Glasmartre

Dans le symbolisme religieux irlandais, le glasmartre, connu par la seule Homélie de Cambrai, est une couleur liée au martyre (avec le rouge et le blanc) et à l'ascèse monastique quotidienne des moines irlandais. Une hypothèse récente provenant d'un travail de traduction de M. Michel Ballard (Europe et Traduction) démontrerait que cette couleur, traditionnellement traduite par « vert » ou « bleu », (martyre vert) en gaélique ou en breton, pourrait être l'équivalent de la couleur «  hyacinthinus », c'est-à-dire la couleur et teinture pourpre royale de la Bible.

La couleur GlasModifier

 
Livre de Kells, Glas signifierai hyacinthinus, couleur pourpre ou bleu royal dans la Bible, violette ou hyacinthe.

Selon les auteurs et les périodes la couleur glas peut symboliser deux teintes différentes.

Bleu, gris ou vertModifier

Glas [glase] : Sens identique en gallois, gaélique irlandais, cornique et vieux breton : Glaz[1]. En Irlandais, le bleu, ou la couleur verte (couleur de la végétation), se traduit aussi de façon plus nuancée comme bleu, gris ou bleu-gris, couleur du ciel se reflétant dans la mer : « Si l'adjectif Glas signifie vert en Irlandais moderne, il s'applique en Irlandais ancien à un éventail de couleurs comprenant le vert de l'herbe et des feuilles, le bleu du ciel et du saphir, le bleu violet verdâtre de la mer, le gris du loup du sanglier et du coucou, et même la couleur pâle des malades et des cadavres[2] ». De nos jours on traduit par bleu : « le ‘glaz’ est bleu pour un breton mais le glas est vert pour un Irlandais »[3]. Le mot Glas dans le Catholicon signifie la couleur verte : viridis, vert de l’herbe du jardin, verdure[4].

Violet, hyacinthinusModifier

Glas fut ensuite [Quoi ?] par Michel Ballard[5] traduit comme un équivalent du mot latin hyacinthinus signifiant la couleur violette, grâce à un travail de confrontation de textes latins et gaéliques (homélie de Cambrai), c'est-à-dire le violet ou la couleur hyacinthe[6].

Cette couleur (et teinture) peut avoir deux référents :

  • soit la fleur (jacinthe, violette) face à la rose rouge ou au lys blanc, fleur qui tire tantôt vers le bleu (Jacinthe des bois) tantôt sur le violet (Jacinthe d'eau) ;
  • soit la couleur bleue (en hébreu, peut-être bleu tekhelet dans la Bible[7], c'est-à-dire violet ou bleu royal), car la couleur des ornements royaux et sacerdotaux[8] venant (peut-être) de la janthine (janthina janthina) coquillage à coquille violette (du grec ianthinos, violet) que l'on trouve aussi sur des côtes irlandaises (mais pas dans la mer Morte), et non pas du murex qui donne la pourpre tyrienne. Couleur pourpre violette provenant du bain des tissus dans un bouillon « d'une des 300 espèces de janthinidés », tekelet étant un des trois mots sémitiques signifiant la couleur pourpre[9]... Ce coquillage rose-violet-bleu peut précisément prendre des reflets verts au fond de la mer[10],[11].

Il s'agirait non pas alors de la couleur verte, mais de la couleur royale hyacinthinus des vêtements sacerdotaux dans l'Ancien Testament[12]. De nombreux textes irlandais en latin, confirment que cette couleur est bien le violet. Cette métaphore a subsisté jusque de nos jours avec la citation de trois fleurs, la rose (dough, rouge), le lys (bàn, blanc) et la violette (glas, c'est-à-dire hyacinthinus, violet-pourpre) : De Théophane Vénard : « Autre est la rose empourprée, autre le lis virginal, autre l’humble violette. Tâchons tous de plaire, selon le parfum ou l’éclat qui nous sont donnés, au souverain Seigneur et Maître. » Thérèse de Lisieux développe la même métaphore botanique pour parler de la vocation de chacun : « Longtemps je me suis demandé pourquoi le bon Dieu avait des préférences […] Jésus a daigné m’instruire de ce mystère. Il a mis devant mes yeux le livre de la nature et j’ai compris que toutes les fleurs qu’Il a créées sont belles, que l’éclat de la rose et la blancheur du lys n’enlèvent pas le parfum de la petite violette … »

Martyre vert : GlasmartreModifier

Ce terme est une des trois couleurs symbolisant le martyre en gaélique chez les Irlandais[13],[14].

Ces trois couleurs sont : rouge (dergmartre), blanc (banmartre), vert-bleu ou violet (glasmartre). Clare Stancliffe suggère que le glasmartyre était nommé ainsi parce que les austérités produisaient une couleur et un teint pâle maladif (couleur glas) et indique aussi comme équivalent latin, la couleur iacinthus ou hyacinthus.

SignificationModifier

Les Irlandais appelaient martyre vert ou glasmartre la pénitence quotidienne : jeûnes, travail, macérations, mortifications, ascétisme.

«  Le martyre vert (ou bleu) consistait en une série de privations continuelles et de mortification des désirs... Le martyre vert consistait en une série de privations continuelles et de mortification des désirs. Les fatigues qu’elles impliquaient testaient la volonté du moine d’accepter pleinement ce régime. Comme le martyre blanc endurcissait le corps et l’habituait aux maltraitances de la nature, le martyre vert forgeait le caractère de l’homme par la pratique de la repentance et de la pénitence. Il lui faisait prendre conscience de la grandeur de l’esprit capable de maîtriser les désirs matériels  »

— Georges Briche , La spiritualité celtique, règles et usages

[15]

Dans l'Homélie de Cambrai[16] le moine souffre le martyre glasmartre (vert, bleu)[17], par le jeûne et le travail, qui coupent des désirs corporels, puis les souffrances quotidiennes supportées pour la pénitence et la repentance, à côté du martyre blanc, l'exil (banmartre) et du martyre rouge, le sang versé (doughmartre)[18]. Les moines trappistes de Tibhirine ont par exemple vécu au XXe siècle ces trois formes de martyre, exil, travail quotidien et martyre sanglant[19].

DiversModifier

Notes et référencesModifier

  1. wiktionary glas
  2. Michel Ballard Europe et traduction. Artois Presses Université et Les Presses de l'Université d'Ottawa, page 30
  3. a et b chronique-gaelique
  4. Le Catholicon breton de 1464
  5. Clare Standcliffe, puis Michel Ballard dans Europe et traduction. Artois Presses Université, Les Presses de l'Université d'Ottawa
  6. Dictionnaire raisonné, étymologique, synonymique et polyglotte des termes d'Antoine Jacques Louis Jourdan, Hyacinthinus = d'un bleu tirant sur le violet : Ex. Psittacus Hyacinthinus , Motacilla Hyatintina
  7. Exode 28, 5-8 la couleur hyacinthe est תכלת tĕkeleth, bleu, traduit par helix janthina par Gesenius, purpurea par Franz Zorell. Voir aussi sur ce mot le Livre d'Esther, Chroniques, Nombres, Ezechiel. [1]
  8. [2] Page 136 et Sq. Blue in Old English: an interdisciplinary semantic study Par Carole Patricia Biggam
  9. [3] Lire : La Pourpre, invention égéenne, Paul Faure.
  10. [4] et [5] Photographies de Janthina
  11. Sur cette couleur hyacinthinus et son emploi dans la littérature médiévale on est encore très partagé. Voir : Michel Ballard, et aussi [6] Cieli e terre nei secoli XI-XII: orizzonti, percezioni, rapporti P.245 248. Il ne faut pas la confondre avec la couleur ambre, orange ou rouge, de la pierre précieuse de Hyacinthe (homonymie) citée dans le Livre de l'Apocalypse. Un codex ancien, le Codex Wulfila comporte des feuillets violets (purpurea) et d'autres rouge-orangé sans cependant qu'un lien soit évident avec ces deux sens du mot hyacinthinus
  12. cette couleur tirant sur le violet bleu serait aussi celle dont on teignait les franges ou Tsitsit des vêtements des hébreux, qui traduisent bien aujourd'hui cette couleur tekhelet dans la Bible par bleu azur ou indigo ou encore bleu royal (et non par pourpre ou violet, c'est-à-dire hyacinthinus, couleur de jacinthe).
  13. L'homélie de Cambrai
  14. L'homélie de Cambrai date VIIIe siècle mais reprise d'un manuscrit antérieur du VIIe siècle, et est appelée ainsi car elle se trouvait dans le fond des manuscrits de la Bibliothèque Municipale de Cambrai
  15. Georges Briche, La spiritualité celtique, règles et usages
  16. [7] New History of Ireland: Prehistoric and early Ireland Theodore William Moody, Dáibhí Ó Cróinín, Francis X. Martin, Francis John Byrne P.492
  17. Homélie de Cambrai, Issi ind glasmartre do inthain scaras fria thiola leo no cessat saithor i ppenit occus aithrigi in Thesaurus Palaeohibernicus II. 255
  18. Céli Dé in Ireland: monastic writing and identity in the early Middle Ages Par Westley Follett
  19. Henry Quinson

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier

BibliographieModifier

  • (fr)Picard, J., « Europe et traduction » : L’HOMELIE DE CAMBRAI: ECRITURE BILINGUE ET TRADUCTION DANS LES MILIEUX IRLANDAIS DU VIIe SIECLE, Michel Ballard, Artois Presses Université, Les Presses de l'Université d'Ottawa, (lire en ligne), pp. 25-36
  • (fr) Adolphe Tardif, « Fragment d'homélie en langue celtique. », Persée : Bibliothèque de l'école des chartes, , pp. 193-202
  • P. d'Herouville, Glaucus et glas : vert, bleu, gris, coll. « Annales de Bretagne et des Pays de l'Ouest », (réimpr. Tomes 1 à 100, années 1886-1993 48), p. 284-287
  • (en) Pádraig P. Q Néill, Background to the Cambrai Homely, Eriu,
  • (en) Ni Chatrain P., A Reading in the Cambrai Homily : Ms. Cambrai, B. M. 679, fol. 37-38, Celtica, (réimpr. vol. 21)
  • (en) Stancliffe, Clare, Red, white and blue martyrdom. In Ireland in Early Mediaeval Europe, Studies in memory of Kathleen Hughes., Cambridge University Press (lire en ligne)
  • (en) Catherine Philomena Thom, « The ascetical théology and praxis of sixth to eight century irish monasticism », Australian University, thèse
  • (en) Charles Darwin Wright, The Irish tradition in Old English literature, vol. Volume 6 de Cambridge Studies in Anglo-Saxon England, Cambridge University Press, 1993, réd. 2006, 321 p. (ISBN 978-0-521-41909-3 et 0-521-41909-3, lire en ligne)
  • (en) Westley Follett, Céli Dé in Ireland : Monastic Writing and Identity in the Early Middle Ages, vol. Volume 23 de Studies in Celtic history, Woodbridge, Boydell Press, coll. « Study in celtic History », , 253 p. (ISBN 1-84383-276-3)
  • (en) Oliver Davies, Thomas O'Loughlin, Celtic spirituality, vol. Numéro 97 de CWS Series, Paulist Press-, coll. « classics of Western spirituality », , 550 p. (ISBN 0-8091-3894-8, lire en ligne), « L'Homélie de Cambrai »
  • (en) Kenney, James J, O'Curry, Eugene, Lectures on the Manuscript Materials of Ancient Irish History, W. B. Kelly, Four Courts Press, coll. « Celtic Studies », 1873, réed. 1995, 722 p. (lire en ligne), p. Ch.4 « L'Homélie de Cambrai »
  • (en) Michael Richter ; Proinseas Ni Chathain ; Brian Stone;Adrian Keoghtitre, Medieval Tradition : The Enduring Tradition, vol. 1, Dublin, Palgrave Macmillan, coll. « New Gill History of Ireland », , 217 p. (ISBN 0-312-15812-2)