Animal-machine

L'animal-machine est une thèse de la métaphysique selon laquelle le comportement des animaux[1] est semblable aux mécanismes des machines. Comme les machines, les animaux seraient des assemblages de pièces et rouages, dénués de conscience ou de pensée. Cependant Descartes reconnait des différences entre eux. L'animal est vivant et il a des sentiments[2].Cette conception mécaniste pour comprendre le corps vivant naît chez René Descartes au XVIIe siècle, et s'intègre dans une vision mécaniste du réel. Ses implications éthiques et religieuses en font une théorie controversée. Dès sa publication, elle est combattue par des penseurs comme Pierre Gassendi et plus tard par des empiristes comme Étienne Bonnot de Condillac dans son Traité des animaux. Elle est toutefois largement influente dans d'autres courants. Au XVIIIe siècle, La Mettrie en propose une version radicalisée, où l'homme lui-même est assimilé à la machine (L'Homme Machine).

Naissance de l'hypothèseModifier

Contexte historiqueModifier

Il est important de savoir que la naissance de cette hypothèse a lieu au moment où de nombreuses poupées articulées voient le jour, et où ces automates émerveillent et fascinent le monde entier. C'est à cette période que l'on s'est rendu compte que l'homme était capable de concevoir de toutes pièces un objet ressemblant au vivant, mais qui ne l'était pourtant pas.

Hypothèse d'origineModifier

L'expression « animal-machine » est inspirée des textes de Descartes, où le philosophe compare les animaux aux machines. Sa thèse s'expose notamment dans la Lettre au Marquis de Newcastle du , dans la cinquième partie du Discours de la méthode ou encore dans la Lettre à Morus du .

Selon lui, les animaux obéissent à leurs instincts et donc au principe de causalité : en effet, tel stimulus extérieur (par exemple l'odeur d'un prédateur) entraîne chez l'animal telle réponse comportementale prévisible (ici, la fuite). Descartes affirme donc que l'on pourra un jour créer une machine similaire à n'importe quel animal du point de vue du comportement. Cependant il précise qu'il restera toujours une différence au niveau de la vie et du sentiment. Les machines ne peuvent ni se reproduire ni souffrir. Il précise bien dans Lettre à Morus du  : " je n’ôte la vie à aucun animal, ne la faisant consister que dans la seule chaleur de cœur. Je ne leur refuse pas même le sentiment autant qu’il dépend des organes du corps."

Extension à l'hommeModifier

La Mettrie prolonge la conception cartésienne des animaux-machines par l'affirmation d'un « homme-machine » (1748). Néanmoins, une telle extension du modèle mécanique de compréhension, tel qu'effectuée par La Mettrie, constitue un geste profondément anti-cartésianiste : par là, il conteste le dualisme cartésien de la substance étendue et de la substance pensante. De même, le concept d'intelligence artificielle élargit le mécanisme cartésien à la pensée. C'est Alan Turing qui a approfondi cette idée de test permettant de savoir si un automate pouvait imiter l'intelligence de l'homme. L'un des critères de Descartes était l'impossibilité pour un automate de simuler nos pensées par la parole. Le test de Turing est une proposition de test d’intelligence artificielle fondée sur la faculté d'une machine à imiter la conversation humaine.

RéfutationModifier

Selon le penseur technocritique Bertrand Louart[3], la réfutation de l'hypothèse de l'animal-machine peut s'opérer par la comparaison entre l'organisation des machines et des êtres vivants. Pour cela il est possible de se baser sur la définition de l'être vivant élaborée par Jean-Baptiste Lamarck.

Lamarck constate qu’il existe un « hiatus immense » entre les « corps inorganiques» et les « corps vivants ». À partir de là, il cherche à déterminer la spécificité des êtres vivants par rapport aux objets inanimés qu’étudie la physique (et donc incidemment aux machines que cette science permet de construire, même si Lamarck n'étudie pas cette question)[4],[5].

Cette spécificité réside selon lui dans l’organisation de la matière qui constitue les êtres vivants. Mais cet « ordre de choses » n’est pas fixe et déterminé une fois pour toutes (comme dans une machine), car l’être vivant naît, se développe et meurt. Cette organisation est donc plus qu’une auto-organisation de la matière sous l’effet des contraintes extérieures (par exemple dans la formation d’un cristal de neige), elle est aussi auto-catalytique, c’est-à-dire qu’elle engendre elle-même les conditions propres à son développement[6],[7],[8].

La principale caractéristique d’un être vivant, par rapport aux objets inanimés et aux machines, est qu’il est « un corps qui forme lui-même sa propre substance » à partir de celle qu’il puise dans le milieu[9]. De ce phénomène d'assimilation, découlent tous les autres phénomènes propres au vivant : la régénération et le renouvellement de leurs tissus, la reproduction et le développement de l’organisme et enfin l'évolution au cours du temps par acquisition d’organes diversifiés et de facultés plus éminentes[10].

Autrement dit, alors qu'une machine a toujours une organisation fixe et déterminée une fois pour toutes dans le but d'effectuer une tache précise et un travail particulier, l'être vivant a une organisation dynamique et fluide qui peut donc se reproduire, se développer et évoluer.

Études récentes en biologieModifier

Les études récentes en biologie portant sur les capacités logiques des animaux ont montré, a contrario des idées de Descartes, que ceux-ci ont le sens de la causalité. Ainsi, les chimpanzés savent raisonner de façon inférentielle par exclusion, connaissent les règles élémentaires de la physique (idée du poids sur une balance...)[11]. Alors que les philosophes et psychologues influencés par Descartes considéraient que les animaux peuvent facilement être conditionnés par l'intermédiaire d'un stimulus arbitraire (chien de Pavlov), les expériences chez les grands singes montrent qu'ils préfèrent une approche causale[12]. Il est par ailleurs aujourd'hui démontré que le fonctionnement des cellules qui constituent un être vivant est probabiliste, ce qui contredit fortement le déterminisme de l'animal-machine.

Conséquences de cette approche des points de vue religieux et éthiqueModifier

Du point de vue religieuxModifier

D'un point de vue religieux, l'application du mécanisme à la vie revient à nier l'âme des bêtes qui périssent donc entièrement au moment de leur mort[13]. Poussée à l'extrême, notamment par Nicolas Malebranche, cette conception implique que leurs cris et gémissements ne peuvent être que le reflet de dysfonctionnements dans les « rouages » plutôt que l'expression d'une souffrance.

Du point de vue éthiqueModifier

Sur le plan éthique, l'assimilation des animaux à des machines a conduit à des abus, vigoureusement critiqués par des courants philosophiques modernes, qui se réclament de Voltaire[14], d'Arthur Schopenhauer, de Jeremy Bentham, d'Albert Schweitzer ou, plus récemment, de Peter Singer. Sans mettre en cause fondamentalement les bases matérielles du fonctionnement des organismes vivants, ces courants insistent sur le caractère d'« êtres sensibles » des animaux, fortement étayé par les résultats mêmes de la biologie et de la physiologie sensorielle. Les animaux doivent donc être considérés comme différents de la chose inerte[15], et susceptibles d'un traitement moral privilégié, voire de droits[16].

Évolution du statut juridique des animauxModifier

En FranceModifier

Le droit français qualifie traditionnellement les animaux de biens meubles, parfois de biens immeubles[17]. Un amendement voté dans le cadre de la loi relative à la « modernisation et à la simplification du droit et des procédures dans les domaines de la justice et des affaires intérieures » a toutefois modifié la rédaction du Code civil en reconnaissant aux animaux la qualité « d'êtres vivants doués de sensibilité »[18]. Néanmoins, les animaux demeurent en principe soumis au régime des biens meubles[19].

Notes et référencesModifier

  1. Cette théorie s'opposait à l'idée aristotélicienne selon laquelle il existe trois types d'âme (végétative, sensitive et rationnelle) qui informeraient les corps des vivants, et que l'âme humaine comprendrait ces trois types. Descartes, lui, oppose un mécanisme absolu dans l'étendue (qui comprend donc tous les corps, y compris le corps humain) à l'âme rationnelle (que seul l'homme semble posséder), fondant ainsi un dualisme strict. La théorie des animaux machines est à ce titre bien plus une conséquence de son dualisme qu'une hypothèse indépendante sur la nature des animaux.
  2. Renée Descartes, Lettre à Morus, 5 février 1649
  3. Bertrand Louart, Les Êtres vivants ne sont pas des machines, éd. La Lenteur, 2018.
  4. Émile (1848-1934) Auteur du texte Corra, Lamarck et son oeuvre / par Émile Corra, (lire en ligne)
  5. « Lamarck philosophe de la nature »
  6. Pichot, André. “Hérédité Et Évolution (L'inné Et L'acquis En Biologie).” Esprit (1940-), no. 222 (6), 1996, pp. 7–25. JSTOR, www.jstor.org/stable/24278000. Accessed 1 Oct. 2020.
  7. « La biologie et le transformisme de Lamarck », sur studylibfr.com (consulté le 1er octobre 2020)
  8. Pichot, André., Histoire de la notion de gène, Flammarion, (ISBN 2-08-081423-0 et 978-2-08-081423-4, OCLC 51059201, lire en ligne)
  9. Lamarck, Hydrogéologie, 1802, p. 112 ; Philosophie zoologique, 1809, IIe partie, chapitre VII.
  10. BREGLIANO Jean-Claude, Professeur honoraire, Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand et Université de la Méditerranée Marseille Luminy, « Lamarck et Darwin : deux visions divergentes du monde vivant », Encyclopédie de l’environnement,‎ (lire en ligne)
  11. (en) J. Call, « Descartes' two errors : reason and reflection in the great apes », in S. Hurdley et M. Nudds (ed.), Rational Animals ?, Oxford University Press, 2006, p.219-234
  12. Yves Christen, L'Animal est-il une personne ?, Flammarion, Paris, 2009, p. 51 et suiv.
  13. Cf. Malebranche, Ier Entretien sur la mort dans Conversations Chrétiennes, Gallimard, col. Folio essais, 1994, pp. 534-538
  14. « L'homme et l'animal : une lecture de Voltaire (20 avril) », sur eduscol.education.fr (consulté le 10 juillet 2020)
  15. Georges Chapouthier, Le respect de l’animal dans ses racines historiques : de l’animal-objet à l’animal sensible, Bull. Acad. Vet. France, 2009, 162 (1), pp 5-12
  16. Georges Chapouthier, J.C. Nouët (editors), The universal declaration of animal rights, comments and intentions, Éditions Ligue Française des Droits de l’Animal, Paris, 1998
  17. https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006070721&idArticle=LEGIARTI000030254009&dateTexte=20180718
  18. https://www.legifrance.gouv.fr/affichTexteArticle.do;jsessionid=C05080A0E0D24760B1C94163925DB50F.tplgfr28s_2?idArticle=JORFARTI000030248589&cidTexte=JORFTEXT000030248562&dateTexte=29990101&categorieLien=id
  19. https://www.legifrance.gouv.fr/affichCodeArticle.do?cidTexte=LEGITEXT000006070721&idArticle=LEGIARTI000030250342

Articles connexesModifier

Liens externesModifier