La Marianne de Mai 68

photographie par Jean-Pierre Rey

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La Marianne de Mai 68
(Jean-Pierre Rey)

La Marianne de (également appelée La Marianne de 68 ou La Jeune Femme au drapeau) est une photographie prise par Jean-Pierre Rey dans le Quartier latin à Paris, au cours d'une manifestation de Mai 68. Elle montre une jeune femme assise sur les épaules de son ami, brandissant un drapeau d'indépendantistes vietnamiens. Devenue emblématique des événements de , mais seulement au fil des anniversaires contrairement à ce qui est souvent cru, la photo a été assimilée à La Liberté guidant le peuple et la jeune femme à Marianne, lui créant des problèmes dans sa vie familiale et soulevant des questions quant à son droit à l'image.

Caractéristiques de la photographieModifier

 
Drapeau du FLN vietnamien agité par Caroline Bendern.
 
La Liberté guidant le peuple, tableau de Delacroix auquel la photo a été comparée.

La photographie est prise le par Jean-Pierre Rey, reporter couvrant les événements de Mai 68 pour l'agence Gamma, et publiée pour la première fois dans Life le [1], puis par Paris Match le .

La scène a lieu sur la place Edmond-Rostand près du jardin du Luxembourg, dans le Quartier latin, dans le 6e arrondissement de Paris. Il y passe alors le cortège d'une manifestation unitaire parisienne, étudiants, syndicats, travailleurs, entre les places de la République et Denfert-Rochereau.

La photographie représente une jeune mannequin de 23 ans, Caroline de Bendern, sur les épaules de son ami, le peintre Jean-Jacques Lebel, brandissant le drapeau du FLN vietnamien (Viet Cong), au moment de la guerre du Viêt Nam. Alors qu'elle a mal aux pieds, Lebel, inventeur de happenings, la hisse sur ses épaules et lui demande de prendre le drapeau[2]. Elle racontera vingt ans plus tard qu'elle se trouvait par hasard dans la manifestation. « Voyant qu'elle était entourée de photographes, elle avait pris la pose par réflexe professionnel, brandi le drapeau vietnamien, composé un visage conquérant : le rêve pour un photographe à la recherche d'images fortes[3] ».

Le titre donné à cette photo par les médias fait référence à la figure allégorique de Marianne. Cette image, devenue emblématique, est en effet rapidement assimilée, par la presse nationale et internationale, à La Liberté guidant le peuple[4], qui se déroule pendant la révolution de Juillet 1830, bien que le tableau Delacroix ne représente pas Marianne à l'origine.

ConséquencesModifier

Déshéritée par son grand-pèreModifier

En 1988, un journaliste de L'Express cherche à retrouver la trace de la jeune femme perchée, à l'occasion des vingt ans de . Il la retrouve à Vaucresson : Caroline de Bendern est la petite-fille du richissime Maurice Arnold de Forest (en), anobli par la reine Victoria, puis titré comte de Bendern par le prince souverain de Liechtenstein. Lorsqu'il découvre la photo de sa descendante dans Paris Match, il en est tellement outré qu'il la déshérite immédiatement. Elle ne pourra pas se réconcilier avec son aïeul, qui meurt quelques mois après en . De plus, les agences de mannequins refusent de travailler avec cette figure iconique de « dangereuse gauchiste ». Au moment de la photo, elle était mannequin chez Catherine Harlé à Paris et chez Eileen Ford à New York[5],[6], et jouait dans des films underground[3].

Action en justiceModifier

Caroline de Bendern porte plainte contre le photographe Jean-Pierre Rey en 1978, pour le dixième anniversaire de , pour défendre son droit à l'image. Elle perd le procès, cette image étant considérée comme relatant un fait historique. Elle intente deux autres procès en 1988, puis en 1998 quelques jours avant la fin de la prescription des faits. Elle perd à nouveau, pour les mêmes raisons que lors du premier procès[7],[3].

Les différents procès ont fait jurisprudence sur les affaires concernant le droit à l'image lors d'un événement public relatant des faits historiques.

Caroline de Bendern a été mariée au musicien français Jacques Thollot, décédé le .

PostéritéModifier

Cette photo, ainsi que celle de Cohn-Bendit face à un CRS devant la Sorbonne, est souvent présentée comme étant devenue célèbre dès le mois de , faisant rapidement le tour du monde, largement reprise dans la presse française et étrangère pour illustrer les événements de Mai 68.

En réalité, l'exposition Icônes de Mai 68, les images ont une histoire à la BNF en 2018 montre que cette photo, tout comme celle de Cohn-Bendit, ne se sont imposées que plusieurs décennies plus tard, « au fil des anniversaires » de [8].

Ainsi la Marianne de n'est publiée pour la première fois dans Paris Match qu'un mois après avoir été prise, le , en tout petit, face à une pleine page de la photo d'une autre jeune femme sur les épaules d'un homme, brandissant un drapeau noir[8].

En 1978, pour le 10e anniversaire de , Paris Match choisit de la publier en double page intérieure[8], et elle illustre également la couverture du premier livre de Patrick Poivre d'Arvor, , .

En 1988, pour le 20e anniversaire de , Paris Match la fait passer en première page, mais recadrée, et sans son drapeau vietnamien[8]. Le , Life publie un photomontage où la photo détourée chevauche La Liberté guidant le peuple[9],[10].

Notes et référencesModifier

  1. (en) « Students Unmask! Comes the Youth Revolt », Life, vol. 64, no 21,‎ , p. 31 (lire en ligne).
  2. Hélène Fresnel, « Les Femmes de mai : Caroline de Bendern, égérie malgré elle », Elle, (consulté le ).
  3. a b et c Virginie Chardin, Paris et la photographie : Cent histoires extraordinaires de 1839 à nos jours, Parigramme, , 221 p. (ISBN 2-84096-256-X), p. 184.
  4. Frantz Vaillant, « Femmes de mai 68 : Caroline de Bendern, la Marianne déshéritée (1/10) », TV5 Monde, .
  5. Baudouin Jurdant, « Appartenir à l'Histoire ? », MédiaMorphoses, no hors série « Les empreintes de Mai 68 »,‎ , p. 23 (lire en ligne).
  6. (es) « La condesa de Mayo del 68 », El Tiempo.
  7. « Droit à l'image et illustration d'événements historiques : Cour d'appel, Versailles, 1re chambre sect. A, , Caroline de Bendern c/ Agence de presse Gamma », Légipresse, no 179,‎ , p. 35–36 (lire en ligne).
  8. a b c et d Valérie Oddos, « Mai 68 à la BnF : comment deux images sont devenues des icônes et pourquoi d'autres ont disparu des mémoires », France Télévisions, (consulté le ).
  9. Leprince 2018.
  10. Gunthert 2018.

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier