Yves Winkin

Yves Winkin est un enseignant-chercheur de nationalité belge né le à Verviers et à la retraite depuis 2019. Il a contribué à introduire dans le monde francophone plusieurs courants d’idées des sciences humaines et sociales américaines qu’il a intégrés dans une « anthropologie de la communication » méthodologiquement fondée sur une démarche ethnographique. Professeur à l’Université de Liège, puis à l’École normale supérieure de Lyon (ENS de Lyon) et enfin au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) de Paris. Il a été directeur délégué à la culture scientifique et technique, directeur du musée des Arts et Métiers de janvier 2015 à janvier 2019.  

FormationModifier

Yves Winkin a reçu une formation en philosophie (1972-1974) et en sciences de l’Information et de la Communication (1974-1976). Il a ensuite obtenu un Master of Arts in Communication à l’Annenberg School for Communication de l’Université de Pennsylvanie (1979). En février 1982, il a reçu le premier doctorat en Information et Arts de Diffusion de l’Université de Liège pour une thèse intitulée : La communication : de l’interaction à l’institution. Approche ethnographique d’une Maison internationale d’étudiants aux États-Unis.

CarrièreModifier

« Aspirant » (1976-1980), « chargé de recherches » (1980-1984), puis « chercheur permanent » (1984-1992) au Fonds National de la Recherche scientifique belge, il a été nommé « chargé de cours » (pote équivalent à celui de maître de conférences en France) en 1984, puis professeur à l’Université de Liège, où il a enseigné l’anthropologie de la communication, les relations interculturelles, la sociologie de la culture. Il a rejoint l’École Normale Supérieur de Lyon en 1999 et le Conservatoire national des arts et métiers en 2014. Entre 2008 et 2018, il a été professeur extraordinaire à l’Université de Liège, où il a donné un cours mensuel d’anthropologie urbaine. Il est émérite depuis le 1er octobre 2018.

Il a créé et dirigé l’unité de relations publiques du CHU de Liège (1985-1990) puis le « Laboratoire d’anthropologie de la communication » de l’Université de Liège (1991-1999). Il a redéfini et dirigé les magazines de l’Université de Liège (1990-1995) puis créé et dirigé La Lettre du FNRS, la revue du Fonds national belge de la recherche scientifique (1995-1999). Il a enfin créé le « Centre d’étude du livre contemporain » (CELIC) à l’Université de Liège, que dirige aujourd’hui Pascal Durand.

De 2006 à 2010, il a été directeur adjoint de l’École normale supérieure de Lyon chargé de la recherche et des relations internationales. De janvier 2011 à septembre 2012, il a été directeur de l’Institut français de l’Éducation, une composante de l’École Normale Supérieur de Lyon issue de l’Institut national de recherche pédagogique. À l’École Normale Supérieur de Lyon, il a créé une Équipe d’accueil, « Communication, Culture et Société ». En sa qualité de « Zijiang Research Professor » à l’Université normale de la Chine de l’Est, il a créé en 2009 un laboratoire franco-chinois, le « Center for the Study of Urban Dynamics ».

Il a enseigné sur invitation dans différentes universités étrangères : à l’Université du Wisconsin-Parkside, à l’automne 1983 comme « Fulbright Scholar in Residence » ; à l’Université du Québec à Montréal, en janvier 1984 ; à l’EHESS en avril 1984, octobre 1986, mai 1992 et octobre 1998 comme directeur d’études associé (invité par Pierre Bourdieu) ; à l’Université de Californie à Berkeley, au printemps 1987, comme « Visiting Associate Professor » ; à l’Université Massey en Nouvelle-Zélande durant l’été 1989 ; à l’Université de Genève, de 1992 à 2006, comme professeur suppléant ; à l’Université fédérale de Rio de Janeiro, en avril-mai 1995 ; à l’Université de Pennsylvanie, durant l’année 1997-98 ; à l’Université fédérale de Campinas, en août et septembre 1998 ; au Colegio de Michoacán (Mexique), en mars 2006. Dans le cadre d’accords entre institutions, il a donné des cours réguliers à l’Université de la Réunion, à l’Université d’Ouagadougou et à l’Université normale de la Chine de l’Est. Durant le semestre d’automne 2012, il était Harron Chair en Communication à l’Université Villanova ; durant le semestre de printemps 2013, il était professeur invité à l’Université chinoise de Hong Kong.

Sujets de rechercheModifier

L'anthropologie de la communicationModifier

Yves Winkin est d'abord connu pour sa contribution aux théories de la communication[1] et pour son élaboration d'une anthropologie de la communication[2].  Dans La Nouvelle Communication, il propose une métaphore éclairante sur ces types de communication, dans le contraste entre l’ancienne communication « télégraphique  » de la transmission des signaux entre émetteur et récepteur et la nouvelle communication « orchestrale ». L’ancienne communication, dite télégraphique, est celle qui suit le « paradigme de Laswell  » : « qui dit quoi, par quel canal, à qui et avec quel effet ?  » La « nouvelle communication », dite orchestrale, est celle où tous sont immergés dans la communication et chacun jouant sa partition, comme membre d’un orchestre, dans une symphonie du même ton ou dans un concerto de la lutte d’un instrument contre tous les instruments de l’orchestre. À la lumière de cette métaphore, la communication non-verbale (CNV) et la communication verbale jouent la partition des instruments à corde et des instruments à vent, les uns surlignant les autres et réciproquement, comme les gestes par rapport aux paroles dans une conversation.

Erving GoffmanModifier

Yves Winkin se consacre depuis le début des années 1980 à reconstituer la trajectoire intellectuelle et sociale du sociologue américain Erving Goffman[3]. Il a séjourné dans tous les lieux qui ont compté dans la vie de Goffman, de sa ville natale aux campus des universités de Chicago, Berkeley et Pennsylvania. Il s’est rendu sur deux de ses trois grands terrains : l’île de Unst et l’hôpital St.Elizabeths à Washington ( les casinos de Las Vegas et de Reno où Goffman a réalisé son troisième grand terrain se sont avérés impossibles à identifier). Il s’est entretenu en tête à tête avec une centaine d’amis, de collègues, de connaissances de Goffman. Il en a résulté un livre en 1988 (Les Moments et leurs hommes), un livre avec Wendy Leeds-Hurwitz en 2013 (Erving Goffman : A Critical Introduction to Media and Communication Theory), ainsi que de nombreux articles. Ses travaux sur Goffman sont très utilisés en Europe[4], aux Etats-Unis[5] et en Amérique latine[6].

L'enchantementModifier

Depuis le milieu des années 1990, Yves Winkin travaille à construire une « anthropologie de l’enchantement », tant sur le plan théorique que sur le plan empirique. Par enchantement, il entend l’emboîtement d’un dispositif et d’une disposition résultant en une « suspension volontaire de l’incrédulité », selon la formule du poète anglais William Coleridge (1817). Le « dispositif », c’est tout lieu qui accueille des participants qui viennent avec une certaine « disposition ». L’exemple le plus frappant, c’est encore Disney Land. D’un côté une énorme machinerie, gérée par des « ingénieurs de l’enchantement » ; de l’autre, des visiteurs, qui sont prêts à se laisser immerger, tout en se disant : « je sais bien, mais quand même », qui est une formulation de la dénégation proposée par le psychanalyste français Octave Mannoni[7]. Dans une sorte de collusion, les uns aident les autres à y croire, le temps de serrer la main à Mickey, de remonter du fond de la mine en hurlant—de vivre un moment hors du temps et de l’espace. Cette approche de l’enchantement s’est révélée opératoire dans des domaines aussi différents que les interactions avec les dauphins[8], la marche urbaine[9], le tourisme[10],[11] ou encore l’apprentissage de l’informatique par les enfants[12]. Un colloque a été organisé au Centre culturel international de Cerisy-la-salle en juillet 2021 pour comparer les terrains, les méthodes et les variations autour du concept[13].

La marche urbaineModifier

Le plus souvent en collaboration avec Sonia Lavadinho, Yves Winkin a proposé une série de textes programmatiques sur l’avenir de la marche urbaine dans des revues comme Urbanisme[14], des actes de colloque[15] ou dans un livre à destination des agences d’urbanisme[16]. Combinant ses intérêts pour les terrains urbains, ses recherches sur Goffman et ses élaborations de la notion d’enchantement, il a tenté d’offrir à des professionnels de la ville une vision à court et moyen termes de la marche comme mode de déplacement. Nombre des propositions énoncées par Lavadinho et Winkin dans les années 2010 sont aujourd’hui reprises dans des forums publics comme les Assises de la marche[17].

Les muséesModifier

Dans Réinventer les musées ? paru en 2020 chez MkF éditions, Yves Winkin nous rappelle qu'en apparence tout va bien : il n’y a jamais eu autant de musées en France et jamais autant de monde dans les musées. Mais le succès de quelques grands musées ne cachent-ils une réalité plus complexe ? En France, une grande hétérogénéité de petits musées sont uniquement fréquentés par des groupes scolaires ou du troisième âge, des musées sans moyens dont l'animation ne repose que sur leurs collections. En repartant des résultats de la mission du Ministère de la Culture « Musées du XXIe siècle » qui offrait de multiples pistes d’action, Yves Winkin propose au lecteur de prolonger cette réflexion en l'enrichissant de son  expérience d’anthropologue de la communication et de directeur de musée[18],[19],[20]. Il particpe notamment à remettre en lumière le modèle prometteur des écomusées[21].

Activités éditorialesModifier

À la suite de ses recherches historiques et sociologiques sur l’édition belge d’expression française, il a créé et dirigé des collections chez De Boeck (« L’Homme/l’Etranger »), aux Éditions du Seuil (« Points-Sciences humaines ») et à La Découverte (« Repères-Série Communication »).

Entre 2014 et 2018, il a repris la co-direction de la revue Culture et Musées. Il est par ailleurs membre du comité scientifique des Actes de la recherche en sciences sociales, d'Éducation, Santé, Sociétés et d'Etnografia e ricerca qualitativa (Bologne).  

PublicationsModifier

LivresModifier

  • 1981. La nouvelle communication. Paris, Éditions du Seuil, 384 pages, 1989 (3e édition), 2000 (nouvelle édition, postface). Rééd. dans la collection "Points" (n° 136) ; traduit en espagnol (Barcelone, Kairos, 1984), en grec (Athènes, Ta Magia Tis, 1993) et en portugais (Campinas, Papirus Editora, 1998) ; en cours de traduction en basque (Bilbao, Txalaparta) (ISBN 978-2020427845).
  • 1982 (avec Philippe Dubois). Pragmatique et discours : actes du colloque "Langage et Ex Communication", Louvain, Cabay.
  • 1988. Erving Goffman : les moments et leurs hommes, Paris, Éditions du Seuil & Éditions de Minuit. Traduit en espagnol (Madrid, Paidos, 1991), en portugais (Lisbonne, Relogio d'Agua, 1999) et en japonais (Tokyo, Serika-Shobo, 1999).
  • 1988 (avec Ph. Dubois). Rhétoriques du corps, Bruxelles, De Boeck.
  • 1988. Gregory Bateson : premier état d'un héritage, Paris, Éditions du Seuil. Traduit en espagnol (Buenos Aires, Ediciones Nueva Vision, 1991).
  • 1996. Anthropologie de la communication : de la théorie au terrain, Bruxelles, Éditions De Boeck Université ; traduction partielle en portugais (Campinas, Papirus Editora, 1999). Nouvelle édition entièrement refondue aux Éditions du Seuil, collection "Points", N° 448, 332 pages, , (ISBN 978-2020402842).
  • 1996 (avec Pascal Durand). Marché éditorial et démarches d'écrivains. Un état des lieux et des forces de l'édition littéraire en Communauté française de Belgique, Bruxelles, Éditions du Ministère de la culture.
  • 2005. (avec J. Dubois and P. Durand). Le Symbolique et le Social. La réception internationale de Pierre Bourdieu. Actes du colloque de Cerisy, Liège, Editions de l’Université de Liège ; (rééd. et mise à jour, Presses universitaires de Liège, coll. « Situations », 2015).
  • 2006. (avec E. Barchechath et R. Magli). Comment l’informatique vient aux enfants. Pour une approche anthropologique des usages de l’ordinateur à l'école, Paris, Editions des Archives Contemporaines.
  • 2012 (avec Sonia Lavadinho). Vers une marche plaisir en ville: boîte à outils pour augmenter le bonheur de marcher, Lyon, Editions du CERTU (Centre d’Etudes sur les Réseaux, les Transports et l’Urbanisme).
  • 2013. (avec Wendy Leeds-Hurwitz). Erving Goffman: A critical introduction to media and communication theory. New York: Peter Lang.
  • 2020. Réinventer les musées ? Suivi d’un dialogue sur le musée numérique avec Milad Doueihi. MkF éditions.

Articles et chapitres de livreModifier

Liens externesModifier

NoticesModifier

Pages personnellesModifier

RéférencesModifier

  1. Yves Winkin, « Communication », sur Encyclopédie Universalis (consulté le )
  2. Voir l'ouvrage Anthropologie de la communication (ISBN 978-2020402842)
  3. La Grande table par Caroline Broué, « Qui était Erving Goffman ? », sur France Culture, (consulté le )
  4. Loic Wacquant, « « L’ »habitus » de Goffman. A propos de « Les Moments et leurs hommes » », Cahiers Internationaux de Sociologie, LXXXV,‎ , p. 365-370
  5. Bennetta Jules-Rosette, « Review of Les Moments et leurs hommes », Contemporary Sociology, 19-1,‎ , p. 109-110
  6. traduit en portugais dans E. Gastaldo, « Erving Goffman : what is a life ? The uneasy making of an intellectual biography. », Desbravador do Cotidiano, Porto Alegre, Tomo Editorial,‎ , p. 13-36
  7. Octave Mannoni, « Je sais bien, mais quand même », Paris, Clefs pour l’Imaginaire ou l’Autre Scène - Editions du Seuil, , p. 9-33
  8. Arnaud Halloy et Véronique Servais, « Enchanting gods and dolphins. A cross-cultural analysis of uncanny encounters », Ethos, 42-4,‎ , p. 479-504
  9. Sonia Lavadinho et Yves Winkin, « Enchantment Engineering and Pedestrian Empowerment: The Geneva Case », in Tim Ingold & Jo Lee Vergunst, eds., Ways of Walking. Ethnography and Practice on Foot, Aldershot, Ashgate,‎ , p. 155-167
  10. Bertrand Réau et Franck Poupeau, « L’enchantement du monde touristique », Actes de la recherche en sciences sociales, N°170,‎ , p. 4-13
  11. Kotsi, Filareti, La communication enchantée. Une anthropologie réflexive du tourisme religieux autour du Mont Athos (Grèce), Ecole normale supérieure de Lyon, thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication,
  12. E. Barchechath, R. Magli, Y. Winkin, Comment l’informatique vient aux enfants. Pour une approche anthropologique des usages de l’ordinateur à l'école, Paris, Editions des Archives Contemporaines,
  13. Rachel Brahy, Jean-Paul Thibaud, Nicolas Tixier, Nathalie Zaccaï-Reyniers, « L’enchantement qui revient », Colloque du CCIC, 6 au 13 juillet 2021.
  14. Sonia Lavadinho, Yves Winkin, « Du marcheur urbain », Urbanisme N° 359,‎ , p. 44-49
  15. Yves Winkin, « Les vieux qui marchent (encore). Auto-ethnographie prospective », in Sabine Chardonnet-Darmaillacq, dir.publ., Le Génie de la marche. Poétique, savoirs et politiques des corps mobiles, Paris, Hermann, 2016, pp. 389-394.
  16. Sonia Lavadinho et Yves Winkin,  Vers une marche plaisir en ville: boîte à outils pour augmenter le bonheur de marcher, Lyon,  Editions du CERTU (Centre d’Etudes sur les Réseaux, les Transports et l’Urbanisme), 2012.
  17. Premières assises de la Marche en Ville, Marseille, 17 septembre 2021.
  18. Le Temps du débat par Emmanuel Laurentin, « Faut-il en finir avec les grandes expositions ? », sur France Culture, (consulté le )
  19. Yves Winkin, « Faire sortir les musées français de leurs cadres », sur Mondes Sociaux, (consulté le )
  20. Florence Andreacola, « Réinventer les musées ? », sur Open Edition Journal (consulté le )
  21. Les musées du XXIe siècle seront des écomusées, « Diacritik », sur Diacritik, (consulté le )