L'Abomination de Dunwich

livre de H. P. Lovecraft

L'Abomination de Dunwich
Image illustrative de l’article L'Abomination de Dunwich
La ferme des Whateley,
illustration de László Báti[1].
Publication
Auteur H. P. Lovecraft
Titre d'origine
The Dunwich Horror
Langue Anglais américain
Parution Drapeau : États-Unis ,
dans Weird Tales
Traduction française
Traduction Jacques Papy
Parution
française
L'Abomination de Dunwich, dans le recueil La Couleur tombée du ciel,
Denoël, coll. « Présence du futur » no 4, 1954
Intrigue
Genre Nouvelle fantastique

L’Abomination de Dunwich (The Dunwich Horror) est une nouvelle fantastique de H. P. Lovecraft publiée pour la première fois dans le numéro d' du magazine Weird Tales. La nouvelle achevée par Lovecraft en 1928 est considérée comme l'une des histoires au cœur du Mythe de Cthulhu.

RésuméModifier

À Dunwich, un village reculé de l'État du Massachusetts, une albinos faible d'esprit du nom de Lavinia Whateley met au monde un enfant étrange, Wilbur, de père inconnu. Appartenant à une branche dégénérée de la famille Whateley, Lavinia réside dans une ferme isolée avec son père, le vieux Whateley, autodidacte qualifié de sorcier.

Les Whateley se mettent à acheter régulièrement plusieurs têtes de bétail, dont le cheptel ne paraît pourtant pas croître en nombre. Parallèlement, Wilbur grandit à une vitesse surnaturelle, apprenant rapidement à marcher, parler et lire. Avant de mourir, le vieux Whateley parvient à transmettre la totalité de son savoir interdit à son petit-fils.

En sus de mesurer plus de deux mètres et d'arborer des oreilles pointues ainsi qu'une « face de bouc sans menton », Wilbur Whateley — toujours boutonné de pied en cap — voit son nom mêlé à des rumeurs de disparitions d'animaux domestiques, voire d'enfants. Apeurée, Lavinia confie à des villageois qu'elle craint son fils, ce dernier la méprisant désormais ouvertement. Elle disparaît définitivement quelque temps plus tard.

 
Le rejeton de Yog-Sothoth,
illustration de Hugh Rankin (en), Weird Tales, .

Wilbur Whateley se rend dans la ville d'Arkham afin de compulser le Necronomicon, ouvrage blasphématoire dont la bibliothèque de l'université de Miskatonic conserve l'un des uniques exemplaires. Averti de certaines rumeurs, le bibliothécaire Henry Armitage s'oppose à ce que le répugnant visiteur emprunte le livre. Wilbur se heurte ensuite au même refus de la part de la bibliothèque de l'université Harvard, dûment prévenue par Armitage. Or, Whateley manifeste des signes de nervosité croissante en raison d'affaires pendantes relatives à sa ferme.

N'arrivant pas à consulter l'ouvrage, Wilbur finit par s'introduire de nuit dans la bibliothèque afin de le dérober. Un chien de garde, rendu fou par son odeur corporelle, s'attaque à lui avec une férocité inhabituelle et le tue. Lorsque le Dr Armitage et deux autres professeurs, Warren Rice et Francis Morgan, arrivent sur les lieux, ils aperçoivent le corps semi-humain de Wilbur avant qu'il ne se décompose sans laisser la moindre trace.

Avec la mort de Wilbur, personne ne s'occupe de la mystérieuse présence qui grandit dans la ferme Whateley. Un matin, la ferme explose et la chose, un monstre invisible, ravage Dunwich en se frayant un chemin à travers champs, arbres et ravins et laisse d'énormes empreintes de la taille de troncs d'arbres. Finalement, le monstre fait des incursions dans des zones inhabitées avant de tuer deux familles et plusieurs policiers. Dunwich est terrorisée jusqu'à l'arrivée d'Armitage, Rice et Morgan qui arrivent en ville avec les connaissances et les armes nécessaires pour éliminer le monstre. L'utilisation d'une poudre magique le rend visible juste assez longtemps pour qu'un membre de l'équipe puisse l'apercevoir et en reste sous le choc. L'énorme créature appelle à l'aide - en anglais - juste avant que le sort ne l'anéantisse, laissant un immense espace complètement brûlé. La nature de la chose est finalement révélée : il s'avère qu'il s'agit du frère jumeau de Wilbur qui avait beaucoup plus de traits communs avec leur père, bien plus que Wilbur en fait.

PersonnagesModifier

Famille WhateleyModifier

  • le vieux Whateley - le père vieillissant et à moitié fou de Lavinia Whateley. Bon nombre de rumeurs et d'histoires effrayantes faisant état de pouvoirs magiques circulent sur son compte[2] . Il possède quantité de vieux grimoires ou d'extraits d'ouvrages qu'il utilise pour instruire son petit-fils Wilbur[3]. Il meurt de cause naturelle le [4].
  • Lavinia Whateley - l'un des rares personnages féminins de Lovecraft. Née vers 1878, elle est la fille célibataire du vieux Whateley et de sa femme décédée de mort violente inexpliquée alors qu'elle avait douze ans. Elle est décrite comme étant une femme quelque peu malformée, laide et albinos, parcourant les montagnes les jours d'orage et tentant de déchiffrer les anciens ouvrages hérités par son père. Elle n'a jamais été à l'école mais connaît une foule de choses incohérentes sur d'anciennes coutumes que son père le vieux Whateley lui a enseignées. Isolée et sous d'étranges influences, Lavinia passe ses journées plongée dans ses rêveries ou dans de curieuses occupations. Ailleurs, elle est surnommée "la frisée peu soignée". En 1913, elle donne naissance à Wilbur et on ne saura que plus tard que le père n'est autre que Yog-Sothot. Dans la nuit d'Halloween de 1926, elle disparaît dans de bien mystérieuses circonstances, probablement tuée ou sacrifiée par son fils.
  • Wilbur Whateley - Né le à 05h du matin, il est décrit comme un nourrisson sombre à l'allure de bouc[5] et pour les voisins, il n'est que le morveux obscur de Lavinia. Très précoce, il est extrêmement grand et musclé dès l'âge de trois mois; à sept mois, il marche sans aucune aide[6] et commence à parler à l'âge de 11 mois seulement[7]. À trois ans, il ressemble à un garçon de dix ans[8] et à quatre ans et demi, il en paraît quinze. Ses joues paraissent pelucheuses, sombres et rugueuses et sa voix se brise[9]. Ses larges lèvres, sa peau jaunâtre et ses longues oreilles lui donnent un air animal particulièrement laid[7]. Il meurt à l'âge de quinze ans après avoir été attaqué par un chien de garde alors qu'il essaie de pénétrer dans la bibliothèque de Miskatonic le .

Professeurs de l'université de MiskatonicModifier

  • Henry Armitage - le bibliothécaire principal de l'université de Miskatonic. Diplômé de Princeton et de l'université John Hopkins, ce personnage présente des similitudes avec l'auteur[10].
  • Francis Morgan - professeur en médecine et anatomie comparée à l'université de Miskatonic. L'histoire parle de lui comme d'un individu jeune et mince faisant partie du trio ayant vaincu la créature de Dunwich.
  • Warren Rice - professeur en langues classiques à l'université de Miskatonic, il est trapu et grisonnant.

InspirationModifier

GéographiqueModifier

Dans une lettre destinée à August Derleth, Lovecraft indique que la nouvelle se déroule dans les collines sauvages de la vallée supérieure de Miskatonic, au nord-ouest d'Arkham et est basé sur une série d'anciennes légendes de Nouvelle-Angleterre. L'une d'entre elles prétend que l'engoulevent bois-pourri peut retenir les âmes en partance[11].

Dans une autre lettre, Lovecraft écrit que « Dunwich rappelle vaguement la campagne autour de Springfield[12], Massachussets dit Wilbraham, Monson et Hampden[13]. » Robert M. Price note « que la majeure partie de la description de la campagne de Dunwich est un fidèle portrait de Wilbraham », citant le passage d'une lettre de Lovecraft à Zealia Bishop qui ressemblait à un passage du livre lui-même.

« When the road dips again there are streches of marshland that one instinctively dislikes, and indeed almost fears at evening when unseen whippoorwills chatter and the fireflies come out in abnormal profusion to the raucous, creepily insistent rhythms of stridently pipping bullfrogs[14]. »

Certains chercheurs affirment que d'autres éléments situeraient l'action comme se déroulant dans la région d'Athol, Massachusetts. Ils prétendent aussi que le nom de Dunwich tire son inspiration de la ville de Greenwich qui a été intentionnellement inondée afin de créer Quabbin Réservoir[15], bien que Greenwich et les villes avoisinantes de Dana, Enfield et Prescott n'aient pas été submergées avant 1938. Donald R. Burleson souligne, en outre, que plusieurs noms tels que Bishop, Frye, Sawyer, Rice et Morgan sont des patronymes courants à Athol ou ont du moins à voir avec l'histoire de la ville[16].

LittéraireModifier

Les principales sources littéraires de Lovecraft sont les histoires de l'écrivain gallois Arthur Machen, particulièrement Le Grand Dieu Pan et The Novel of the black Seal. Ces deux histoires concernent des individus dont la mort révèle leur nature semi-humaine. Selon Robert M. Price, l'Abomination de Dunwich est un hommage à Machen, et même un pastiche. Peu d'éléments de l'histoire de Lovecraft ne reviennent en effet dans la fiction de Machen[17].

The Thing in the Woods de Margery Williams est une autre source citée car il y est fait état de deux frères vivant dans la forêt, l'un étant nettement moins humain que l'autre.

Le nom de Dunwich proviendrait, quant à lui, du livre de Machen intitulé La Terreur où le nom renvoie à une ville anglaise où l'entité titulaire est aperçue planant tel un nuage noir empli d'éclairs de feu[18]. De même, Lovecraft s'inspire du livre Le Peuple Blanc de Machen pour trouver les termes occultes "Aklo" et "Voorish" de Wilbur Whateley[19].

Lovecraft semble également avoir été inspiré par l'histoire intitulée Ooze d'Anthony M. Rud (publiée dans Weird Tales en ) qui parlait d'un monstre gardé et nourri secrètement dans une maison de laquelle il finit par s'échapper pour tout anéantir[20].

Les traces du frère de Wilbur rappellent celles trouvées dans le roman court The Wendigo d'Algernon Blackwood qui est l'une des histoires d'horreur favorites de Lovecraft[21]. L'histoire d'Ambrose Pierce intitulée The Damned Thing compte également un monstre invisible aux yeux de l'homme.

Réception - CritiquesModifier

Lovecraft était très fier de l'Abomination de Dunwich, une histoire si diabolique que Farnsworth Wright, l'éditeur de Weird Tales n'osait pas la publier. Wright s'est ravisé rapidement et a envoyé, à Lovecraft, un chèque de 240$ équivalent à 2.800$ actuels soit le paiement le plus important que Lovecraft ait jamais touché jusque là[22].

Le critique Kingsley Amis a loué L'Abomination de Dunwich dans New Maps of Hell en disant que Lovecraft y avait atteint "un niveau mémorable de mesquinerie et de laideur"[23]. Dans la liste des "treize histoires d'horreur les plus terrifiantes", l'éditeur T.E.D. Klein place cette nouvelle de Lovecraft en quatrième position[24]. Robert M. Price déclare, quant à lui, que parmi les écrits de Lovecraft, celui-ci était son préféré[25]alors que S. T. Joshi considère que L'Abomination de Dunwich est "un raté esthétique dans le parcours de Lovecraft" en lui accordant, néanmoins, que "l'atmosphère de la nouvelle est palpitante"[26].

Mythe de CthulhuModifier

Bien que Lovecraft mentionne le nom de Yog-Sothoth pour la première fois dans la nouvelle intitulée L'Affaire Charles Dexter Ward, c'est dans L'Abomination de Dunwich qu'il qualifie l'entité comme une de ses divinités extra-dimensionnelles. C'est aussi dans cette histoire que le Necronomicon fait son apparition la plus significative. De nombreuses autres figures symboliques du mythe de Cthulhu comme l'Université de Miskatonic, Arkham et Dunwich y apparaissent et font partie intégrante de l'histoire.

AdaptationsModifier

BibliographieModifier

  • (en) Marc A. Beherec, « The Devil, the Terror, and the Horror : The Whateley Twins' Further Debts to Folklore and Fiction », Lovecraft Studies, West Warwick, Necronomicon Press, no 44,‎ , p. 23-25.
  • (en) Donald R. Burleson, « Humour Beneath Horror : Some Sources for The Dunwich Horror and The Whisperer in Darkness », Lovecraft Studies, West Warwick, Necronomicon Press, no 2,‎ , p. 5-15.
  • (en) Donald R. Burleson, Lovecraft : Disturbing the Universe, Lexington (Kentucky), The University Press of Kentucky, , 170 p. (ISBN 0-8131-1728-3, présentation en ligne).
  • (en) Donald R. Burleson, « A Note on Metaphor vs. Metonymy in The Dunwich Horror », Lovecraft Studies, West Warwick, Necronomicon Press, no 38,‎ , p. 16-17.
  • (en) Peter H. Cannon, « Call Me Wizard Watheley : Echoes of Moby Dick in The Dunwich Horror », Crypt of Cthulhu, Bloomfield (New Jersey), Cryptic Publications, no 49 (vol. 6, no 7),‎ lammas, 1987, p. 21-23 (lire en ligne).
  • (en) Peter H. Cannon, « Dunwich Daydream », Crypt of Cthulhu, West Warwick, Necronomicon Press, no 82 (vol. 12, no 1),‎ toussaint, 1992, p. 7-10.
  • (en) James Egan, « Dark Apocalyptic : Lovecraft's Cthulhu Mythos as a Parody of Traditional Christianity », Extrapolation, The Kent State University Press, vol. 23, no 3,‎ , p. 362-376.
  • (en) Charles Hoffman, « Why The Dunwich Horror is so Great », Crypt of Cthulhu, Mythos Books, no 102 (vol. 18, no 3),‎ lammas, 1999, p. 13-21 (lire en ligne).
  • (en) Sarah Iles Johnston, « The Great God Pan », Gnosis : Journal of Gnostic Studies, Brill, vol. 1, nos 1-2,‎ , p. 218–233 (ISSN 2451-8581, DOI 10.1163/2451859X-12340012).
  • (en) S. T. Joshi et David Schultz, An H. P. Lovecraft Encyclopedia, New York, Hippocampus Press, (1re éd. 2001), 362 p. (ISBN 0-9748789-1-X, présentation en ligne).
  • Michel Meurger, Lovecraft et la S.-F., vol. 2, Amiens, Encrage, coll. « Travaux » (no 21), , 190 p. (ISBN 2-906389-49-8), « Des Jukes aux Whateley : « The Menace of the Under-man » », p. 142-170.
  • (en) Will Murray, « The Dunwich Chimera and Others : Correlating the Cthulhu Mythos », Lovecraft Studies, West Warwick, Necronomicon Press, no 8,‎ , p. 10-24.
  • (en) Robert M. Price, « The Pine Barrens Horror », Crypt of Cthulhu, Bloomfield (New Jersey), Cryptic Publications, no 7 (vol. 1, no 7),‎ lammas, 1982, p. 27-30 (lire en ligne).
  • (en) Robert M. Price, « Not in the Spaces We Know but Between Them : The Dunwich Horror as an Allegory of Reading », Crypt of Cthulhu, West Warwick, Necronomicon Press, no 83,‎ , p. 22-24.
  • (en) Gina Wisker, « « Spawn of the Pit » : Lavinia, Marceline, Medusa, and All Things Foul : H. P. Lovecraft's Liminal Women », dans David Simmons (dir.), New critical essays on H. P. Lovecraft, New York, Palgrave Macmillan, , XVI-259 p. (ISBN 978-1-137-33224-0, présentation en ligne), p. 31-54.

Notes et référencesModifier

NotesModifier

RéférencesModifier

  1. Site de László Báti (Wolflaz).
  2. (en) Lovecraft, HP, "The Dunwich Horror", p. 159
  3. (en) Lovecraft, HP, "The Dunwich horror", p.163
  4. (en) Lovecraft, HP, "The Dunwich Horror", p.166
  5. (en) Lovecraft, HP, "The Dunwich Horror", p.159
  6. (en) Lovecraft, HP, "The Dunwich Horror", p.161
  7. a et b (en) Lovecraft, HP, "The Dunwich Horror", p.162
  8. (en) Lovecraft, HP, "The Dunwich Horror", p.164
  9. (en) Lovecraft, HP, "The Dunwich Horror", p.165
  10. H. P. Lovecraft, letter to August Derleth, September 1928; cited in Joshi and Schultz, p. 81.
  11. Joshi, p. 113
  12. Lovecraft, letter to August Derleth, August 4, 1928, cited in Joshi, p. 101.
  13. Lovecraft, Selected Letters Vol. III, pp. 432–433; cited in Joshi, p. 108.
  14. Cited in Robert M. Price, The Dunwich Cycle, p. 82.
  15. (en) Charles P. Mitchell, The Complete H.P.Lovecraft Filmography, , p.9
  16. Donald R. Burleson, "Humour Beneath Horror: Some Sources for 'The Dunwich Horror' and 'The Whisperer in Darkness'", Lovecraft Studies, No. 2 (Spring 1980), p. 5–15, cited in Joshi, p. 105, 111, 138 ; Price, p. 82.
  17. Price, pp. ix–x
  18. Price, p. 1
  19. Price, p. 48
  20. Joshi, pp. 118, 152
  21. Joshi, pp. 144–145
  22. Lovecraft, Selected Letters Vol. II, p. 240; cited in Joshi, p. 101
  23. (en) Kingsley Amis, New Maps of Hell : A Survey of Science Fiction, , p.25
  24. T. E. D. Klein, "The 13 Most Terrifying Horror Stories" in Rod Serling's The Twilight Zone Magazine, July–August 1983, (p. 63)
  25. Robert M. Price, "What Roodmas Horror", The Dunwich Cycle, p. ix
  26. Joshi, pp. 16–17