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Le scandale Marconi est une affaire de délit d’initiés dans le secteur de la haute-technologie, concernant l'introduction en bourse de la compagnie Marconi, qui a impliqué plusieurs ministres du gouvernement anglais au début du XXe siècle. L'un d'eux était le frère du directeur de la société.

Sommaire

HistoireModifier

Un grand contrat en mars 1912Modifier

En 1911, le gouvernement britannique dirigé par Herbert Asquith décida de mettre sur pied une station de radio d’État en Angleterre et dans le reste de l’Empire britannique. Herbert Samuel, ministre de la Poste arrêta son choix sur la Marconi Wireless Telegraph Company, ou compagnie Marconi, dont l’offre fut acceptée le 7 mars 1912. Godfrey Isaacs, directeur général de la société depuis l'année précédente, alors qu'il n'avait aucune expérience dans la télégraphie, était non seulement l'ami d’Herbert Samuel mais aussi le frère de Rufus Isaacs, ministre de la justice. L'autre société disposant à l'époque d'une technologie du même type, encore en cours d'élaboration, était la Telefunken allemande.

Le point faible du contrat en cours de signature avec le gouvernement anglais était une clause stipulant que celui-ci pouvait changer du jour au lendemain de fournisseur, sans dédits. Malgré ces incertitudes, ou pour mieux en profiter, compagnie Marconi procède à l'introduction en Bourse de plusieurs filiales susceptibles de profiter partout dans le monde des progrès de la TSF, dont les actions subissent de fortes fluctuations, au fur et à mesure que la probabilité d'autres contrats augmente[1] : la Spanish Marconi Company, la Canadian Marconi Company et l'American Marconi Company, dont la maison-mère détenait 57 % du capital. L'introduction en Bourse de cette dernière, qui se préparait à la fin mars 1912, avait aussi pour finalité de multiplier par six les fonds propres de la filiale américaine.

Revenu en Angleterre après avoir préparé l'opération, Godfrey Isaacs dîna le 9 avril 1912 avec ses frères, Harry et Rufus[2]. La discussion porta principalement sur l'introduction en Bourse. Godfrey proposa à ses frères de leur vendre 100 000 parts pour un peu plus d’une livre sterling chaque. Harry accepta de prendre sa part, soit la moitié. Rufus Isaac, celui qui était ministre de la justice, refusa en expliquant qu’il ne s’agissait pas d’un bon placement, puis changea d'avis une semaine plus tard, en achetant finalement à son frère, et à un cours deux fois plus élevé, soit deux livre sterling, un paquet de 10 000 actions de l'American Marconi Company.

Le naufrage du Titanic et les 700 rescapésModifier

La filiale américaine de la compagnie Marconi fait finalement l'objet d'une introduction en Bourse, qui a lieu le 19 avril au London Stock Exchange. Entre-temps, quatre jours avant l'opération, vient de se produire un évènement historique, de portée mondiale: le naufrage du paquebot Titanic, à l'issue duquel 700 passagers ont été secourus par plusieurs navires venus à la rescousse. Ils ont appelés à l'aide par un SOS envoyé par le Titanic, bateau flambant neuf, qui disposait du plus puissant et du plus récent des équipements de TSF produits par la compagnie Marconi.

Les deux opérateurs de TSF du navire, John George Phillips et Harold Sydney Bride, n'appartenaient pas à la compagnie transatlantique White Star, mais avaient été mis à la disposition du Titanic par la compagnie Marconi[3]. Ils travaillèrent intensivement pendant les deux heures qui suivirent le choc avec l'Iceberg et c'est la puissance de l'émetteur Marconi qui a permis de sauver une partie des passagers, en prévenant à temps les navires alentour. L'un des deux opérateurs radios héroïques, John George Phillips succombera rapidement dans l'eau glacée. L'autre, Harold Sydney Bride, survivra, même s'il a eu les pieds gelés ce qui l'empêchera de marcher pendant des mois.

À New York, la compagnie Marconi utilisait quotidiennement la TSF pour diffuser les nouvelles à l'intention des navires sur l'Atlantique, un service appelé le Marconi Wireless News Report[4]. Pendant la traversée, beaucoup de passagers du Titanic ont envoyé des messages d'agrément à leur famille, avant le naufrage[5]. Parmi ceux qui ont survécu, beaucoup l'ont fait ensuite des navires venus à la rescousse peu avant d'être débarqués dans le port canadien de Halifax, le plus proche du lieu de la catastrophe.

Dans la nuit du drame, Cyril Evans, l'opérateur radio du cargo SS Californian (1902) avait averti à 22 h 55 le Titanic, une heure avant le naufrage, de la présence d'iceberg. Mais John George Phillips lui demande alors violemment de se taire, car il est en communications pour rattraper le retard pris dans l'envoi de messages personnels des passagers à la suite d'une panne des appareils, la veille. Finalement, à 23 h 30, Cyril Evans, seul opérateur radio à bord du SS Californian (1902), va se coucher, 10 minutes avant que le Titanic ne percute un iceberg. C'est le bateau le plus proche, à seulement 15 km, qui aurait été capable de secourir rapidement les passagers, mais il ne recevra pas les SOS. Après le choc, les officiers du Titanic le voient, mais lui ne répond pas aux fusées de détresse, considérant que le Titanic informe juste qu'il est bloqué par les glaces.

Un cours triplé en dix joursModifier

Le deuxième dîner entre les deux frères Isaac, celui au cours duquel Rufus Isaac se décida finalement à acheter 10 000 actions à son frère, directeur de la compagnie Marconi, a eu lieu deux jours après le naufrage. Et deux jours seulement avant l'introduction en Bourse de la compagnie Marconi, finalement mise en vente à 3,5 sterling l'action, plus de 3 fois ce qui avait été proposé dix jours plus tôt.

L'action voit son cours monter à 4 sterling dans la première journée de cotation, dès les premiers échanges[6], avant de retomber quelques semaines plus tard à seulement un peu plus de deux livres sterling[1]. Plusieurs courtiers soupçonnés de manipulation de cours verront aussi leur rôle dénoncé à cette occasion[7]. Ce jour-là, Rufus Isaacs revendit 7 000 actions, au prix de 3,6 sterling l'action, près de deux fois celui auquel il les avait achetées deux jours plus tôt. Mais à l’exception de cette vente de parts effectuée en Bourse le 19 avril par Rufus Issacs, aucune preuve des transactions précédentes n’existait, car il s'agissait d'actions au porteur. De plus, en 1912, il n'existait pas encore en Angleterre de loi sur le délit d'initié. Un peu plus tard, un des ministres acheta à nouveau des actions, cette fois pour le compte du fonds du parti libéral.

Llyod George, alors chancelier de l’Échiquier et Alexander William Oliphant Charles Murray, secrétaire parlementaire au Trésor, ont aussi été accusés d’achat et de vente d’actions Marconi à des prix avantageux. Devant la commission d’enquête parlementaire qui se réunit plus tard, les trois hommes accusés d'un comportement répréhensible moralement car relevant clairement du délit d'initié reconnurent chacune de ces transactions.

Les enquêtes de la presse et du parlementModifier

Présenté le 19 juillet 1912 à la chambre des communes, le contrat avec la Marconi Company souleva une levée de boucliers. Il est critiqué dès le lendemain dans un article du magazine Outlook. Le 1er août, un parlementaire travailliste s’interroge publiquement sur la hausse des actions Marconi. Finalement, Herbert Henry Asquith s’engagea au dernier jour de la session parlementaire à ne pas conclure de contrat tant que la lumière ne serait pas faite sur cette affaire, la discussion parlementaire étant repoussée à la session d’octobre.

Cecil Chesterton, alors directeur du journal The New Witness, fondé avec Hilaire Belloc, publia dès le 8 août son premier article sous le titre « The Marconi Scandal », dénonçant un accord secret entre Godfrey Isaacs et Herbert Samuel pour favoriser la constitution d'un monopole et la corruption. En septembre, la National Review publiait à son tour un article critique.

Le quotidien français Le Matin publiera le 14 février 1913 un article mettant en cause directement Herbert Samuel et Rufus Isaacs. Tous deux y étaient accusés d’avoir acheté les titres de la compagnie au prix moyen de 50 francs environ, avant l’ouverture des négociations avec le gouvernement, pour les revendre avec un bénéfice allant jusqu’à 200 francs par titre[8], à mesure que les négociations allaient vers la conclusion du contrat avec la compagnie Marconi. Le 18 février, quatre jours après, Le Matin publiera un démenti, en expliquant qu’il ne s’agissait que de simples rumeurs. Mais sera quand même poursuivi en justice pour diffamation, dès le début mars, par les deux ministres mis en cause[9].

Pas intimidé par ces procès, Cecil Chesterton se lança dans une très violente polémique contre le gouvernement, s'en prenant particulièrement à Godfrey Isaacs, qui le poursuivit à son tour en diffamation. Le tribunal condamna Cecil Chesterton à une amende de cent livres sterling, tout en se gardant bien de juger le fond de l’affaire. Son frère, le journaliste et écrivain G. K. Chesterton, qui collaborait au Daily News depuis le 6 janvier 1901, fut licencié le 1er février 1913, car la direction de son propre journal soutenait le gouvernement. Il dût trouver refuge au Daily Herald, un journal qui venait d’être lancé par les milieux syndicalistes et socialistes. Cette collaboration dura jusqu’au 26 septembre 1914 et permit à Chesterton d’écrire les articles réunis plus tard dans un livre sous le titre d'Utopia of Usurers, publié en 1917 à New York[10].

RéférencesModifier

  1. a et b The Marconi Affair, par A.N. Field.
  2. Carson: The Man Who Divided Ireland par Geoffrey Lewis, p. 117.
  3. Petites erreurs, grand naufrage : Titanic, par Henry Lang, p. 26, 2011.
  4. Histoire de la radio au Québec : information, éducation, culture par Pierre Pagé, p. 37, 2007.
  5. Titanic Tragedy: A New Look at the Lost Liner, par John Maxtone-Graham.
  6. Carson: The Man Who Divided Ireland par Geoffrey Lewis, p. 118.
  7. History Of The Marconi Company 1874-1965, par W. J. Baker, p. 147.
  8. Le blog des amis de Gilbert Keith Chesterton
  9. The New York Times du 20 mars 1913.
  10. Utopie des usuriers, par Gilbert Keith Chesterton, aux Éditions de l’Homme Nouveau.