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Le Cheval de Turin

film réalisé par Béla Tarr
Le Cheval de Turin
Titre original A Torinói ló
Réalisation Béla Tarr avec participation d'Ágnes Hranitzky (en)
Scénario László Krasznahorkai
Béla Tarr
Acteurs principaux
Sociétés de production T. T. Filmműhely
Pays d’origine Drapeau de la Hongrie Hongrie
Drapeau de la France France
Drapeau de l'Allemagne Allemagne
Drapeau de la Suisse Suisse
Drapeau des États-Unis États-Unis
Genre Drame
Durée 146 min
Sortie 2011

Pour plus de détails, voir Fiche technique et Distribution

Le Cheval de Turin (A Torinói ló) est un film réalisé par Béla Tarr, en coproduction entre la Hongrie, la France, l'Allemagne, la Suisse et les États-Unis, et sorti en France le . C'est le dernier film du réalisateur Béla Tarr, qui a décidé d'arrêter le cinéma après ce film.

Le film a obtenu l'Ours d'argent (Grand Prix du Jury) au Festival de Berlin 2011.

SynopsisModifier

Janvier 1889. Turin. Le philosophe allemand Friedrich Nietzsche s'oppose au comportement brutal d'un cocher flagellant son cheval qui refuse d'avancer. Dans un élan de compassion, Nietzsche sanglote et enlace l'animal. Puis son logeur le reconduit à son domicile. Le philosophe y demeure prostré durant deux jours, avant de sombrer dans une crise de démence, pendant les onze dernières années de son existence. Ses derniers mots adressés à sa mère furent : « Mutter, ich bin dumm » (« Mère, je suis bête »).

Tel est le prologue du film, narré par une voix off, qui conclut en disant qu'on ne sait pas ce qu'est devenu le cheval. Surgit alors à l'écran, sorti d'un épais brouillard, un homme conduisant une voiture à cheval. Le plan s'étire peu à peu, happant le spectateur, sans aucune parole, et la caméra l'emmène jusqu'à une ferme, située dans une cuvette enclavée, dominée par un arbre mort battu par le vent : unique décor de tout le film, dans cette campagne désolée, battue par les vents d'une incessante et désespérante tempête. Sans qu'une seule parole soit prononcée, ce prologue avec le cocher, le cheval, le mouvement de la charrette, la campagne brumeuse, archaïque et post-apocalyptique, plonge le spectateur dans une certaine angoisse, avec l'impression qu'un mal mystérieux ou une sourde menace rôde aux alentours.

Le film décrit ensuite minutieusement, pendant six jours, la vie dans leur ferme, de cet homme, avec sa fille et leur cheval, tandis qu'au dehors le vent violent souffle sans relâche.

Chaque jour voit l'accomplissement des mêmes rituels : l'homme, paralysé d'un bras, se lève, sa fille l'habille et le déshabille avec obligeance. De la même manière, il se verse deux verres de pálinka (sorte de gnôle magyare) chaque matin. Sa fille prépare également deux pommes de terre pour le repas de chaque jour. Elle ne sort qu'une fois par jour lorsqu'elle va chercher de l'eau au puits avec ses deux seaux. Quand ils ne font rien, régulièrement, ils s'assoient à tour de rôle devant la fenêtre et regardent dehors.

Une seule visite vient rompre la monotonie de cette solitude silencieuse et est l'occasion d'un long monologue d'allure philosophique : un voisin leur annonce que la ville voisine a été complètement détruite et attribue la responsabilité de ce scénario apocalyptique à la fois à Dieu et à l'homme. Le fermier répond simplement par un laconique « Foutaises ! ».

Un autre jour, une bande de gitans surgit, et s'arrête pour boire au puits, mais ils sont chassés par le père. Cependant ce passage semble de mauvais augure. Déjà, le cheval refuse de quitter l'écurie et de s'alimenter, condamnant l'homme et sa fille à rester sur place, donc à dépérir.

Le lendemain, le puits n'a plus d'eau. Les fermiers décident alors d'abandonner leur ferme, mais finalement reviennent.

Le dernier jour, le vent s’arrête, le monde plonge alors dans l'obscurité la plus totale ; ils tentent d'allumer des lampes, mais elles s'éteignent aussitôt, même les braises du poêle refusent de prendre. Ils sont condamnés a manger des pommes de terre crues dans l'obscurité - ce que la fille refuse.

Fiche techniqueModifier

DistributionModifier

RécompenseModifier

Analyse et réception critiqueModifier

Même si certains journalistes expriment leur désapprobation de ce cinéma exigeant et atypique, parlant d'« expérience limite pour les nerfs du spectateur », d'un « ennui quasi intolérable[1] », comme Aude Lancelin dans Marianne, ou de véritable « torture cinématographique » (Laurent Pécha, dans Écran large), ou bien encore de « théâtralisation de la misère » (Les Cahiers du cinéma), le film est globalement encensé par la critique.

Pour Thomas Sotinel, critique au journal Le Monde, il s'agit du meilleur film de l'année 2011[2]. Dans sa critique pour le même journal, Isabelle Regnier considère qu'avec ce film d'une « folie terrifiante », dont « on [...] sort terrassé, le souffle coupé par l'extraordinaire puissance d'évocation de ses plans-séquences en noir et blanc et par le pessimisme absolu avec lequel il dépeint l'humanité », « le cinéaste hongrois porte à son paroxysme la radicalité hypnotique de son cinéma[3] » : noir et blanc d'un temps immémorial, plans-séquences et travellings délirants, silences interminables, façon de scruter l'essence des choses, ambiance visuelle et sonore absorbante et fascinante.

Film à valeur d'épitaphe qui glace le sang et constitue sans doute le plus noir dans la filmographie de Béla Tarr, il s'apparente à une « macération filmique sur la fin du monde[4] ». Dès l'ouverture, le décor est lourd de misère et de la menace d'une apocalypse qui s'annonce, dans cette campagne désolée battue par les vents d'une incessante et désespérante tempête - violence de la nature, renforcée par le retour périodique d'une phrase musicale simple et obsédante, leitmotiv glaçant soulignant la répétition à l'identique des mêmes désolantes journées. Fable sur la fin du monde, le film cristallise cette lente et inexorable extinction à travers le quotidien du cocher, sa fille et son cheval ; et à partir du moment où ce dernier ne veut plus quitter l'écurie ni se nourrir, il semble condamner l'homme et la femme à rester sur place, donc à dépérir, en proie à une étrange et sourde malédiction. À la périphérie du film, dans l’enclos où on ne le visite que rarement, le cheval est pourtant le cœur secret du film, l’œil tragique où tout, irrémédiablement, s’engloutit – « comme en atteste un sidérant gros plan qui continue de vous hanter après la fin de la projection [...] Opposant à l'homme sa subjectivité muette et le mystère de son irréductible altérité, l'animal cesse de s'alimenter. Ce refus opaque résonne avec l'histoire de Friedrich Nietzsche, suggérant la vanité de toute volonté de puissance, et par là, de toute entreprise humaine.[5] »

On s'enlise peu à peu dans le cauchemar de cet éternel retour du quotidien, dans cette immobilité du monde et ce « piaffement » du destin qui semblent illustrer ce qu'écrivait en 1872 le conspirateur socialiste Auguste Blanqui dans L’Éternité par les astres : « Toujours et partout, dans le camp terrestre, le même drame, le même décor, sur la même scène étroite [...]. L’univers se répète sans fin et piaffe sur place[6] ».

Béla Tarr signe là une œuvre unique dans la lignée de ses travaux précédents, qu'il porte à un degré d'impressionnante épure : un film de cinéma contemplatif, où la parole laisse place au pouvoir du son et des images, donnant toute son épaisseur à la matière, au moindre geste, au moindre souffle, au plus petit élément. Un cinéma qui prend son temps, quasiment sans paroles, composé de longs plans-séquences hypnotiques, sollicitant tous les sens du spectateur pour l'immerger dans un monde d'émotions pures. En ce sens, Jérôme Momcilovic évoque le film « d’un grand formaliste, pétrissant avec une exigence absolue une matière austère et sublime, lourde en chacun de ses plans du poids de la condition humaine – plans longs coulés dans le temps réel des gestes et des activités quotidiennes, paysages désolés où se déploient les dernières forces d’une humanité promise au néant, richesse extrême du noir et blanc et de la composition.[7] » Lente descente vers le néant, cette fable austère et noire constitue néanmoins « une expérience unique de cinéma, sensorielle, poétique, énigmatique, inoubliable » (La Croix), qui se clôt dans l'obscurité progressive d'un écran noir, achevant la production cinématographique de son auteur.

Autour du filmModifier

Avec Le Cheval de Turin, le cinéaste hongrois Béla Tarr a manifesté son désir de mettre fin à sa carrière. Il se consacrera entièrement à l'enseignement, notamment à l'École de cinéma de Split en Croatie. « Peur de se répéter, difficulté sans cesse croissante de monter financièrement ses films, désaffection d'un public, pourtant constitué de fidèles inconditionnels »[8], sont les raisons invoquées par le réalisateur pour expliquer sa décision. Selon Raphaëlle Pireyre (Critikat.com), « l'énergie dont Béla Tarr avait besoin pour porter ses réalisations de plus en plus complexes et virtuoses se tarit ». À cette occasion, le Centre Georges-Pompidou présente une rétrospective de ses films, du 3 décembre 2011 au 2 janvier 2012[9].

Liens internesModifier

Notes et référencesModifier

  1. Aude Lancelin, « Bela Tarr, dernière épreuve », Marianne, 26 novembre 2011 [1]
  2. Thomas Sotinel, Isabelle Regnier, Jacques Mandelbaum et Jean-François Rauger, « Le palmarès de l'année des critiques du "Monde" », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  3. Isabelle Regnier, « Le Cheval de Turin : magistral final pour Béla Tarr », Le Monde, 29 novembre 2011. [2]
  4. Didier Péron, « Le mors dans l'âme », Libération, 30 novembre 2011.
  5. Isabelle Regnier, « Le Cheval de Turin : magistral final pour Béla Tarr », Le Monde, 29 novembre 2011.
  6. Cité par Sylvie Rollet dans le numéro spécial sur Béla Tarr de la revue Vertigo, n°41, octobre 2011.
  7. Jérôme Momcilovic, « Le Cheval de Turin », Études. Revue de culture contemporaine [3]
  8. Raphaëlle Pireyre, « Béla Tarr, un cinéaste inactuel », Critikat.com,‎ (lire en ligne)
  9. Aurélien Ferenczi, « Si lent, si Tarr », Télérama,‎

BibliographieModifier