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Plaidoiries de causes grasses au Carnaval de Paris

À une époque qui semble remonter au moins au XVe siècle et qui s'achève au XVIIe, le Parlement de Paris, cour souveraine de justice, fêtait le Carnaval de Paris chaque année durant trois jours.

Les procès et exécutions étaient suspendus et d'illustres avocats plaidaient publiquement des causes grasses[1].

Sommaire

Qu'est-ce qu'une cause grasse ?Modifier

Il était autrefois dans les usages et les traditions du Parlement de s'associer aux joies du Carnaval par la plaidoirie d'une cause grasse[2].

Le jour où elle venait à l'audience était un jour de liesse et de licence pour le Palais. Ce jour-là, la gravité ordinaire des parlementaires se déridait ; la barre de la Chambre de Saint-Louis avait toute liberté de paroles, les avocats ne reculaient devant aucune crudité de langage, et l'auditoire, toujours nombreux, riait et battait des mains à toutes les plaisanteries d'un goût douteux, à tous les mots à double sens, à toutes les équivoques grossières qui arrivaient à son adresse.

Les premiers avocats de leur temps payaient leur tribut à la coutume.

Claude Expilly, célèbre avocat du Parlement de Paris, et mort président de celui de Grenoble, plaida sa cause grasse au XVIe siècle. Il s'en excuse presque dans le recueil imprimé de ses plaidoiries, et s'efforce de prouver, avec l'autorité de Pythagore et d'Aristote, de Socrate et de Platon « que l'on peut plaider de telles causes, et même se permettre certaines jovialités peu compatibles avec la dignité des magistrats[3]. »

Anne Robert, l'une des victimes de la Saint-Barthélemy, que Larocheflavin appelle « éloquent avocat », eut aussi sa cause grasse, cause de congrès[4], dans le courant du même siècle.

Dans son Histoire du Barreau de Paris, l'auteur, Gaudry, ancien bâtonnier, s'effarouche à la lecture du plaidoyer d'Anne Robert[5], et ne manque pas de gourmander vertement l'avocat. « On ne peut rien imaginer, dit-il, de plus grossier sous forme prétendue légère ; nous nous demandons comment un avocat a osé dire, et comment le Parlement a osé entendre de telles choses[6] » !

Comment ?… Parce que l'usage du temps le permettait ainsi, parce que le théâtre à la même époque, et la chaire elle-même n'étaient pas plus réservés dans leur langage que le barreau, et cela est si vrai que la plaidoirie imprimée d'Anne Robert, contre laquelle il fulmine, fut dédiée au Premier Président, Achille de Harlay, qui en accepta l'hommage.

La dernière fois qu'une cause grasse fut plaidée, au Parlement de Paris, ce fut au XVIIe siècle[7].

Sommaire d'une plaidoirie de cause grasse, au XVIe siècle[8]Modifier

Plaidoye' HUICTIESME

Sur une cause grasse : & si un enfant nay six mois après le mariage consommé, estant viable, est tenu pour legitime.

SOMMAIRE

1 Les questions traitées en cette cause grasse.

2 L'origine et usage des causes grasses ne doit estre blasmé.

3 L'esprit des juges & des plaidans ennuyé, doit prendre quelque relasche & se réjouir.

4 Achille au partir des combats detrempoit son ire avec sa lyre.

5 Pytagore de mesme.

6 Le corps souffre plus de mal de la continuelle agitation de l'ame, que l'ame n'en reçoit du corps.

7 Pourquoi que lon change les Presidens & Conseillers de la Tournelle de six mois en six mois.

8 La recreation est nécessaire à la vie, selon l'opinion des Philosophes.

9 Temple dédié au Dieu du Ris à Sparte.

10 Denys Tyran d'Heraclee dedia une statue à la Joye.

11 La feste du Dieu du Ris à Hypate ville de Thessalie.

12 D'où peuvent estre venuës les causes grasses.

13 Il est permis aux orateurs de gausser.

14 Deux sortes de gausseries.

15 Devant un Parlement il en faut s'abstenir, ou en user bien modestement.

16 Ceux qui plaident des causes grasses n'en doivent point abuser.

17 La protestation d'Ariston Roy de Sparte dommageable à son fils.

18 Faute pareille d'Agis.

19 Controverse d'une fille née six mois après les noces.

20 Pareille contestation dans Terence.

21 A quel temps la part est viable.

22 Diane appelée Sage-femme & pourquoi.

23 Advis des anciens Medecins et Philosophes.

24 Opinion d'Accurse non reçuë.

25 Pourquoi l'enfant de huict mois n'est viable.

26 L'enfant de sept mois est viable.

27 En quel lieu les enfans de huict mois sont viables.

28 La femme porte son fruit ou plus tost, ou plus tard : ce qui n'arrive aux autres animaux.

29 De l'enfant d'onze mois.

30 De l'enfant de douze & treize mois.

31 L'enfant nay après dix mois n'est tenu pour legitime en nostre droit.

32 Un enfant de quatorze mois declaré legitime.

33 Des bastards naiz de larcin d'Amour.

34 Le mary ne peut rejetter l'enfant de sept mois, s'il a habité avec sa femme.

35 Les jumens d'Afrique, & certaines femmes en Éthiopie conçoivent d'elles-mesmes.

36 Le mary n'est tenu reconnoitre l'enfant de six mois, qui est viable.

Notes et référencesModifier

  1. Cette pratique paraît fort ancienne, en témoigne la référence de ce livre, trouvé en vente sur Internet : Guillaume Coquillart, Œuvres : Nouvelle édition revue et annotée par Charles d'Hericault, Paris, Jannet, 1857, 2 volumes in-12 pleine toile, CLI-200 + 399 pages. En pied des dos : P., Daffis éditeur. (Bibliothèque elzévirienne). Par un poète français de la fin du XVe siècle, auteur des causes grasses pour les spectacles de la Basoche, des caricatures des formes de la justice. (Van Tieghem).
  2. « Chaque année, le jeudi de la dernière semaine du carnaval, on plaidait à l'audience de la Basoche une cause nommée cause grasse, parce que la matière en était burlesque ou scandaleuse. » Dulaure, Histoire de Paris. Le jeudi dont il est question ici est le Jeudi Gras, qui était encore à Paris en 1790 le premier des Jours Gras, temps fort du Carnaval qui se termine avec le Mardi Gras.
  3. Gaudry, Histoire du Barreau de Paris. Claude Expilly, successivement avocat, avocat général et Président, fut orateur, jurisconsulte, historien et poète. Ses Œuvres, contenant ses plaidoyers et ses arrêtés, ont été imprimées à Lyon, in-4°, 1636-1657-1663.
  4. Le mot congrès désignait à l'époque l'union sexuelle entre deux êtres humains.
  5. Le recueil des plaidoyers de Anne Robert parut en 1596. Un article de Marie Houllemare, consacré à cet avocat, est paru dans la Revue Historique, en 2004. [1]
  6. Les plaidoyers de Anne Robert ont été réunis à ceux de L. Servin, Arnauld et autres avocats, et imprimés à Paris, in-12, - in-4°, - in-f o, 1625, 1631, 1640, et à Rouen, in-4°, 1629. Gaudry, Histoire du Barreau de Paris.
  7. Le docteur Cabanes, dans son ouvrage Les indiscrétions de l'Histoire, troisième série, éditions Albin Michel, 1952, 382 pages, 14 gravures hors texte, parle notamment des causes grasses plaidées au Parlement de Paris.
  8. De Claude Expilly, voir les sources.

SourcesModifier

  • H.Moulin, Le carnaval et les causes grasses au Parlement, Charavay frères éditeur, 1885, 21 pages. Dans la préface se trouvent des explications historiques concernant les causes grasses.
  • Plaidoyez de M. Claude Expilly, Chevalier, Conseiller du Roy en son Conseil d'Estat, et Président au Parlement de Grenoble. Ensemble plusieurs arrests et reglemens notables dudit Parlement. Troisiesme édition. Reveuë, augmentée outre les precedentes impressions, & divisée en deux parties. Avec trois tables : l'une, des tiltres & chapitres; l'autre, des Autheurs alleguez; & la dernière, des matieres principales. À Paris, chez la veufve Abel d'Angelier, au premier Pillier de la grand'Salle du Palais. 1619 Avec privilege du Roy., page 87 (l'ouvrage compte 774 pages, plus les tables). Côte BNF : F 14292

Article connexeModifier