Homonationalisme

L'homonationalisme est un terme désignant un lien entre des idéologies nationalistes et les communautés LGBT ou la défense de leurs droits.

Le mot est initialement développé par la théoricienne queer américaine Jasbir Puar en 2007, pour désigner une attitude visant, selon elle, les personnes LGBT, principalement occidentales, qui chercheraient à imposer leurs valeurs à des pays jugés homophobes, en développant parfois des discours racistes ou xénophobes. Le terme « homonationalisme » et la problématisation de cette question sont repris par la pensée académique et militante dénommée Queer of color critique (en) aux États-Unis.

ConceptModifier

L’homonationalisme est une idéologie attribuée à certains groupes des nations occidentales, présentées comme des bastions du progressisme sexuel, par opposition au « Sud », en particulier moyen-oriental et africain, jugé archaïque et barbare. Ainsi, selon la théoricienne queer Jasbir Puar, il s'agirait d'un sentiment ethnocentrique. Celui-ci se rencontrait principalement en Occident, où le soutien aux communautés LGBT maltraitées à l'étranger, notamment dans les pays musulmans, pourrait conduire à une valorisation exclusive des valeurs libérales et démocratiques occidentales contre celles du reste du monde, présentées alors comme archaïques et liberticides.

À l'échelon d'un pays, le discours homonationaliste se définirait par une double « exotisation » de l'homophobie, à l'extérieur et à l'intérieur des frontières nationales : l'homophobie serait une haine cantonnée aux zones « barbares » : les pays arabo-musulmans et les banlieues de certaines villes occidentales[1]. Ainsi, en 2010, lors de la Gay Pride de Berlin, Judith Butler avance que la lutte contre l'homophobie avait dégénéré en action xénophobe et même raciste : « Nous sommes enrégimentés dans un combat nationaliste et militariste »[1].

Le chercheur Christophe Broqua définit pour sa part ce terme comme une « conception qui, dans le monde occidental, attribue à un Autre géographique, culturel ou religieux une disposition particulière au mauvais traitement des minorités sexuelles »[2].

L'inclusion de certains homosexuels jugés conformes à la norme nationale dans les États du Nord se paie, selon Rey Chow, de l'exclusion d'autres catégories, notamment celle des personnes trans, ou des homosexuels trop queer, et celle des personnes « racisées »[3].

L'instrumentalisation du statut des homosexuels peut revêtir un caractère politique, et justifier des opérations de boycott contre certains pays, voire des guerres[3]. Paola Bacchetta compare ce processus qui affecte les LGBT à celui qui a affecté les femmes : la situation des femmes dans les pays du sud a été invoqués quelquefois pour légitimer une colonisation présentée comme « civilisatrice » au cours de laquelle « les hommes blancs sauvent les femmes brunes des hommes bruns », selon la formule de Gayatri Chakravorty Spivak[3].

CritiqueModifier

Bruno Perreau reconnaît que le discours de certains groupes LGBT revêt un caractère nationaliste, cependant il reproche à Jasbir Puar d'idéaliser ceux qu'elle appelle le « sujet racialisé sexuellement non normatif ». Perreau explique que « la déconstruction des normes ne peut être dissociée de leur reproduction »[4]. Jason Ritchie critique pour sa part certaines des façons dont l'homonationalisme a été utilisé, en particulier en tant que théorie totalisante[5].

En France en 2018, après que l'université Paris-Nanterre a accueilli une conférence contre « l'impérialisme gay » par des militants proches du Parti des indigènes de la République, le journal Marianne dénonce des idées « identitaires » qui mettent en avant le fait que l'Occident ferait « la promotion de l’homosexualité comme identité politique », instrumentaliserait « nos sexualités contre nos familles et contre nos quartiers » et affirmant que « le clivage politique entre LGBT/indigénat est un élément constitutif de l’Occident moderne. C’est parce que l’indigénat est réputé sauvage et patriarcal que les transpédégouines non-Blancs devraient en être sauvés par l’Occident. » Marianne met ces propos en parallèle avec ceux de l'ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad, qui avait prétendu en 2008 qu'il n'y avait « pas d'homosexuels en Iran. C'est un pied de nez à l'impérialisme blanc, une résistance indigène face au mensonge éhonté des États-Unis selon lequel 'il n'y a pas d'impérialisme' »[6].

Conférence d'AmsterdamModifier

La conférence « Sexual Nationalisms: Gender, Sexuality, and the Politics of Belonging in the New Europe » s'est tenue à Amsterdam en . Cet événement académique proposait de faire le point sur ces questions. Il a été l’occasion d’une polémique virulente, qui illustre les enjeux et jeux de pouvoir qui traversent l’espace de production scientifique[2].

Cette conférence a été organisée par le Amsterdam Research Center for Gender and Sexuality (ARC-GS) et l’Institut de recherches interdisciplinaires sur les enjeux sociaux (CNRS-Inserm-EHESS-Université Paris 13). Cette conférence est considérée comme l’un des événements académiques récents les plus importants du champ des études sur le genre.[réf. nécessaire] Elle a réuni plus de 80 intervenants internationaux[7].

Le nationalisme du XXe siècle rejetait les populations accusées de mettre en péril la masculinité patriotique. Ces groupes[Lesquels ?] sembleraient ne plus représenter un danger mais participeraient plutôt à la recomposition de l’idéologie nationale qui, instrumentalisant les combats pour la « démocratie sexuelle » et la défense d’une égalité des droits pour les femmes et les minorités sexuelles, renouvelleraient les dynamiques contemporaines des mouvements nationalistes[8].

ParadoxesModifier

Le blogueur et militant politique guadeloupéen João Gabriell affirme : « L'un des effets désastreux de ceci, c'est que les minorités sexuelles africaines et afrodescendantes se retrouvent piégées dans ce choc civilisationnel : entre instrumentalisation de l'Occident qui en fait des victimes à sauver de la supposée barbarie rétrograde africaine et noire, et par réaction, hostilité des populations africaines et afrodescendantes qui voient en ces minorités sexuelles une incarnation de l'occidentalisation de leurs sociétés »[9].

Notes et référencesModifier

  1. a et b Jean Birnbaum, « Le nouveau nationalisme est-il gay ? », sur Le Monde.fr, (consulté le )
  2. a et b Christophe Broqua, « L'émergence des minorités sexuelles dans l'espace public en Afrique », Politique africaine, 2012/2, n°126, p. 5-23.
  3. a b et c Paola Bacchetta, « “Re-Présences: Les Forces Transformatives d’Archives de Queers Racisé.e.s.” », Friction,‎ (lire en ligne)
  4. Bruno Perreau, Queer Theory: The French Response, Stanford University Press, 2016, 124.
  5. (en) Jason Ritchie, « Pinkwashing, Homonationalism, and Israel–Palestine: The Conceits of Queer Theory and the Politics of the Ordinary », Antipode, vol. 47,‎ , p. 616–634 (DOI 10.1111/anti.12100, lire en ligne)
  6. Hadrien Mathoux, Quand l'université de Nanterre accueille une conférence contre "l'impérialisme gay", marianne.net, 27 avril 2018
  7. (en) Universiteit van Amsterdam, « Conference: Sexual Nationalisms: Gender, Sexuality, and the Politics of Belonging in the New Europe - AISSR - University of Amsterdam », sur aissr.uva.nl (consulté le )
  8. (en) Alexandre Jaunait, « Sexual Nationalisms Yesterday and Today », sur Raisons Politiques, (ISBN 9782724633177)
  9. Philippe Triay, « À la rencontre du blogueur guadeloupéen João Gabriell, éveilleur de consciences », Outre-mer la 1ère,‎ (lire en ligne)

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

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BibliographieModifier

  • (en) Jasbir K. Puar, Terrorist Assemblages: Homonationalism in Queer Times, Duke University Press, Durham, 2007
  • (fr) Jasbir K. Puar, Homonationalisme : politiques queer après le 11 septembre, Paris, Éditions Amsterdam, 2012.
  • Gianfranco Rebucini, « Homonationalisme et impérialisme sexuel : politiques néolibérales de l'hégémonie » dans Raisons politiques, no 49, Presses de Sciences Po, 2013/1.

Liens externesModifier