African Spir

philosophe russe

Afrikan Aleksandrovich Špir (en russe : Африка́н Алекса́ндрович Шпир ; en ukrainien : Африка́н Олекса́ндрович Спір or Шпір, transcrit African Spir[1] en français ; né le à Elisavetgrad, Empire russe, (aujourd'hui Kropyvnytsky en Ukraine) mort le à Genève, Suisse) est un philosophe russe post-kantien d'origine allemande. Son livre de 1877 Pensée et réalité exerça une profonde influence sur Friedrich Nietzsche[2] et Tolstoï lui vouait une grande admiration[3].

African Spir
Afrikan Spir.jpg
African Spir, dessin par Charlotte Ritter d'après une photographie de Robert Kaiser, Genève 1887.
Naissance
Décès
Nationalité
Principaux intérêts
Idées remarquables
Œuvres principales
Pensée et réalité, Esquisses de philosophie critique , Nouvelles esquisses de philosophie critique
Influencé par
A influencé

BiographieModifier

Špir naquit le dans la propriété paternelle de Špirovska, non loin d'Elisavetgrad (de nos jours Kropyvnytsky) dans cette région de l'Empire russe qui est devenue l'Ukraine[4]. Son père, Aleksandr Aleksandrovič Špir, était un médecin russe d'origine allemande, chirurgien en chef de l'hôpital militaire d'Odessa, ancien professeur de mathématiques à Moscou. En 1812 il reçut l'ordre de Saint-Vladimir, il fut anobli et nommé conseiller de collège, en devenant ainsi membre de la noblesse russe héréditaire du gouvernorat de Cherson.

Sa mère, Elena Konstantinovna Špir, née Poulevic, était la fille du major Poulevic, et par sa mère petite-fille du peintre grec Logino, qui s'était établi en Russie sous le règne de Catherine II.

Špir étudia à l'Académie navale de Nikolayev (aujourd'hui Mykolaiv), non loin de la mer Noire[5]. Pendant ces années il s'intéressa à la philosophie et lut la Critique de la raison pure de Kant dans la traduction française de Tissot, qui forma la base de son propre système philosophique. Ensuite il lut aussi David Hume, et John Stuart Mill.

Pendant la Guerre de Crimée (1853-1856), lors du siège de Sébastopol ( au ), African Špir prit part à la bataille de Malakoff en 1855[6], ce qui lui valut de recevoir l'ordre de Saint-André et l'ordre impérial et militaire de Saint-Georges. Après la mort de sa mère en 1867 il vendit ses propriétés, libéra ses serfs et se rendit en Allemagne, où il étudia à l'Université de Leipzig avec Moritz Wilhelm Drobisch (1802-1896), un philosophe herbartien.

Il fut à Leipzig à la même époque où Nietzsche y faisait ses études, mais il semble qu'ils ne se soient jamais rencontrés. En 1869 il alla à Tubingen et en 1871 à Stuttgart, où, dans l'église orthodoxe de la cour, il épousa le Elisabeth (Elise), fille d'Adam Gatternicht[7] de laquelle il eut une fille, Hélène, qui plus tard épousera le neurologue et psychologue genevois Édouard Claparède.

En 1878, pour soigner les conséquences d'une pneumonie (une toux chronique) Špir se rendit en Suisse, à Lausanne, où il vécut pendant cinq années. En 1884 il obtint de l'empereur de Russie l'autorisation de quitter la nationalité russe pour acquérir la nationalité suisse, et il demanda de s'inscrire dans les registres de Belmont-sur-Lausanne, un faubourg au-dessus de Lausanne où il résidait avec sa famille . En 1886, pour pouvoir jouir des avantages d'une bibliothèque privée (la "Société de Lecture"), il se transféra avec sa famille à Genève. Le il reçut du gouvernement suisse l'autorisation pour devenir, avec sa femme et sa fille, citoyens helvétiques. Il mourut des suites de la grippe russe de 1890[8] à Genève, au n. 6 de la rue Petitot, le et il fut enterré au cimetière Saint-Georges.

Les manuscrits, les documents personnels, les photographies et les livres de ou sur African Spir ont été déposés en mars 1940 par sa fille Hélène Claparède-Spir à la Bibliothèque de Genève, où ils forment le "Fonds African Spir" et peuvent être consultés.

D'autres documents de la famille Claparède-Spir peuvent être consultés à l' Harvard University Library.

DécorationsModifier

PhilosophieModifier

Spir est un philosophe post-kantien, qui qualifie sa propre philosophie de "philosophie critique". Comme Kant, Spir considère le principe d'identité (AA), principe à priori, qui n'est pas dérivé ni dérivable de l'expérience, comme étant la base de la connaissance. Mais la comparaison avec la réalité, faite à travers l'expérience, montre que ce principe est constamment démenti, on peut donc en déduire non seulement l'impossibilité de justifier rationnellement les modalités d'être de la réalité, mais jusqu'à son existence même[9]. De cette manière le principe d'identité, d'épistémologique devient ontologique et Spir aboutit à une scission dramatique entre le non-conditionné, qui présuppose le principe d'identité d'après lequel les étants de devraient pas changer, et les phénomènes qui non seulement sont composés mais aussi en mutation constante. Déjà l'ontologie classique refuse toute réalité complète du changement, qui est conçu comme seulement accidentel et pas comme l'élément essentiel[10]. Maintenant, comme il est possible de trouver une raison suffisante pour un être conditionné singulier, on ne peut pas en trouver pour tout ce qui est conditionné dans sa totalité. Dit d'une autre façon : un objet peut changer et la cause du changement peut être trouvée dans d'autres objets, mais le changement en tant que tel, c'est-à-dire l'existence même du changement, reste sans cause. Spir arrive ainsi à postuler un dualisme acosmiste, où conditionné et non-conditionné sont absolument séparés et éthérogènes , et le monde des phénomènes non seulement n'est pas explicable et sans raison aucune, mais logiquement il ne devrait même pas exister. La conclusion à laquelle Spir arrive porte à une identification du non-conditionné avec Dieu, un Dieu non personnel ni créateur, qui ne peut pas être atteint par la raison ni à travers les phénomènes, mais seulement par un sentiment pré-rationnel. Ceci explique aussi les traits apocalyptiques et prophétiques des écrits de Spir, qui auraient dû selon lui annoncer une nouvelle ère de maturité spirituelle pour l'Humanité.

PostéritéModifier

En 1896, Léon Tolstoï lit Pensée et Réalité et en est très impressionné, comme il l'écrit dans une lettre à Hélène Claparède-Spir : « La lecture de Denken und Wirklichkeit a été une très grande joie pour moi. Je ne connais pas de philosophe aussi profond et en même temps aussi exact, je veux dire scientifique, n'acceptant que ce qui est indispensable et clair pour chacun. Je suis sûr que sa doctrine sera comprise et appréciée comme elle le mérite et que le sort de son œuvre sera semblable à celui de Schopenhauer, qui devint connu et admiré seulement après sa mort. »[11] Les oeuvres les plus importantes sur la philosophie de Spir ont été publiée entre 1900 et 1914 (Lessing, Zacharoff, Segond, Huan, Martinetti). Après la première guerre mondiale, l'interprétation de la pensée de Spir faite par le philosophe italian Piero Martinetti (18721943)[12] lui valut un regain d'intérêt sous la forme d'un "idéalisme religieux"[13]. Avant la seconde guerre mondiale, Hélène Claparède-Spir a re-édité quelques-unes des oeuvres paternelles en français, et a eu une importante échanges de lettres pour promouvoir ses idées.[14] Nel 1937, pour les cent ans de la naissance de Spir, Martinetti a publié en Italie une édition monographique sur Spir de la Rivista di Filosofia[15]. Après la seconde guerre mondiale, la pensée de Spir est tombée dans l'oubli. En 1990, pour les cent ans de la mort di Spir, à Genève, la Bibliothèque Publique et Universitaire a organisé une exposition des oeuvres et des objets du Fonds African Spir[16] et en a publié le catalogue raisonné[17].

Œuvres écrites ou traduites en françaisModifier

(Les œuvres de Spir écrites en allemand ont été publiées par Findel à Leipzig (en))

  • Esquisses de philosophie critique, Paris, Ancienne librairie Germer-Baillière et Cie, F. Alcan éditeur, 1887.
  • Deux questions vitales: De la Connaissance du bien et du mal; De l'immortalité, Genève, Stapelmohr, 1890 (publié anonymement)
  • Pensée et réalité : essai d'une réforme de la philosophie critique, trad. de l'allemand sur la 3e édition par Auguste Penjon, éditeur : au siège des facultés (Lille), 1896[18].
  • Nouvelles esquisses de philosophie critique précédées d'une biographie de l'auteur par Hélène Claparède-Spir; éditeur : F. Alcan, 1899[19].
  • Nouvelles esquisses de philosophie critique (études posthumes), Paris, Librairie Félix Alcan, 1930, avec une introduction de Léon Brunschvicg.
  • Propos sur la guerre, Paris, Éditions Truchy-Leroy, 1930 (Hélène Claparède-Spir éd.).
  • Paroles d'un sage, Paris-Genève, Je Sers-Labor, 1937 (Choix de pensées d'African Spir avec une esquisse biographique, Hélène Claparède-Spir ed., 2e ed. Paris, Alcan, 1938).
  • Lettres inédites de African Spir au professeur Penjon, Neuchâtel, Éditions du Griffon. 1948 (Introd. d'Emile Bréhier).

SourceModifier

  : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Fabrizio Frigerio, Catalogue raisonné du fonds African Spir, Genève, Bibliothèque Publique et Universitaire, 1990. 

Bibliographie en françaisModifier

  • Charles Baudouin, « Le philosophe African Spir (1837-1890). À l'occasion de son centenaire », in: Action et Pensée, 1938, juin, p. 65-75.
  • Léon Brunschvicg, «  La philosophie religieuse de Spir », in: Comptes rendus du II ème Congrès international de philosophie, Genève, 1904, p. 329-334.
  • Jean-Louis Claparède, "Spir signifie-t-il pour la philosophie un nouveau départ?", Travaux du IXe Congrès international de Philosophie, Congrès Descartes, Paris, Hermann, 1937, tome XI, p. 26.
  • Hélène Claparède-Spir, "Vie de A. Spir" in African Spir, Nouvelles esquisses de philosophie critique, Paris, Félix Alcan, 1899.
  • Hélène Claparède-Spir, Un précurseur: A. Spir, Lausanne-Genève, Payot & Cie, 1920.
  • Hélène Claparède-Spir, « Du nouveau sur Nietzsche et Spir », in: Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, [20].
  • Hélène Claparède, Evocation - Tolstoï - Nietzsche - Rilke - Spir, Georg et Cie, Librairie de l'Université, Genève, 1944.
  • Paolo D'Iorio, « La superstition des philosophes critiques: Nietzsche et Afrikan Spir », in: Nietzsche-Studien, 1993, 22, p. 257–294.
  • Fabrizio Frigerio, « Un philosophe russe à Genève: African Spir (1837-1890) », in: Musées de Genève, 1990, 307, p. 3-7.
  • Adolphe Ferrière, « African Spir », in: Bibliothèque universelle, 1911, vol. 63, p. 166-175.
  • Gabriel Huan, Essai sur le dualisme de Spir, Paris, Librairie Félix Alcan, 1914.
    Thèse de l'Université de Paris.
  • Auguste Penjon, « Spir et sa doctrine », Revue de métaphysique et de morale, 1893, p. 216-248.
  • Joseph Segond, « L'idéalisme des valeurs et la doctrine de Spir » in: Revue philosophique de la France et de l'étranger, 1912, 8, p. 113-139.

Notes et référencesModifier

  1. Ou African de Spir, son père ayant reçu l'Ordre de Saint-Vladimir et ayant été anobli
  2. Rüdiger Safranski, Nietzsche: A Philosophical Biography (traduction de Shelley Frisch), W. W. Norton & Company, 2003, p. 161: "This work [Pensée et réalité] had long been consigned to oblivion, but it had a lasting impact on Nietzsche. Section 18 of Human, All Too Human cited Spir, not by name, but by presenting a "proposition by an outstanding logician" (2,38; HH I §18).
  3. (fr)Maurice Kuès, Tolstoï vivant: notes et souvenirs, Lausanne, L'Âge d'Homme, 1988
  4. Fabrizio Frigerio, Catalogue raisonné du fonds African Spir, Genève, 1990, p. 4, 2, n.2. Certificat de naissance d'Afrikan Spir (en russe) et n.3. trad. en allemand du certificat de naissance et de celui du certificat de baptême d'Afrikan Spir .
  5. Notice biographique, cf. Fabrizio Frigerio, op. cit., p. 7, Documents personnels d'African Spir, Ms. fr. 1409, 5, no.7.
  6. Maurice Kuès, Tolstoï vivant: notes et souvenirs, L'Âge d'homme, 1988
  7. Elise Sofia Adelaide Gatternicht, née le 4 juin 1850 à Stuttgart, fille de Johann Adam Gatternicht et de Jeanne Catherine, née Heuss (Extrait du certificat de naissance, Stuttgart, 19 juillet 1883), Fabrizio Frigerio, op. cit., p. 4, Documents personnels d'African Spir, Ms. fr. 1406, 5, nos. 8 et 9.
  8. Adolphe Ferrière, African Spir, in: Bibliothèque universelle et Revue suisse, 1911, pages 166 à 175
  9. "Il est clair que la réalité empirique (Wirklichkeit), qui est un advenir, ne s'accorde pas avec le concept de réalité (Realität), parce que chaque advenir est quelque chose de contradictoire et, par définition, réalité = identité avec soi. Dans le fait que tout ce qui est contradictoire se montre comme un advenir nous avons une éclatante confirmation factuelle de la conception aprioristique." Forschung nach der Gewissheit in der Erkenntniss der Wirklichkeit, Lipsia, 1869, p. 15
  10. Anne Fagot-Largeault, cours du 7 décembre 2006 au Collège de France, première partie d'une série de cours sur l'ontologie du devenir.
  11. Hélène Claparède-Spir, Evocation: Tolstoi, Nietzsche, Rilke, Spir, Genève, Georg, 1944; pour l'original de la lettre cf. Fabrizio Frigerio, Catalogue raisonné du fonds African Spir, Genève, 1990, p. 17, n. 2. Lettre manuscrite (en français) à Hélène Claparède-Spir à Stuttgart, 1/13 mai 1896.
  12. Piero Martinetti, Il pensiero di Africano Spir, éd. par Franco Alessio, Torino, Albert Meynier, 1990.
  13. Franco Alessio, L'idealismo religioso di Piero Martinetti, Brescia, Morcelliana, 1950 (thèse de doctorat d'Alessio soutenue à l'Université de Pavie).
  14. Fabrizio Frigerio, op. cit., p.16, n. 30. Lettres à Hélène Claparède-Spir concernant son père African Spir, Ms. 1.e. 254.
  15. Rivista di filosofia, 1937, a. XXVIII, n. 3, Africano Spir nel primo centenario della nascita.
  16. Fabrizio Frigerio, "Un philosophe russe à Genève: African Spir (1837–1890)", dans: Musées de Genève, 1990, 307, p. 3-7.
  17. Fabrizio Frigerio, Catalogue raisonné du fonds African Spir, Ginevra, Bibliothèque Publique et Universitaire de Genève, 1990.
  18. Consultable sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k69545q
  19. Consultable sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k55264215
  20. Consultable sur Gallica: https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6451954h/f5.image

Source de la traductionModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier