Hétérosexualité

attirance romantique et/ou sexuelle pour des personnes de genres différents

L'hétérosexualité est soit une attirance romantique, une attirance sexuelle ou un comportement sexuel entre des personnes du sexe ou du genre opposé, soit un régime politique d'oppression des femmes et normatif (Monique Wittig, La Pensée straight). En tant qu'orientation sexuelle, l'hétérosexualité est un « modèle durable d'attirances émotionnelles, romantiques et/ou sexuelles » pour les personnes du sexe opposé ; elle fait également « référence au sentiment d'identité d'une personne basé sur ces attirances, les comportements qui s'y rapportent et l'appartenance à une communauté d'autres personnes qui partagent ces attirances »[1],[2]. Une personne hétérosexuelle est communément appelée « hétéro ».

Le baiser de Gregory Peck et Ann Todd dans Le Procès Paradine (1947).

Avec la bisexualité et l'homosexualité, l'hétérosexualité est l'une des trois principales catégories d'orientation sexuelle généralement identifiées[1]. Dans toutes les cultures, la plupart des gens sont hétérosexuels et l'activité hétérosexuelle est de loin le type d'activité sexuelle le plus courant[3],[4] .

Les scientifiques ne connaissent pas la cause exacte de l'orientation sexuelle, mais ils émettent la théorie qu'elle est causée par une interaction complexe d'influences génétiques, hormonales, interactionnelles et environnementales[5],[6],[7] et ne la considèrent pas comme un choix[5],[6],[8]. Bien qu'aucune théorie unique sur la cause de l'orientation sexuelle n'ait encore reçu un large soutien, les scientifiques privilégient les théories fondées sur la biologie[5]. Il existe beaucoup plus de preuves à l'appui des causes biologiques et non sociales de l'orientation sexuelle que des causes sociales, en particulier pour les hommes[3],[9],[10].

Le terme « hétérosexuel » ou « hétérosexualité » est généralement appliqué aux humains, mais le comportement hétérosexuel est observé chez tous les mammifères et chez d'autres animaux, en raison de sa nécessité à la reproduction sexuée.

DéfinitionsModifier

Orientation sexuelleModifier

 
Un couple hétérosexuel échangeant un baiser.

Du grec Heteros (différent). Le terme « hétérosexuel » n'apparaît qu'après la formation du mot « homosexuel », auquel son créateur, Karl-Maria Kertbeny, opposait d'abord le terme « normalsexuel ». Bien que trouvé dans ses lettres dès 1868, l'adjectif n'est pas publié avant 1880, en langue allemande. En français, l'adjectif apparaît en 1891, et le nom « hétérosexualité » en 1894. (L'abréviation hétéro existe aussi, dans un contexte plus familier).

Jusque dans les années 1930, la définition de l'hétérosexualité donnée par le dictionnaire est empreinte des jugements moraux contemporains : « Passion sexuelle morbide pour une personne de sexe opposé »[11].

Le terme d’hétérosexualité est aujourd’hui utilisé pour désigner :

  1. L’orientation sexuelle d’une personne vers des personnes du sexe opposé. Par exemple, on parlera de l’hétérosexualité d’une femme lorsque celle-ci éprouve une attirance sexuelle (et éventuellement affective) envers un homme.
  2. La condition d’une personne qui se définit, en termes d’identité sexuelle comme hétérosexuelle.
  3. Les relations sexuelles entre personnes de sexe opposé.

L'universitaire et docteur ès lettres Louis-Georges Tin interroge l'origine biologique de l'hétérosexualité :

« Bien qu’en général, l’hétérosexualité semble la chose la plus « naturelle » du monde, il paraît assez difficile d’en rendre raison en termes biologiques, et c’est là un problème intéressant à poser[12]. »

Deux thèses s’opposent sur l’étendue temporelle de l’hétérosexualité et de l’homosexualité. Régis Révenin les présente ainsi[13] :

« deux catégories : les constructionnistes ou nominalistes (très majoritaires) et les essentialistes ou réalistes, dont le plus fameux représentant fut John E. Boswell. (…) les essentialistes considèrent que les catégories « homosexualité », « hétérosexualité » servent à refléter une réalité atemporelle et universelle. Ces catégories existent dans la Nature et les êtres humains n’ont fait que reconnaître cet ordre réel et lui accorder un nom ; elles seraient ainsi le fruit de la découverte humaine et non de l’invention humaine. À l’inverse, la position constructionniste prétend que ces catégories n’ont pas toujours existé et qu’elles ont de toute façon évolué au fil des siècles. »

Régime politiqueModifier

Dans La Pensée straight, Monique Wittig s’appuie sur le concept de « classes de sexes »[14] (issu des féminismes matérialistes et radical) — des catégories de sexe socialement construites par le régime hétérosexuel —pour critiquer le présupposé de la différence des sexes (construction justifiant une idéologie), montrer le lien entre oppression des femmes, exclusion des minorités sexuelles et le régime politique de l'hétérosexualité[15],[16] qui perpétue la division genrée du travail ainsi que l’appropriation masculine des capacités productives et reproductives des femmes[17],[18] et la hiérarchie des genres[18]. Paul B. Preciado définit l'hétérosexualité, d'après les travaux de Wittig et de Michel Foucault, comme une « tec »[19],[20].

Le lesbianisme politique proposé par Wittig est défini par Louise Turcotte comme « un acte de résistance contre le régime politique de l’hétérosexualité »[21] censé abolir le contrat hétérosexuel. Contrairement à Wittig, Adrienne Rich (qui déconstruit l'hétérosexualité dans La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne) n'exclut pas les lesbiennes du contrat social hétérosexuel, puisque pour elle l'existence d’un continuum lesbien permet de critiquer l’hétérosexualité comme institution, mais tends à banaliser le lesbianisme[22].

 
Couple hétérosexuel s'embrassant, la femme étant enceinte.

Continuum de l'orientation sexuelleModifier

L'hétérosexualité, de même que l'homosexualité (attirance pour le même genre) et la bisexualité (attirance pour plus d'un genre), forment les trois catégories usuellement distinguées dans le continuum de l'orientation sexuelle.

L'échelle d'Alfred Kinsey permet d'appréhender la sexualité humaine en termes de "continuum", la sexualité d'une bonne partie de la population relevant d'une orientation dominante plus ou moins teintée par des fantasmes ou des expériences "autres". Les trois orientations se recoupent, et ces allosexualités s'opposent conjointement à l'autosexualité et à l'asexualité.

Une « identité privilégiée »Modifier

 
Un homme et une femme se tenant par la main.

L'hétérosexualité est généralement la seule orientation sexuelle acceptée et répandue dans les sociétés hétérocentristes (ou hétérosexistes). La particularité de l'hétérosexualité sur les autres orientations sexuelles est d'être naturalisée par les discours dominants (notamment religieux) et de passer pour la seule sexualité, les autres étant vues comme des déviances alors qu'elles sont aussi à naturaliser. Selon les mouvements de défense des homosexuels, la contrainte à l'hétérosexualité et les inégalités entre les sexes sont des formes d'oppression liées à l'hétérosexualité[23]. L'hétérosexualité a pu être vue comme un système coercitif, lorsqu'elle était imposée, ou quand elle favorisait les inégalités entre les sexes[24],[25].

Dans les sociétés patriarcales, où la répression sexuelle s'exerce sur toutes les formes d'expression sexuelles du plaisir amoureux, l’état hautement désirable que représente l’hétérosexualité amène à un paradoxe. Pour quelques homosexuels ayant intégré l’homophobie, aux États-Unis d'Amérique, tous les moyens sont bons pour devenir hétérosexuels : thérapies de reconversion, traitements aversifs, électrochocs, etc.[26],[27]. La difficulté de se « convertir » et les forts taux d’ « échecs » (il arrive que la tentative débouche sur le refus de toute sexualité) démontrent que devenir exclusivement hétérosexuel n’est pas une évidence, même si on le désire.

Homosexualité, bisexualité et hétérosexualité interagissent et entretiennent des échanges constants. La mise en évidence du caractère arbitraire et conventionnel de l'hétérosexualité[28] sous sa fausse évidence ne vient pas remettre en cause des sentiments, des pratiques et une culture de toute façon dominants, mais permet de lui restituer son caractère social et de la constituer en objet d'étude historique[29]. Les nombreux rites de séduction, d'expression du désir et les multiples formes de conjugalité apparaissent comme autant de richesses insoupçonnées.

L'hétérosexualité est critiquée dans le mouvement féministe du lesbianisme politique, étant vue en tant que fondation de la structure politique patriarcale.

RéférencesModifier

  1. a et b (en) « Sexual orientation, homosexuality and bisexuality » [archive du ], Association américaine de psychologie (consulté le )
  2. (en) « APA California Amicus Brief »(ArchiveWikiwixArchive.isGoogleQue faire ?), Courtinfo.ca.gov (consulté le )
  3. a et b (en) J. Michael Bailey, Paul Vasey, Lisa Diamond, S. Marc Breedlove, Eric Vilain et Marc Epprecht, « Sexual Orientation, Controversy, and Science », Psychological Science in the Public Interest, vol. 17, no 2,‎ , p. 45–101 (PMID 27113562, DOI 10.1177/1529100616637616, lire en ligne)
  4. (en) « Human sexual activity - Sociosexual activity », sur Encyclopedia Britannica (consulté le )
  5. a b et c (en) Frankowski BL et American Academy of Pediatrics Committee on Adolescence, « Sexual orientation and adolescents », Pediatrics, vol. 113, no 6,‎ , p. 1827–32 (PMID 15173519, DOI 10.1542/peds.113.6.1827, lire en ligne)
  6. a et b (en) Mary Ann Lamanna, Agnes Riedmann et Susan D Stewart, Marriages, Families, and Relationships: Making Choices in a Diverse Society, Cengage, (ISBN 978-1-305-17689-8, lire en ligne), p. 82 :

    « The reason some individuals develop a gay sexual identity has not been definitively established  – nor do we yet understand the development of heterosexuality. The American Psychological Association (APA) takes the position that a variety of factors impact a person's sexuality. The most recent literature from the APA says that sexual orientation is not a choice that can be changed at will, and that sexual orientation is most likely the result of a complex interaction of environmental, cognitive and biological factors...is shaped at an early age...[and evidence suggests] biological, including genetic or inborn hormonal factors, play a significant role in a person's sexuality (American Psychological Association 2010). »

  7. (en) Gail Wiscarz Stuart, Principles and Practice of Psychiatric Nursing, Elsevier Health Sciences, (ISBN 978-0-323-29412-6, lire en ligne), p. 502 :

    « No conclusive evidence supports any one specific cause of homosexuality; however, most researchers agree that biological and social factors influence the development of sexual orientation. »

  8. (en) Gloria Kersey-Matusiak, Delivering Culturally Competent Nursing Care, Springer Publishing Company, (ISBN 978-0-8261-9381-0, lire en ligne), p. 169 :

    « Most health and mental health organizations do not view sexual orientation as a 'choice.' »

  9. (en) Simon LeVay, Gay, Straight, and the Reason Why: The Science of Sexual Orientation, Oxford University Press, (ISBN 9780199752966, lire en ligne)
  10. (en) Jacques Balthazart, The Biology of Homosexuality, Oxford University Press, (ISBN 9780199838820, lire en ligne)
  11. Ruth Menahem, « Désorientations sexuelles. Freud et l'homosexualité », Revue française de psychanalyse, vol. 67,‎ , p. 11-25 (DOI 10.3917/rfp.671.0011).
  12. Louis-Georges Tin, « Comment peut-on être hétérosexuel ? », Cités 2010/4, Presses universitaires de France « Genre et sexe : nouvelles frontières ? », no 44,‎ , p. 91 à 105 (lire en ligne, consulté le )
  13. Régis Révenin, Homosexualité et prostitution masculines à Paris : 1870-1918, Paris, L’Harmattan, , 225 p. (ISBN 978-2-7475-8639-9, lire en ligne), p. 9-10.
  14. « La catégorie de sexe est une catégorie politique qui fonde la société en tant qu’hétérosexuelle »
  15. Katherine CostelloIlana Eloit, « Monique Wittig (ou le lesbianisme intraduisible) », sur Dictionnaire du Genre en Traduction (consulté le )
  16. Natacha Chetcuti, « Hétéronormativité et hétérosocialité », Raison présente, vol. 183, no 1,‎ , p. 69–77 (DOI 10.3406/raipr.2012.4410, lire en ligne, consulté le )
  17. Sébastien Chauvin et Arnaud Lerch, « Hétéro/Homo », dans Juliette Rennes (dir.), Genre & Sexualité : encyclopédie critique, Paris, La Découverte, , p. 306-320.
  18. a et b Jackson Stevi, « Genre, sexualité et hétérosexualité : la complexité (et les limites) de l’hétéronormativité [1] », Nouvelles Questions Féministes, vol. 34, no 2,‎ , p. 64-81 (DOI 10.3917/nqf.342.0064, lire en ligne)
  19. Beatriz Preciado, « Multitudes queer. Notes pour une politiques des "anormaux" », Multitudes, vol. 12, no 2,‎ , p. 17-25 (DOI 10.3917/mult.012.0017, lire en ligne).
  20. Mavrikakis, C. (2015). Faut-il beaucoup aimer les femmes ? Liberté, (307), 26–29.
  21. Jules Falquet, « Marie-Hélène Bourcier et Suzette Robichon (Éds) : Parce que les lesbiennes ne sont pas des femmes… Actes du colloque autour de l’œuvre de Monique Wittig des 16-17 juin 2001 [1] », Nouvelles Questions Féministes, vol. 22, no 2,‎ , p. 97-104 (DOI 10.3917/nqf.222.0097, lire en ligne).
  22. Gwenola Ricordeau, « Rich Adrienne, La contrainte à l’hétérosexualité et autres essais », Genre, sexualité & société, vol. 5,‎ (DOI 10.4000/gss.1938, lire en ligne, consulté le ).
  23. Sens Public : Mouvement féministe, mouvement homosexuel : un dialogue
  24. La révolution d'un point de vue
  25. Multitudes Web - Multitudes queer
  26. Facts About Changing Sexual Orientation
  27. Wayne Besen - Author, Activist, Columnist, Public Speaker
  28. Jonathan Ned Katz, L’Invention de l’hétérosexualité (The Invention of Heterosexuality, New York, Plume/Penguin, 1995), Paris, EPEL, 2002 ; Chrys Ingraham (dir.), Thinking Straight: The Power, the Promise, and the Paradox of Heterosexuality, Londres, Routledge, 2004.
  29. Louis-Georges Tin, L'Invention de la culture hétérosexuelle, Autrement, 2008.

BibliographieModifier

Années 1980

  • (en) Adrienne Rich, Compulsory Heterosexuality and Lesbian Existence, Londres, OnlyWomen Press, 1981.

Années 1990

Années 2000

  • Sabine Melchior-Bonnet et Aude de Tocqueville, Histoire de l'adultère, la tentation extra-conjugale de l'Antiquité à nos jours, La Martinière, 2000.
  • Sabine Prokhoris, Le Sexe prescrit, la différence sexuelle en question, Paris, Flammarion, 2000.
  • Monique Wittig, La Pensée straight, Paris, Balland modernes, 2001.
  • (en) Wayne R. Besen, Anything but Straight: Unmasking the Scandals and Lies Behind the Ex-Gay Myth, Harrington Park Press, 2004.
  • Marcela Iacub, L'Empire du ventre, pour une autre histoire de la maternité, Paris, Fayard, 2004.
  • (en) Chrys Ingraham (dir.), Thinking Straight: The Power, the Promise, and the Paradox of Heterosexuality, Londres, Routledge, 2004.
  • Louis-Georges Tin, L'Invention de la culture hétérosexuelle, Paris, Autrement, 2008.
  • Catherine Deschamps, Laurent Gaissad et Christelle Taraud (dir.), Hétéros, discours, lieux, pratiques, PAris, EPEL, 2009.
  • Pierre Langis et Bernard Germain, La Sexualité humaine : Ouvertures psychologiques, De Boeck Supérieur, , 596 p. (ISBN 978-2-7613-2432-8, lire en ligne).

Années 2010

Voir aussiModifier

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Articles connexesModifier