les Romains en 167 avant notre ère au cours de leur guerre contre la Macédoine[10]. Plus surprenantes, mais confirmant la thèse d’une ferme fortifiée assiégée, sont les 21 columelles en bronze ayant appartenu à au moins sept catapultes, que Dakaris avait interprété comme les composantes d’une grue[11]. Quoi qu’il en soit, ce site a été réinvesti peu après et est resté en usage agricole, avec plusieurs interruptions notamment à l’époque ottomane, jusqu’au milieu du XXe siècle : un monastère dédié à Saint Jean Prodome s’y élèva ; la présentation muséologique qui s’y trouve suit l’interprétation de Sotiros Dakaris[12].

ChronologieModifier

  • VIIIe siècle avant notre ère : le Nécromantéion est décrit par Homère.
  • Ve siècle avant notre ère : le Nécromantéion est décrit par Hérodote.
  • Vers la fin du IVe siècle avant notre ère : érection des bâtiments dont on voit actuellement les ruines.
  • 167 notre ère : le site est incendié par les Romains.

ImagesModifier

RéférencesModifier

  1. Pedro Olalla, Atlas Mitológico de Grecia, éd. de l'Académie d'Athènes 2002
  2. Selon Newsfinder (2002) "The Nekromanteio at Acheron", Accessed: October 13, 2008.
  3. Odysée, 513ff
  4. Ephyra's Nekromanteion
  5. Selon Michel Lakhanas sur Newsfinder (2002) "The Nekromanteio at Acheron", consulté le 13 octobre 2008, et sur Ancient Greek Inventions (Michael Lahanas)
  6. Selon Ancient Greek Inventions (Michel Lahanas).
  7. Sotiros Dakaris, The Antiquity of Epirus: The Acheron Necromanteion: Ephyra-Pandosia-Coassope (Athens, 1973) ; idem, in: The Princeton Encyclopedia of Classical Sites (1976), pp. 310f. s.v.
  8. D. Baatz, "Teile hellenistischer Geschütze aus Griechenland", Archäologischer Anzeiger 1979 (1979), pp. 68-75.
  9. J. Wiseman, "Rethinking the 'Halls of Hades'", Archaeology 51.3 (1998), pp. 12-18 ; D. Baatz, "Wehrhaftes Wohnen.
  10. Livy 45.34.
  11. D. Baatz, "Hellenistische Katapulte aus Ephyra (Epirus)", Mitteilungen des deutschen archäologischen Instituts, Athenische Abteilung 97 (1982), pp. 211-233; D.B. Campbell, Greek and Roman Artillery, 399 BC-AD 363 (Oxford, 2003), pp. 13-14 and plate B (p. 26).
  12. Charalambos Gouvas, Histoire du Nome de Prévéza, Prévéza 2009.