Portrait d'intérieur

Le portrait d'intérieur est un genre pictural qui apparaît en Europe à la fin du XVIIe siècle et connaît une grande vogue dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Il consiste en la représentation minutieuse et détaillée d'une pièce d'habitation, sans aucun personnage. Cet exercice généralement exécuté à l'aquarelle demande une grande maîtrise technique.

Le salon jaune de la reine Louise de Prusse au palais de Potsdam. Hans-Joachim Giersberg, ca. 1840.

Au XXe siècle et de nos jours, quelques artistes perpétuent cette tradition.

Naissance d'un genre picturalModifier

Le portrait d'intérieur ne doit pas être confondu avec ce que les Anglais nomment conversation piece, expression désignant une scène d'intérieur (ou extérieur) avec groupe. Le portrait d'intérieur ne montre en effet aucun personnage. Le seul sujet en est la pièce et son décor, sans aucune vie animée, si ce n'est suggérée. Cependant, Mario Praz, établit une continuité entre les deux genres.

Ce type de vue apparaît dès la fin du XVIIe siècle. Il s'agit alors essentiellement d'une représentation descriptive : souvent fruit d'une commande, elle montre le contenu d'un cabinet de curiosités, d'une galerie de peintures ou d'une bibliothèque d'amateur. Un des premiers exemples connus concerne la bibliothèque de Samuel Pepys à Londres en 1693[1]. L'intention de l'époque est avant tout documentaire, c'est ce qui fait leur intérêt pour les chercheurs et décorateurs d'aujourd'hui : on voit comment, au XVIIe siècle, un érudit conserve ses livres sous bibliothèque vitrée (une innovation pour l'époque), utilise un pupitre de lecture, installe des coussins pour son confort, accroche un plan de Paris au mur, etc.

 
Projet de bibliothèque vers 1700. Recueil d'architecture gravé par Johann Boxbarth.

Il faut attendre le dernier quart du XVIIIe siècle pour voir apparaître un nouveau type de vue d'intérieur, dans une intention bien différente. Le genre prend d'abord naissance dans les cabinets d'architecture : à l'intention de leurs commanditaires, de grands architectes tels les frères écossais Adam ou le français François-Joseph Bélanger[2], font exécuter des perspectives aquarellées de leurs projets d'aménagement. L'intention de ces œuvres étant de séduire le client, leur réalisation est particulièrement raffinée et évocatrice. L'élégance de ces travaux d'aquarelle va ainsi inciter des amateurs à faire de même pour représenter leur propre intérieur. Ces amateurs appartiennent aux classes aisées et à l'aristocratie. Leur but est de conserver un souvenir du décor qui les entoure, en ville ou à la campagne, et, éventuellement, de l'offrir à leur entourage ou de le transmettre à leurs héritiers. Lorsqu'elles sont nombreuses, les vues peuvent être réunies en un album.

La technique de l'aquarelle étant particulièrement répandue en Angleterre, c'est dans ce pays que va se répandre la mode du portrait d'intérieur. Au siècle suivant, l'engouement touchera toute l'Europe.

L'apogée du XIXe siècleModifier

 
La dimension psychologique du décor : portrait d'intérieur berlinois par Leopold Zielcke, 1825.

Le premier exemple historique important de portrait d'intérieur[3] représente en 1812 la petite galerie de peinture installée par l'impératrice Joséphine au château de la Malmaison (aujourd'hui la salle de musique) : sur cette aquarelle, due à Auguste Garneray[4], on découvre la harpe de l'impératrice, sa collection de peintures, son châle des Indes abandonné sur le velours vert tendre d'un fauteuil. On pourrait croire qu'elle vient de sortir... C'est un élément majeur et nouveau qui apparaît dans la vue d'intérieur : la dimension psychologique du décor. En l'absence de vie animée, à commencer par celle de l'habitant des lieux, le dessin suggère maintenant une présence humaine palpable, sensible. La représentation picturale d'une pièce devient celle de son propriétaire, de sa vie, de ses émotions. En ce sens, même s'il ne s'agit que d'un intérieur, on peut désormais parler de "portrait"[5].

 
Le petit salon rouge du palais Alexandre, à Tsarkoïe Selo.
Luigi Premazzi, ca. 1855.
 
Le même petit salon rouge du palais Alexandre aquarellé cinq ans plus tard par Edward Hau, 1860.

Le XIXe siècle va connaître une vogue de ces représentations picturales, qui s'explique par de nombreux facteurs. Dans les classes sociales élevées, le phénomène coïncide avec l'importance croissante donnée à la maison en tant que lieu de confort, d'intimité, de famille. Les fonctions des pièces deviennent par ailleurs de plus en plus spécialisées : par exemple, le concept de salle à manger est désormais la norme[6]. D'autre part, le développement de nouvelles classes moyennes, soucieuses de copier le goût aristocratique, accroît le mouvement : à mesure que le siècle avance, le mobilier devient plus abordable, grâce aux technologies industrielles qui le fabriquent en série, dans une grande variété de choix. Enfin, les modes décoratives se renouvellent rapidement, les styles précédents sont revisités : néo-gothique, néo-classique, néo-Louis XV, etc. Il devient donc fréquent, pour les propriétaires d'une maison, de commander des vues de leur intérieur pour en garder le souvenir, les offrir[7] ou les léguer[8].

La reine Victoria fut friande de ces représentations d'intérieur. De notoriété publique amoureuse de son mari, aimant la vie de famille et les conforts de la maison[9], elle fit représenter la quasi-totalité des pièces de ses palais et châteaux[10]. Mais toute l'Europe, de l'Italie à la Suède, et de la France à la Pologne, s'enticha également de l'exercice, l'acmé étant atteinte en Russie où les tsars feront représenter l'ensemble de leurs intérieurs. Possesseurs de nombreux palais - palais d'Hiver, Tsarkoïe Selo, Gatchina, Peterhof, Pavlovsk... - et chaque palais comptant plusieurs centaines de pièces, Nicolas Ier, Alexandre II, Alexandre III commandent tous des aquarelles. Il arrive même que, le décor changeant, des salons ou galeries sont représentés à plusieurs reprises et ce, sous un même règne. Ces feuilles sont aujourd'hui considérées par certains comme les plus belles et les mieux exécutées du monde[11].

Des artistes spécialisésModifier

 
Salon du palais Barbaro, à Venise. Ludwig Passini, 1855.
 
Salon étrusque, palais de Potsdam. H.-J. Giersberg, 1840.

À une époque où chaque jeune fille "de bonne famille" apprenait l'aquarelle, de nombreuses dames de l'aristocratie et de la bourgeoisie ont peint l'intérieur qu'elles avaient sous les yeux. Des représentantes de classes moins fortunées en ont fait tout autant. La plupart de ces vues sont anonymes. Elles sont rarement de qualité mais, dans la majorité des cas, le charme supplée aux maladresses techniques[12].

Quelques représentants de la haute aristocratie européenne ont cependant exercé un réel talent, parfois à un niveau comparable à celui de professionnels. Ainsi, le comte polonais Artur Potocki, grand voyageur du XIXe siècle et aquarelliste confirmé, a-t-il laissé le témoignage des chambres d'hôtel et autres lieux où il a habité, de Rome à Londres.

Les feuilles signées de grande qualité sont cependant, pour leur quasi ensemble, l'œuvre de professionnels spécialisés dans ce domaine. Certains de ces artistes démontrent une exceptionnelle virtuosité dans l'art de l'aquarelle, dont la technique est exigeante. Ils ajoutent à cela une exceptionnelle maîtrise de la perspective - notamment la perspective conique à deux, voire trois points de fuite - le rendu optique de la réalité devant être d'une fidélité absolue. Le résultat est souvent troublant, d'une précision photographique.

À quelques exceptions près — comme le miniaturiste Jean-Baptiste Isabey ou le décorateur et peintre Eugène Lami pour la France, les architectes Nash et Sheraton pour l'Angleterre, sans oublier de grands artistes tel Delacroix qui s'y sont essayés — la plupart de ces aquarellistes sont aujourd'hui méconnus. Parmi les plus actifs à la fin du XVIIIe siècle et au XIXe siècle, on peut citer :

La résurgence au XXe siècleModifier

 
La chambre bleue, 2008. Exemple non signé de la production contemporaine.

Le portrait d'intérieur aujourd'huiModifier

 
portrait d'intérieur du salon pompéien du château de Mme "V. de V." avec l'aimable autorisation de sa propriétaire.

Des artistes perpétuent aujourd'hui l'art du portrait d'intérieur, travaillant à la commande, à l'aquarelle ou à l'huile. Les propriétaires d'une maison, commandent des vues de leur intérieur pour en garder le souvenir, pour les offrir ou pour les léguer à leurs enfants, en témoignage du bonheur de vivre ou d'avoir vécu dans un lieu aimé. Les décorateurs ont aussi recours à cet art pour des projets auxquels ils souhaitent donner une atmosphère particulière.

ExpositionsModifier

Quelques expositions ont été consacrées au portrait d'intérieur. Notamment :

BibliographieModifier

  • Daniel Marchesseau, Intérieurs romantiques, Aquarelles, 1820-1890 - Donation Eugene V. Thaw, provenant du Cooper–Hewitt, National Design Museum, New York, Musée de la vie romantique, Paris 2012. Catalogue avec des contributions de Gail S. Davidson, Charlotte Gere, Floramae McCarron-Cates et Daniel Marchesseau (ISBN 978-2-7596-0195-0)
  • Sergeï Androsov, Ludmila Kagané, Militsa Korchounova, Irina Solokova et Valery Chevtchenko, préfaces de Marc Restellini et Mikhaïl Piotrovsky, L'Ermitage - La Naissance du Musée impérial - Les Romanov, Tsars collectionneurs, catalogue de l'exposition de la Pinacothèque de Paris, 2011, 468 p. (ISBN 978-2-3586-7014-2)
  • Mario Praz, Histoire de la décoration d'intérieur, la philosophie de l'ameublement, Thames & Hudson, Paris 2008, (ISBN 2878113233)
  • Patrick Favardin, Scènes d'intérieur, Aquarelles des collections Mario Praz et Chigi, Norma, Paris 2002 (ISBN 2909283739)
  • Collectif sous la direction d'Emmanuel Ducamp, Vues des palais impériaux des environs de Saint-Petersbourg, Alain de Gourcuff éditeur, Paris 1992, 4 vol. sous coffret, (ISBN 2909838005)
  • Patrick Mauriès, Alexandre Serebriakoff, portraitiste d'intérieurs, Franco Maria Ricci éd., Paris 1990, (ISBN 978-8821620386)
  • Peter Thornton, L'époque et son style, la décoration intérieure 1620-1920 (édition française), Flammarion, Paris 1986, (ISBN 2080120611)
  • Charlotte Gere, L'époque et son style, la décoration intérieure au XIXe siècle, Flammarion, Paris 1989, (ISBN 9782080109712)

Notes et référencesModifier

  1. Ces dessins - deux vues opposées de la même pièce - sont conservés au Magdalen College de l'université d'Oxford.
  2. Le cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale, site Richelieu-Louvois à Paris, conserve des vues d'intérieur de Bélanger, notamment celles réalisés pour la maison parisienne de Mlle Dervieux, célèbre danseuse de l'époque (voir en particulier La salle de bains de Mlle Dervieux).
  3. in Portraits d'intérieurs au XIXe siècle autour de quelques aquarelles conservées au château de Compiègne, Françoise Maison, conservateur en chef au musée de Compiègne, communication à la Société historique de Compiègne
  4. Cette aquarelle a été commencée en 1812, mais inachevée et terminée vingt ans plus tard par la sœur de l'artiste.
  5. in Histoire de la décoration d'intérieur, la philosophie de l'ameublement, Mario Praz, Thames & Hudson, Paris 2008.
  6. Jusqu'au XVIIIe siècle, la table de dîner ou de souper peut être dressée dans n'importe quel salon.
  7. Les plus beaux de ces présents concernent surtout les familles royales ou princières et s'apparentent souvent à des cadeaux diplomatiques. En 1855, l'empereur Napoléon III offrit un album (réalisé par le peintre Fortuné du Fournier) à la reine Victoria, représentant les pièces qu'elle avait habité au château de Saint-Cloud lors de sa visite en France. Cet album est aujourd'hui conservé à Windsor.
  8. Présentation de l'exposition House Proud, CooperHewith National Design Museum, New York
  9. in La dernière reine : Victoria, 1819-1901, Philippe Alexandre et Béatrix de l'Aulnoit, Robert Laffont, Paris 2000
  10. Les collections de S.M. la reine Élisabeth II contiennent plusieurs centaines de vues d'intérieur. Fonds de la Royal Library, château de Windsor.
  11. in Vues des palais impériaux des environs de Saint-Petersbourg, ouvrage collectif sous la direction d'Emmanuel Ducamp, Alain de Gourcuff éditeur, Paris 1992.
  12. Voir les ouvrages de Peter Thornton et Charlotte Gere mentionnés en bibliographie.

Articles connexesModifier