Ouvrir le menu principal

Les Nuées

comédie antique d'Aristophane

Les Nuées (en grec : Νεφέλαι / Nephélai) est une comédie grecque classique d'Aristophane, du Ve siècle av. J.-C.. Le thème de la pièce est le conflit des générations qui oppose un vieil Athénien, Strepsiade, et son fils Pheidippidès. Elle met en scène Socrate, et c'est à ce titre que Les Nuées furent l’une des pièces les plus étudiées depuis l’Antiquité.

RésuméModifier

 
Socrate dans une nacelle, gravure d'un recueil de textes antiques par Joannes Sambucus en 1564.

Strepsiade est un vieux paysan qui a été ruiné par son épouse, issue de la haute société et très dépensière, et par son fils, Pheidippidès, qui a un goût immodéré pour les chevaux. Strepsiade pense avoir trouvé un moyen de s'en sortir : envoyer son fils suivre l'enseignement de Socrate, dont il a entendu parler et qui est capable, paraît-il, de faire passer pour honnête la cause la plus malhonnête. Avec un tel enseignement, son fils serait capable de le défendre à son procès et de faire en sorte que Strepsiade n'ait pas à payer ses dettes.

Pheidippidès refuse d'abord d'entrer dans l'école de Socrate, le pensoir (phrontistèrion), car il considère Socrate et sa bande comme des fous. Strepsiade décide alors d'y entrer lui-même. Après avoir écouté un disciple lui vanter les mérites de Socrate, il trouve ce dernier suspendu dans un panier, en train de méditer sur les cieux, et il l'interpelle pour lui expliquer qu'il désire prendre des leçons. Socrate présente au paysan le chœur des Nuées et lui explique qu'il ne croit pas aux dieux, mais aux Nuées, puisque ce sont elles, et non pas les dieux, qui font tomber la pluie et résonner le tonnerre. Socrate et le coryphée parlent à Strepsiade de l'enseignement qu'il va recevoir, puis Socrate et le paysan entrent dans la maison de Socrate. Pendant leur absence, le chœur et le coryphée plaident la cause d'Aristophane pour le concours dramatique. Socrate reparaît, consterné par la stupidité de Strepsiade. Il finit par lui recommander de se coucher sur une paillasse pour réfléchir à ses problèmes, mais Strepsiade, tourmenté par les punaises, ne parvient pas à se concentrer et répond toujours à côté. Socrate finit par le renvoyer de son école, mais le coryphée suggère au paysan d'envoyer son fils à sa place.

Strepsiade, par des menaces, contraint enfin Pheidippidès à suivre l'enseignement de Socrate, qui accepte, mais jure de se venger de son père. Deux raisonnements, le Raisonnement juste et le Raisonnement injuste, surgissent de la maison de Socrate et se disputent pour savoir lequel des deux fera l'éducation de Pheidippidès. À l'issue d'un affrontement oratoire (agôn logôn) dans lequel chacun plaide sa cause, le Raisonnement juste doit s'avouer vaincu et l'Injuste entre fièrement dans la maison de Socrate pour prendre en charge l'éducation de Pheidippidès.

Quelques jours après, Strepsiade, tourmenté par ses créanciers, revient chercher Pheidippidès chez Socrate. Pheidippidès, qui a appris à raisonner, rassure Strepsiade et tous deux reviennent chez eux. Peu après, ils reçoivent la visite du créancier Pasias, dont Strepsiade se moque allègrement. Pasias repart furieux. Arrive Amynias, autre créancier à qui Pheidippidès doit de l'argent : Strepsiade le roue de coups, puis rentre dans sa maison, enchanté. Il en ressort peu après, poursuivi par Pheidippidès qui lui donne des coups de bâton et soutient qu'il peut prouver qu'il en a le droit. Pheidippidès fait sa démonstration insolemment ingrate sous l'œil du coryphée et indique qu'il a également l'intention de battre sa mère. Désespéré, Strepsiade se lamente près d'une statue d'Hermès, où il a une idée : il retourne alors à l'école de Socrate et y met le feu.

Genèse de l'œuvreModifier

La première version de la pièce est composée par Aristophane en 423 av. J.-C. pour les Dionysies urbaines, où la pièce est représentée et remporte le troisième prix[1]. Aristophane réécrit ensuite la pièce au cours des années 418-416, et c'est ce texte révisé qui nous est parvenu[1].

Les Nuées et le procès de SocrateModifier

La pièce doit une grande part de sa notoriété au portrait particulier et controversé qu'elle offre du philosophe Socrate.

Aux dires de Platon et d'auteurs plus contemporains, les Nuées incitèrent en partie au procès et à l’exécution de Socrate[2], [3]. En effet, au début de l'Apologie de Socrate de Platon, dans laquelle Platon rapporte la défense de Socrate lors de son procès, Socrate fait explicitement référence à l'oeuvre d'Aristophane. Il affirme que ses plus dangereux accusateurs sont ceux qui, depuis longtemps, ont convaincu l'opinion publique « qu'il existe un certain Socrate, docte personnage, songeur quant aux choses d'en haut, fouilleur au contraire de tout ce qu'il y a sous terre, et qui de la cause la plus faible fait la cause la plus forte[4] », ce qui, comme le relève Léon Robin, correspond au portrait qui est fait de Socrate dans les Nuées[5]. Poursuivant son discours, Socrate affirme qu'il ne peut identifier avec certitude aucun de ces redoutables accusateurs, « à l'exception d'un seul, un faiseur de comédies[6] ». Ce faiseur de comédies est nommé un peu plus loin, en 19c : « C'est en effet ce que vous avez vu par vous-mêmes dans la comédie d'Aristophane.[7] »

Toutefois, comme le remarque Silvia Milanezi, il semble improbable que cette comédie d'Aristophane ait fait l'objet d'une instrumentalisation politique au moment du procès de Socrate en 399 av. J-C., c'est-à-dire plus de vingt ans après sa représentation[8]. Malgré tout, il faut admettre, et cela est digne d'intérêt, que les Nuées contiennent en germe les trois chefs d'accusations retenus contre Socrate lors de son procès, soit ceux de corruption de la jeunesse, d'impiété et d'adorer de nouvelles divinités[9]. D'abord, on y voit effectivement le jeune Pheidippidès, nouvellement sorti du Pensoir, l'école de Socrate, battre son père en utilisant maints et maints arguments pour justifier qu'il est en droit de le faire[9]. Ensuite, lors de ses entretiens avec Strepsiade, le personnage de Socrate répudie à de nombreuses reprises les dieux traditionnels, affirmant entre autres la chose suivante : « Par quels dieux jureras-tu ? Car, pour commencer, les dieux, c'est une monnaie qui n'a pas cours chez nous[10]. » Enfin, en lieu et place des divinités de la cité, le Socrate d'Aristophane adore les nuées célestes, qu'il présente lui-même comme « de grandes déesses pour les paresseux, celles qui précisément nous fournissent le savoir, le raisonnement, l'intelligence, le don d'invention, le bagou, l'artifice oratoire, la pénétration[11] ».

Éditions et traductions modernesModifier

Le philologue allemand Gottfried Hermann publia une édition de la pièce en 1799.

Victor-Henry Debidour publie une traduction française de la pièce dans sa traduction intégrale des œuvres d'Aristophane en 1964-65. Les noms des personnages principaux y sont traduits par des équivalents destinés à rendre sensibles les jeux de mots des noms grecs : Strepsiade est appelé « Tourneboule » et Pheidippidès « Galopingre ».

Notes et référencesModifier

  1. a et b Howatson (dir., 1993), article « Nuées, les ».
  2. Moses I. Finley (trad. Monique Alexandre, préf. Pierre Vidal-Naquet), Démocratie antique et Démocratie moderne, Paris, Éditions Payot & Rivages, coll. « Petite bibliothèque Payot / Histoire » (no 35), (ISBN 978-2-228-89751-8), chap. 3 (« Socrate et après Socrate »), p. 151.
  3. Luc Brisson, « Introduction [de l'Apologie de Socrate] », dans Platon, Apologie de Socrate – Criton, Paris, Flammarion, coll. « GF » (no 848), (1re éd. 1997) (ISBN 978-2-0814-1602-4), p. 35.
  4. Léon Robin, Apologie de Socrate. Criton. Phédon., France, Éditions Gallimard, coll. Folio essais, , 248 p. (ISBN 2-07-032286-6), p. 18(b)
  5. Léon Robin, L'Apologie de Socrate. Criton. Phédon., France, Éditions Gallimard, coll. Folio essais, , 248 p. (ISBN 2-07-032286-6), p. 232, note 2.
  6. Léon Robin, Apologie de Socrate. Criton. Phédon., France, Éditions Gallimard, coll. Folio essais, , 248 p. (ISBN 2-07-032286-6), p. 18(d)
  7. Léon Robin, Apologie de Socrate. Criton. Phédon., France, Éditions Gallimard, coll. Folio essais, , 248 p. (ISBN 2-07-032286-6), p. 19(c)
  8. Silvia Milanezi, « Introduction », dans Aristophane, Nuées, Paris, Les Belles Lettres, coll. « Classiques en poche » (no 91), (1re éd. 2009) (ISBN 978-2-251-80002-8), XXIX.
  9. a et b Louis-André Dorion, Socrate, Paris, Presses Universitaires de France/Humensis, coll. Que sais-je ?, , 128 p. (ISBN 978-2-13-081267-8), p. 29
  10. Marc-Jean Alfonsi, Théâtre complet I : Les Acharniens, Les Cavaliers, Les Nuées, Les Guêpes, La Paix, Paris, Flammarion, coll. GF Littérature et civilisation, , 378 p. (ISBN 978-2-0813-3663-6), p. 163
  11. Marc-Jean Alfonsi, Théâtre complet I : Les Acharniens, Les Cavaliers, Les Nuées, Les Guêpes, La Paix, Paris, Flammarion, coll. GF Littérature et civilisation, , 378 p. (ISBN 978-2-0813-3663-6), p. 165

AnnexesModifier

BibliographieModifier

Éditions de la pièceModifier

  • Aristophane, Comédies, tome 1, texte Victor Coulon et traduit par Hilaire Van Daele, Paris, Belles Lettres, Collection des Universités de France, 1923. (Texte grec et traduction française.)
  • Aristophane, Nuées, texte Victor Coulon et traduit par Hilaire Van Daele, Paris, Belles Lettres, coll. Classiques en poche, 2009. (Texte grec et traduction française.)
  • Aristophane, Théâtre complet I : Les Acharniens, Les Cavaliers, Les Nuées, Les Guêpes, La Paix, traduit par Marc-Jean Alfonsi, Paris, coll. GF Littérature et civilisation, Flammarion, 2014. (Traduction française uniquement.)

Études savantesModifier

  • M. C. Howatson (dir.), Dictionnaire de l'Antiquité, Paris, Robert Laffont, 1993 (Oxford University Press, 1989).
  • Suzanne Saïd, Monique Trédé et Alain Le Boulluec, Histoire de la littérature grecque, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Premier Cycle », (ISBN 2130482333 et 978-2130482338)
  • Pierre Brulé, "Les Nuées et le problème de l'incroyance au Ve siècle," in Pierre Brulé (ed.), La norme en matière religieuse en Grèce ancienne. Actes du XIIe colloque international du CIERGA (Rennes, septembre 2007) (Liège, 2009) (Kernos Supplément, 21), 49-67.
  • Marie-Pierre Noël, « Aristophane et les intellectuels : le portrait de Socrate et des « sophistes » dans les Nuées », dans Jean Leclant (dir.) et Jacques Jouanna (dir.), Le Théâtre grec antique : la comédie. Actes du 10e colloque de la Villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer les et , Paris, Académie des Inscriptions et Belles Lettres, coll. « Cahiers de la Villa Kérylos » (no 10), (lire en ligne), p. 111-128.

Liens externesModifier

Sur les autres projets Wikimedia :