Johann Chapoutot

historien français

Johann Chapoutot, né le , est un historien spécialiste d'histoire contemporaine, du nazisme et de l'Allemagne.

BiographieModifier

Johann Chapoutot est lauréat du concours général en histoire (1995)[1], ancien élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud (promotion 1998, classé premier au concours d'entrée dans la série « Langues vivantes[2] »), agrégé d’histoire (2001), diplômé de l’Institut d'études politiques de Paris (promotion 2002), docteur en histoire (2006)[3] et habilité à diriger des recherches (2013).

Professeur d'histoire contemporaine à Sorbonne Université (ancienne université Paris-Sorbonne ou université Paris-IV) depuis 2016, il a auparavant été successivement maître de conférences à l'université Pierre-Mendès-France de Grenoble (2008-2014)[4], puis professeur à l'université Sorbonne-Nouvelle (Paris-III, 2014-2016)[4]. Il a également été membre de l'Institut universitaire de France[5] (2011-2016). Lauréat de la fondation Humboldt, il a été chercheur invité à la Freie Universität de Berlin (2015-2016).

En 2015, il conteste la pertinence de rééditer Mein Kampf d'Adolf Hitler, car elle encouragerait une lecture « hitléro-centriste » du nazisme, depuis longtemps dépassée[6].

En 2016, il collabore en tant que spécialiste du nazisme avec Christian Ingrao au documentaire Hitler et les Apôtres du mal qui dépeint « Hitler en dilettante et paresseux, ne supportant  “pas l’effort intellectuel de longue haleine”, mais sachant parfaitement s’entourer[7]. »

Il enseigne l'histoire de l'Allemagne, en particulier son histoire contemporaine depuis 1806, les sociétés européennes au XIXe siècle (1815-1914), ainsi que l'histoire mise en regard avec le cinéma[8],[9],[10].

Il a également publié des travaux généraux sur l'histoire de l'Allemagne et sur l'Europe des dictatures de l'entre-deux-guerres.

Thèses et travauxModifier

Une histoire culturelle du nazismeModifier

Johann Chapoutot pratique une histoire culturelle du nazisme : pour comprendre celui-ci, il faut « prendre au sérieux »[11] les idées et les représentations des nazis. Il s'attache à montrer combien elles s'inscrivent dans une tradition culturelle européenne et occidentale (ainsi a-t-il préfacé l'ouvrage de James Q. Whitman sur Le Modèle américain d'Hitler[12]). Ces thématiques ont été l'objet de sa thèse de doctorat (Le National-socialisme et l'Antiquité, 2006) et de son mémoire d'habilitation (« La loi du sang », 2014).

La « révolution culturelle nationale-socialiste »Modifier

Avec la parution de son ouvrage La Révolution culturelle nazie (2017)[13], Chapoutot approfondit sa thèse en s'appuyant sur une abondante bibliographie, aussi bien allemande qu'européenne. Son but est le même : exposer la cohérence intellectuelle et culturelle du projet national-socialiste développé par Adolf Hitler[14].

La thèse exposée par Chapoutot est en effet que le national-socialisme n'est absolument pas « un accident de l'histoire », mais que, bien au contraire, il a construit un système de pensée distinct de la tradition chrétienne et européenne, un raisonnement « purifié de ses scories humanistes et universalistes ». Ce système n’en est pas moins rationnel et cohérent, pourvu d’une logique que l’esprit peut décortiquer et appréhender. Il s’agit d’un monde en soi, dont les adeptes ont intégré les règles une fois qu’ils avaient opérés sur eux-mêmes cette « révolution culturelle ». La « révolution culturelle » est d’abord une révolution conservatrice : elle vise à « revenir à l’origine, à ce qu’était l’homme germanique, son mode de vie et son attitude instinctuelle à l’égard des êtres et des choses ». Elle définit aussi le corps social comme la communauté populaire (Volksgemeinschaft), suivant une vision organiciste de la société. L’individu n’existe qu’en tant que membre du groupe et son existence ne se justifie que si son action est bénéfique pour celui-ci[14].

La « révolution culturelle » s'appuie aussi sur une conception raciste de l’histoire, qui entraîne la nécessité d'une lutte pour la préservation de la race, menacée par un péril biologique. Mais la menace n’est pas seulement biologique, elle est aussi intellectuelle, morale. Il s’agit de désaliéner la race germanique du Christianisme, de la philosophie des lumières, du Matérialisme, en lui rendant son authenticité, et de restituer sa Virilité originelle à la race nordique que les influences extérieures ont dévirilisée. Cette révolution ou ce « retour aux sources » doit se faire à la fois collectivement et individuellement, par un travail de chacun sur lui-même[14].

Une continuité « contre-révolutionnaire »Modifier

La thèse de Chapoutot place le national-socialisme dans une continuité « contre-révolutionnaire », qui se nourrit du Romantisme exaltant le retour à la tradition mais dans le cadre du Peuple et de la Nation, de conserve avec une découverte, encore pré-scientifique, des concepts de « races ». Elle souligne l'hostilité des nazis pour la Révolution française et ses principes[15]. Chapoutot donne en exemple le discours du de Goebbels, qui clame « nous avons effacé l'année 1789 de l'histoire allemande[13] » ou la déclaration de Rosenberg en 1934, suivant laquelle « avec la révolution nationale-socialiste, la philosophie et la pensée juridique de la Révolution française prennent fin ». Chapoutot écrit donc que si le national-socialisme a été révolutionnaire, il l'a été au sens pré-révolutionnaire du terme, puisque, en fait, la réflexion normative nazie veut retrouver la « nature et la naissance de la race, enfouie sous les sédiments de siècles d'acculturation judéo-chrétienne ». De manière proprement contre-révolutionnaire, la « révolution », dans le lexique national-socialiste, signifie « retour circulaire à l'origine », ce qui était bien le sens du mot avant que les révolutionnaires français ne s'en saisissent dans les années 1780-1790. Chapoutot insiste sur le fait que « l'archétype nazi, c'est bel et bien l'archaïque : cet homme ancien dont on va retrouver la beauté grâce à la statuaire grecque, dont on va refaire le corps grâce au sport et à la médecine, et dont on va retrouver l'instinct grâce à la science[13] »[15].

CritiquesModifier

La thèse principale de Johann Chapoutot, à savoir que « les nazis n’ont rien inventé. Ils ont puisé dans la culture dominante de l’Occident libéral » fait l'objet de certaines critiques de la part d'autres historiens considérés comme spécialistes du sujet, tels Tal Bruttmann, Frédéric Sallée et Christophe Tarricone. Ceux-ci admettent que certains éléments idéologiques constitutifs du nazisme tels que l’eugénisme, le racisme, l’antisémitisme, le darwinisme social ou le militarisme sont alors largement répandus dans les sociétés européennes et américaines. En revanche, ils soulignent par exemple que ni l’eugénisme ni l’antisémitisme n’ont été érigés en politiques d’État par la République française ou le Royaume-Uni à la même époque. Ils rappellent que pendant que l’Allemagne promulgue des lois antisémites, la République française promulgue en avril 1939 le décret-loi Marchandeau poursuivant le racisme et l’antisémitisme diffusés par voie de presse.

Les trois historiens considèrent aussi comme critiquable d'affirmer que les démocraties occidentales se seraient montrées complaisantes à l’égard du nazisme et que cette complaisance s’expliquerait par une communauté d’idées, voire de valeurs, entre des régimes définis par le libéralisme politique et un régime qui le rejette viscéralement. Ils jugent encore comme relevant d'un raccourci discutable l'idée que le « capitalisme » aurait mené Hitler au pouvoir, s'appuyant sur les travaux d’Henry Turner qui ont démontré que l’essentiel du financement du NSDAP des débuts s'était fait par la base militante, sous forme de cotisations et dons. Ils ajoutent que l’épine dorsale du parti est foncièrement anticapitaliste jusqu'à la Nuit des Longs Couteaux en 1934 et qu'elle a d'abord effrayé les milieux conservateurs auxquels appartient l’essentiel du grand patronat. Pour eux, si les milieux financiers et d’affaires se sont arrangés du nazisme et ont très largement su en tirer profit, ils l'ont fait à l’instar de pans entiers de la société allemande, depuis les milieux académiques, en passant par les classes moyennes et les milieux populaires[16].

Prix et distinctionsModifier

  • Prix national Cherasco Storia pour Il Nazismo e la antichità (Italie, 2019)[17]
  • Prix Maurice Baumont de l'Académie des sciences morales et politiques pour La Révolution culturelle nazie (2017)[18]
  • Yad Vashem International Book Prize for Holocaust Research pour La Loi du sang (Israël, 2015)[19]
  • Prix Pierre Simon « Éthique et réflexion » de Madame Figaro pour La loi du sang (2015)[20]
  • Prix Émile Perreau-Saussine de philosophie politique pour La Loi du sang (2015)[21]
  • Prix Eugène-Colas de l'Académie française pour Le Meurtre de Weimar (2011)[22]
  • Prix du livre de la région Rhône-Alpes pour Le National-socialisme et l'Antiquité (2010)[22]
  • Prix Dèzes, décerné par le Comité français des sciences historiques pour le travail de thèse (2008)[22]
  • Harvard University - Harvard Certificate of Distinction in Teaching (2004)[22]

PublicationsModifier

 
Johann Chapoutot au Salon du Livre de Paris le 14 mars 2009.

OuvragesModifier

Direction de collectionModifier

  • Histoire de la France contemporaine en dix volumes (2012-2015)[23]

Comités de rédactionModifier

Notes et référencesModifier

  1. « Le palmarès du concours général 1995 », sur lemonde.fr, .
  2. Arrêté du 27 août 1998 portant ordre de classement au concours d'entrée en première année à l'Ecole normale supérieure de Fontenay - Saint-Cloud, Journal officiel, no 219 du p. 14467, site legifrance.gouv.fr.
  3. Sujet de thèse de Johann Chapoutot : Le National-socialisme et l'Antiquité, sous la dir. de Robert Frank et d'Étienne François, université Paris-I Panthéon-Sorbonne ; voir sur sudoc.fr, consulté le 5 mai 2020.
  4. a et b « Johann Chapoutot professeur des universités », sur ihtp.cnrs.fr (consulté le 6 mai 2020).
  5. « Site de l'Institut universitaire de France », sur iufrance.fr (consulté le 5 mai 2020).
  6. « Johann Chapoutot : “Cette focalisation sur Mein Kampf a l’inconvénient d’encourager une lecture hitléro-centriste du nazisme” », sur liberation.fr, .
  7. Un Adolf Hitler dilettante mais sachant s’entourer, Le Monde, 30 mars 2016.
  8. Johann Chapoutot sur France Inter.
  9. « CV de Johann Chapoutot sur le site de l'université Pierre-Mendès-France », sur upmf-grenoble.fr (consulté le 28 décembre 2012).
  10. « Joël Cornette et Johann Chapoutot : “La France est une invention” », sur lemonde.fr, .
  11. La Loi du sang, p. 519 et 522.
  12. James Q. Whitman, Le Modèle américain d'Hitler. Comment les lois raciales américaines inspirèrent les nazis, Paris, Armand Colin, .
  13. a b et c La Révolution culturelle nazie, p. 73, 210, 274-275.
  14. a b et c Agnès Graceffa, « Johann Chapoutot, La Révolution culturelle nazie », Lectures,‎ (ISSN 2116-5289, lire en ligne, consulté le 25 février 2020)
  15. a et b Philippe Baillet, De la confrérie des bons Aryens à la nef des fous. Pour dire adieu à la droite radicale française, Saint-Genis-Laval, Akribeia, , 200 p. (ISBN 978-2-913612-69-3 et 2-913612-69-5), p. 87-90.
  16. « Trois historiens réagissent à l’article de Johann Chapoutot : “Les nazis n’ont rien inventé. Ils ont puisé dans la culture dominante de l’Occident libéral” », The Times of Israel,‎ (lire en ligne).
  17. (it) « Il Premio Nazionale Cherasco Storia a Johann Chapoutot », sur cuenodice.it.
  18. « Prix Maurice Baumont », sur asmp.fr.
  19. « 2015 International Book Prize Awarded to Prof. Johann Chapoutot », sur yadvashem.org (consulté le 27 août 2016).
  20. « 2015 » (consulté le 27 août 2016).
  21. a et b « Prix Émile Perreau-Saussine », sur livreshebdo.fr (consulté le 27 août 2016).
  22. a b c d e et f « Institut d’histoire du temps présent », sur ihtp.cnrs.fr (consulté le 27 août 2016).
  23. Emmanuel Hecht, « Histoire de France : quatre contrevérités dévoilées », sur lexpress.fr, .

AnnexesModifier

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Articles connexesModifier

Liens externesModifier