Nouveau Roman

mouvement littéraire français
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Après les mouvements surréalistes et existentialistes qui ont marqué la première moitié du XXe siècle, le Nouveau Roman[1] provoque dans les années 1950 une rupture, sous l'impulsion initiale de Michel Butor (L'Emploi du temps, La Modification), d'Alain Robbe-Grillet (Les Gommes, Le Voyeur) et de Nathalie Sarraute (Tropismes), ouvrages qui se trouvent alors réunis sous une même bannière : Les Éditions de Minuit[2] de Jérôme Lindon, l'éditeur, dès 1951, de Samuel Beckett (Malone meurt, Molloy, L'Innommable et Murphy), de Robert Pinget (Mahu ou le matériau, 1956), Claude Simon (Le Vent, 1957), Claude Ollier (La Mise en scène, 1958), Marguerite Duras (Moderato cantabile, 1958) et Jean Ricardou (L'Observatoire de Cannes, 1961). Rien ne définit mieux le tournant provoqué par ce mouvement romanesque que cette formule de 1961 lancée par Jean Ricardou et largement reprise depuis par la critique : « Ainsi un roman est-il pour nous moins l'écriture d'une aventure que l'aventure d'une écriture »[3].

Nouveau roman
Histoire
Fondation
Cadre
Type

L'appellation "Nouveau Roman" est employée la première fois par Bernard Dort en [4], puis reprise deux ans plus tard, avec un sens négatif, par l'Académicien Émile Henriot dans un article du journal Le Monde le , pour critiquer le roman La Jalousie d'Alain Robbe-Grillet et Tropismes de Nathalie Sarraute[5].

Le terme est exploité à la fois par des revues littéraires désireuses de créer de l'événement ainsi que par Alain Robbe-Grillet qui souhaite promouvoir les auteurs qu'il réunit autour de lui, aux Éditions de Minuit, où il est conseiller éditorial. Le mouvement précède de peu celui de la Nouvelle Vague qui apparaît dans le cinéma français en octobre de la même année.

Mais il a surtout été théorisé par Jean Ricardou, qui — outre ses volumes théoriques Problèmes du Nouveau roman[6] (1967), Pour une théorie du Nouveau roman[7] (1971), Le Nouveau roman[8] (1973), Nouveaux Problèmes du roman (1978) — a également écrit lui-même des Nouveaux Romans : L’Observatoire de Cannes[9] (1961), La Prise de Constantinople (1965, prix Fénéon), Les Lieux-dits, petit guide d’un voyage dans le livre[10] (1969). Il a été, en outre, organisateur et directeur de plusieurs événements sur le Nouveau Roman, notamment le célèbre colloque en 1971 à Cerisy, qui a donné naissance à deux tomes collectifs intitulés Nouveau roman : hier, aujourd’hui (dirigés avec Françoise van Rossum-Guyon)[11], indispensables pour une connaissance approfondie de l’histoire de cette importante période de la littérature française[12]. Juste avant son décès en 2016, il travaillait sur une série d'entretiens avec Amir Biglari[13], comportant notamment une histoire de ce mouvement littéraire.

DéfinitionModifier

Dans Pour un nouveau roman, édité en 1963, Alain Robbe-Grillet réunit les essais sur la nature et le futur du roman. Il y rejette l'idée, dépassée pour lui, d'intrigue, de portrait psychologique et même de la nécessité des personnages.

Repoussant les conventions du roman traditionnel, tel qu'il s'était imposé depuis le XIXe siècle et épanoui avec des auteurs comme Honoré de Balzac ou Émile Zola, le Nouveau Roman se veut un art conscient de lui-même. La position du narrateur y est notamment interrogée : quelle est sa place dans l'intrigue, pourquoi raconte-t-il ou écrit-il ? L'intrigue et le personnage, qui étaient vus auparavant comme la base de toute fiction, s'estompent au second plan, avec des orientations différentes pour chaque auteur, voire pour chaque livre.

Bien avant l'ouvrage théorique de Robbe-Grillet, dès 1939, Nathalie Sarraute avait commencé à révolutionner le récit dans Tropismes. Dans son roman Martereau, publié en 1953, les personnages apparaissent, à la lecture, comme disloqués, et bien qu’il y ait une intrigue, ce n’est pas elle qui conduit la lecture, mais les flux de pensée qui animent les différentes consciences à l’intérieur desquelles il est donné au lecteur de rentrer. Sarraute théorisera ses innovations dans L'Ère du soupçon en 1956.

L'association Oulipo, avec des armes différentes, tente également, à partir de 1960, de renouveler l'acte de l'écriture. Les Choses (1965), de Georges Perec, peut se lire comme une mise en œuvre du programme du Nouveau Roman où les objets de consommation courante deviennent, plus que les protagonistes, le véritable héros du roman.

Le Nouveau Roman veut renouveler le genre romanesque qui date de l'Antiquité. Le sentiment premier qui guide les nouveaux romanciers est donc le renouveau. Ils font passer l'intrigue au second plan, rendent les personnages subsidiaires, et s'ils sont présents ils sont nommés par des initiales (c'est en cela que l'on voit l'influence de Franz Kafka, notamment avec Le Procès).

Tous ces changements supposent donc une lecture active, une réflexion approfondie et même la maîtrise d'une certaine culture utilisée par les auteurs et qui permet au livre d'exister en tant que tel.

Pourquoi alors ce changement, si brusque car suivant l'apogée romanesque du XIXe siècle, vient-il se placer dans le XXe ? Comme souvent, il faut lier littérature et histoire. Le XXe est marqué par les deux guerres mondiales et l'esprit des hommes est « encré » (d'après l'expression consacrée de Nathalie Sarraute), dans ce sentiment de vivre dans L'Ère du soupçon. Une révolution romanesque (car cela est sans appel) permet donc de traduire cette sensation de malaise et d'insécurité, mais aussi de casser la triste régularité d'une continuité littéraire jusque-là jamais remise en cause.

Les critiques, quant à eux, jouent un rôle fondamental dans la constitution et l'institutionnalisation du mouvement, tentant de figer l'image du Nouveau roman en lui collant des étiquettes comme « l'école du regard », « l'école du refus », « anti-roman »[14].

Pour l'historien des idées Emmanuel Legeard, « S'il y a un point commun aux écrivains issus du Nouveau Roman, c'est qu'ils ne visent tous qu'à la subjectivité totale. »[15]

Une nouveauté relativeModifier

Les « nouveaux romanciers » mettent en pratique des solutions littéraires déjà testées par leurs prédécesseurs : Joris-Karl Huysmans avait en 1884, 70 ans auparavant, prouvé dans À rebours que l'intrigue n'est pas nécessaire dans le roman, Franz Kafka que la méthode classique de caractérisation du personnage est accessoire, James Joyce s'était débarrassé du fil conducteur du récit, ce que les auteurs du théâtre de l'absurde avaient fait du réalisme.

Mais c'est peut être chez André Gide, notamment dans Les Faux-monnayeurs, qu'on retrouvera le plus d'affinités, bien qu'il n'ait jamais été cité comme un précurseur par les représentants du nouveau roman. Dans cet ouvrage, Gide propose d'entrer dans un processus de réflexion de l'écriture grâce à Edouard, lui-même écrivain dans le roman. Cette mise en abyme, qui pose la question de la possibilité d'assimilation autobiographique entre Edouard et l'auteur, est l'un des processus implicite à la mise en place d'une écriture nouvelle. Il expose explicitement sa démarche et la théorise dans son ouvrage qui accompagne son roman : le Journal des Faux-Monnayeurs. Les points communs avec le nouveau roman sont très nombreux :
  • Le refus du réalisme qui est intimement lié à l'exercice d'écriture qu'il développe comme un "buisson"
  • Le récit discursif et le point de vue omniscient (souvent rapproché à la figure du diable qui parsème le roman, qui s'oppose à l'ange et qui est aussi chez les auteurs russes comme chez Dostoïevsky)
  • La place accordée au lecteur et la dénonciation du mensonge et de l'illusion romanesque grâce à l'utilisation de personnages types tels que Vincent, Lady Griffith ou encore Robert de Passavant. Ce dernier est rattaché à l'idée de "faux-monnayeur et corrupteur"
  • Les divers types de "mises en abyme" comme par exemple l'écriture d'un "roman dans le roman" grâce au journal que tient Édouard, le personnage principal, à l'intérieur du roman de Gide.

[16],[17],[18]

Si les « néoromanciers » ne constituent donc pas, à proprement parler, une avant-garde littéraire, ils poussent sciemment et systématiquement la déconstruction romanesque entamée par leurs aînés. Chacun de leurs livres se veut novateur et devient le lieu d'une expérimentation inédite sur l'écriture.

Des styles et des projets très divers, au prétexte qu'ils remettaient en question les fondements traditionnels du roman, reçoivent ainsi l'étiquette « Nouveau Roman », suscitant d'importants débats au sein de la « nouvelle critique » contre la critique traditionnelle dans les journaux et les revues littéraires. Le jeu, ou « l'aventure d'une écriture » (Jean Ricardou)[19] consiste à faire éclater les codes, notamment en s'imposant des contraintes motivées (et non pas gratuites).

La reconnaissance critique est au rendez-vous : Nathalie Sarraute reçoit le Prix international de littérature pour Les Fruits d'or en 1963. Le Prix Fénéon est attribué à Jean Ricardou en 1966 pour La prise de Constantinople[20]. En 1967, Claude Simon obtient le prix Médicis pour l'un de ses romans les plus connus : Histoire, un collage de souvenirs mêlant l'Histoire et l'histoire personnelle de l'auteur, dont la ponctuation ignore volontairement les règles orthotypographiques. En 1969, reconnaissance internationale suprême, Samuel Beckett reçoit le prix Nobel de littérature[21].

En 1973, Michel Jeury fait le lien entre le Nouveau Roman et la science-fiction avec Le Temps incertain, publié par Gérard Klein dans la prestigieuse collection « Ailleurs et Demain » sans qu'il ait corrigé le manuscrit ni rencontré l'auteur, marquant ainsi une entrée remarquée de Michel Jeury dans la science-fiction française dont il est considéré comme un des maîtres. Le livre obtiendra le premier Grand prix de la science-fiction remis lors de la première convention de SF à Clermont-Ferrand, lieu où l'éditeur et l'auteur se rencontreront pour la première fois.

Théorie du Nouveau RomanModifier

Principaux travaux dirigés par Jean Ricardou[23] :

Principaux travaux de ou dirigés par Roger-Michel Allemand :

  • Le « Nouveau Roman » en questions, Paris, Lettres modernes Minard, 5 vol., 1992-2004[29].
  • Le Nouveau Roman, Paris, Ellipses, 1996 et 2016[30].
  • Alain Robbe-Grillet. Balises pour le XXIe siècle, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2010[31].

Quelques « nouveaux romanciers »Modifier

Bien qu'il soit difficile d'apparenter l'un ou l'autre auteur avec un mouvement hétérogène et déstructuré à l'image de son contenu même, voici une liste d'auteurs qui s'apparentent clairement au Nouveau Roman dans une partie de leur œuvre.

ŒuvresModifier

Dans son ouvrage La littérature française du XXe siècle, l'universitaire Henri Mitterand liste un certain nombre de romans que l'on pourrait rassembler sous l'étiquette du « Nouveau Roman »[32] :

Notes et référencesModifier

  1. Théorie du nouveau roman : 1967-1980.
  2. Éditions de Minuit
  3. Cette première formulation se trouve dans un essai initialement paru en 1961, « Aspects de la description créatrice, comme une postface à Description panoramique d'un Quartier moderne de Claude Ollier » (Médiations, no 3, 1961, p. 32), récrit sous le titre « La description créatrice, une course contre le sens » dans Problèmes du Nouveau Roman, éd. du Seuil, coll. "Tel Quel", 1967, p. 111, Intégrale Jean Ricardou, t.3, Les Impressions Nouvelles, p. 116.]
  4. John Marcus, Nouveau roman : l'origine d'une expression, 2013.
  5. « A chaud ! 70 ans de critique littéraire », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne, consulté le )
  6. « Tome 3 - Écrits 1967-1968 », sur Le site du Fonds Jean Ricardou (consulté le )
  7. « Tome 5 - Ecrits 1971 », sur Le site du Fonds Jean Ricardou (consulté le )
  8. « Tome 6 - Ecrits 1972-1973 », sur Le site du Fonds Jean Ricardou (consulté le )
  9. « Tome 1 - Écrits 1956-1961 », sur Le site du Fonds Jean Ricardou (consulté le )
  10. « Tome 4 - Écrits 1969-1970 », sur Le site du Fonds Jean Ricardou (consulté le )
  11. [1]
  12. jeanricardou.org
  13. « Un aventurier de l'écriture », sur Le site du Fonds Jean Ricardou, (consulté le )
  14. Galia Yanoshevsky, Les Discours du Nouveau Roman: Essais, entretiens, débats, Presses universitaires du Septentrion, , p. 306.
  15. Emmanuel Legeard, Entretiens Inactuels, Paris, Mallard, , 177 p. (ISBN 0244484791), p. 52
  16. Jean-Michel Wittmann, « Jean-Michel Wittmann », sur Jstor, (consulté le )
  17. Didier Sevreau, Journal des faux-monnayeurs, Paris, Gallimard(maison d'édition)L'imaginaire n°331(collection), , 140 p. (ISBN 9782070741168)
  18. Mizuno Asaka, Thèse : Journal et fictions dans l'œuvre d'André Gide, Caen, (lire en ligne) :

    « Voir le résumé de la thèse en ligne »

  19. « Ainsi le roman est-il pour nous moins l'écriture d'une aventure que l'aventure d'une écriture » (Problèmes du Nouveau Roman, Le Seuil, 1967, p. 111).
  20. « La Prise de Constantinople », dans Wikipédia, (lire en ligne)
  21. (en) « The Nobel Prize in Literature 1969 », sur NobelPrize.org (consulté le ).
  22. Henri Mitterand, La Littérature française du XXe siècle, Paris, Arman Colin, coll. "128 Tout le savoir", , 127 p. p. (ISBN 978-2-200-27012-4), p. 65 - 67
  23. Entre tradition et modernité.
  24. Cerisy-la-Salle, 1971.
  25. Cerisy-la-Salle, 1974.
  26. Cerisy-la-Salle, 1975.
  27. Pour une théorie matérialiste du texte, I, Cerisy-la-Salle, 1980.
  28. Cerisy-la-Salle, 1980.
  29. « An important series that, thanks to Allemand's efforts, has played a valuable role in the enhancement, in recent years, of the status of the nouveau roman. », Jean H. Duffy, The Romanic Review 1er novembre 2007, p. 535.
  30. « Le recueil marque très nettement une étape nouvelle dans la critique du Nouveau Roman, étape ouverte par Roger-Michel Allemand lui-même dans son ouvrage Le Nouveau Roman publié chez Ellipses en 1996, et auquel il est fait souvent référence par les différents auteurs. », Nicolas Lombart, Kritikon Litterarum, vol. 28, brochure 3, septembre 2001, p. 109.
  31. Équipe de recherche Fabula, « Alain Robbe-Grillet : Balises pour le XXIe siècle », sur www.fabula.org (consulté le )
  32. Henri Mitterand, La littérature française du XXe siècle, Paris, Armand Colin, coll. "128 Tout le savoir", , 127 p. p. (ISBN 978-2-200-27012-4), p. 65 - 67

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier

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