Incident sous-marin au large de la péninsule de Kola

L’incident sous-marin au large de la péninsule de Kola est la collision entre le sous-marin nucléaire d'attaque de l'US Navy USS Grayling et le sous-marin nucléaire lanceur d'engins de la Marine russe K-407 Novomoskovsk à 100 milles au nord de la base navale russe de Severomorsk, le . L'incident a lieu alors que le sous-marin américain, qui suivait le bâtiment russe, perd temporairement la trace du Novomoskovsk. Lorsque le Grayling réacquière l'écho du Novomoskovsk, la faible distance de seulement un demi-mille rend la collision inévitable. L'incident a lieu une semaine seulement avant le sommet organisé entre le président américain Bill Clinton et le président de la fédération de Russie Boris Eltsine.

Incident sous-marin au large de la péninsule de Kola
Description de cette image, également commentée ci-après
L'USS Grayling au mouillage à Port Canaveral, Floride, quelques mois après l'incident.
Informations générales
Date
Lieu au nord de Mourmansk, Russie
Issue Fin temporaire de la surveillance des bases navales russes par l'US Navy
Belligérants
Drapeau des États-Unis États-UnisDrapeau de la Russie Russie
Commandants
Drapeau des États-Unis Capitaine Richard Self[1]Drapeau de la Russie Capitaine Andreï Boulgarkov
Forces en présence
USS Grayling (SSN-646)
sous-marin nucléaire de classe Sturgeon
K-407 Novomoskovsk
sous-marin nucléaire de classe Delta IV
Pertes
1 sous-marin nucléaire légèrement endommagé1 sous-marin nucléaire légèrement endommagé

Opération Holy Stone

Coordonnées 70° 30′ 10″ nord, 32° 56′ 52″ est
Géolocalisation sur la carte : Russie
(Voir situation sur carte : Russie)
Incident sous-marin au large de la péninsule de Kola
Géolocalisation sur la carte : district fédéral du Nord-Ouest
(Voir situation sur carte : district fédéral du Nord-Ouest)
Incident sous-marin au large de la péninsule de Kola

Incident précédentModifier

Malgré la fin de la guerre froide et la chute de l'Union soviétique en 1991, le gouvernement des États-Unis charge l'US Navy de continuer à mener une surveillance resserrée des bases de sous-marins nucléaires russes afin de surveiller leur activité, et en particulier celle liée aux actifs stratégiques restés sous contrôle russe[2]. Ce type de surveillance sous-marine est connue officiellement sous le nom d’opération Holy Stone et opération Pinnacle ou « Bollard » dans le jargon des sous-mariniers[3]. La collecte de renseignements comprenait la mise sur écoute des câbles de communication sous-marins russes, l'enregistrement des sons émis par les anciens sous-marins soviétiques (encore en activité), et l'observation des tests de missiles mer-sol réalisés depuis des sous-marins[4].

Le , le sous-marin nucléaire d'attaque USS Baton Rouge entre en collision avec le sous-marin nucléaire russe K-276 Kostroma au large de Severomorsk. La mission supposée du Baton Rouge est alors de déposer ou de récupérer sur le fond marin du matériel permettant la collecte de renseignement[4]. La presse américaine affirme que le sous-marin surveillait les communications sans fil entre différentes bases russes[5] mais les Russes ainsi que d'autres sources affirment que les deux bâtiments étaient engagés dans un « jeu du chat et de la souris »[6],[7],[8],[9].

Selon certaines sources, le Baton Rouge est rayé des listes de la marine américaine à la suite de l'incident en raison du coût élevé de réparation de la coque endommagée, ainsi qu'à la nécessité dans le même temps de remplacer son combustible nucléaire[10],[11]

La collisionModifier

Le Novomoskovsk, commandé par le capitaine de premier rang Andreï Boulgarkov[12] était en exercices d'entraînement au combat à 105 milles marins (194 km) au nord de Mourmansk[13]. Ayant atteint l'extrémité nord de la zone définie pour ses exercices le Novomoskovsk fait demi-tour à une vitesse comprise entre 16 et 18 nœuds (30 à 33 km/h)[12]. Vingt-cinq minutes plus tard, alors qu'il se trouvait à 74 mètres de profondeur[14], le Novomoskovsk ressent un impact suivi d'un bruit de crissement. Dans les secondes qui suivent, son sonar localise des bruits en provenance d'un sous-marin étranger croisant à proximité immédiate. Avant de quitter la zone, le Grayling s'assure que le sous-marin russe n'avait pas subi d'importants dégâts[13].

Une enquête révèle que le Grayling avait suivi les positions du Novomoskovsk depuis une position située entre 155 et 165 degrés à bâbord et d'une distance comprise entre 11 et 13 km (5,9 à 7,0 milles nautiques). Le Grayling perd la trace du Novomoskovsk lorsque celui-ci changea sa trajectoire de 180 degrés. Pour réacquérir sa cible, le Grayling accéléra en direction du point de perte de contact à une vitesse de 8 à 15 nœuds (15 à 28 km/h)[15].

Les vagues déferlantes créées dans les eaux peu profondes de la mer de Barents générèrent un parasitage sonore, de sorte que lorsque deux sous-marins s'abordent l'un l'autre de front, chacun ne détecte la présence de l'autre que lorsque la distance entre les deux n'est plus que de quelques centaines de mètres[4]. Le sonar passif du Grayling détecte le Novomoskovsk à une distance d'environ un kilomètre (0,54 mille nautique). La distance se rapprochant et le Combat information center (en) du Grayling prenant du temps à décider quelle était la meilleure option pour éviter la collision, le commandant du Grayling, le Captain Richard Self, essaya de changer sa trajectoire et de faire surface, mais cette tentative est rendue impossible par la quantité de mouvement Grayling. Le Grayling entre en collision avec la structure supérieure du Novomoskovsk[15], qui sort de la collision avec une importante égratignure sur son avant tribord[16]. Le sous-marin américain doit également déplorer des dégâts mineurs[1]. Le sous-marin américain est réparé et reste en service jusqu'en 1997, date à laquelle il est finalement désarmé[15]. Le Novomoskovsk reprendra également du service, et après une refonte totale, il est programmé pour rester en service au sein de la Marine russe jusqu'en 2020[17].

Conséquences politiquesModifier

La deuxième collision entre des sous-marins américains et russes en à peine plus d'un an déclenche une avalanche de réactions de colère, tant à l'intérieur de l'administration Clinton qu'en Russie. L'information confirmant que l'US Navy maintenait sa surveillance sur les ports et les bases russes survient à peine une semaine avant un sommet prévu entre les présidents des deux pays. À cette époque, le gouvernement américain tentait d'améliorer les relations avec Moscou, en soutenant tout particulièrement les réformes menées par Eltsine. Pendant le sommet, qui se déroulait au Canada, Clinton promet qu'il demanderait une enquête non seulement sur l'incident, mais également sur les politiques « dont l'incident qui est arrivé est une conséquence involontaire »[18],[19].

La déclaration de Clinton suscite l'inquiétude au sein du commandement supérieur de l'US Navy, mais après une réunion rassemblant les principaux commandants de la Marine, ainsi qu'Anthony Lake le nouveau Conseiller à la sécurité nationale, la force sous-marine reçoit l'autorisation de continuer ses activités dans la mer de Barents, mais à une moindre échelle[20]. Cet incident a également donné lieu à un gros effort pour limiter les procédures opérationnelles et à un effort pour améliorer la formation des officiers commandants de sous-marins[21].

Notes et référencesModifier

  1. a et b « Riddles persist in return of sub involved in collision State », 9 avril 1993.
  2. Sontag et Drew 2004, p. 586.
  3. Reed et Reed 2003, p. 1.
  4. a b et c (en) Eugene Miasnikov, « Submarine Collision off Murmansk », The Submarine Review,‎ , p. 6 (lire en ligne).
  5. (en) John H. Gushman Jr., « Two Subs Collide off Russian Port », The New York Times, 19 février 1992.
  6. (en) Artur Blinov, Nikolay Burbyga, « Underwater Incident in the Kola Gulf », Izvestia, 20 février 1992 p. 1.
  7. Nikolay Burbyga, Viktor Litovkin, « Americans Not Only Helping Us, But Spying on Us. Details of Submarine Collision in Barents Sea », Izvestia, 21 février 1992, p. 2.
  8. Jane's defence weekly, vol. 17, p. 352, Jane's Pub. Co., 1992.
  9. (en) Stephen I. Schwartz, Atomic audit : the costs and consequences of U.S. nuclear weapons since 1940, Brookings Institution Press, 1998, p. 306, note 89 (ISBN 0815777744).
  10. « In late 1993, it was announced that one of the oldest Los Angeles class boats, the USS Baton Rouge, would be decommissioned and placed in reserve. The official reason for this was that the boat was due for a very expensive refueling and the cost of this could not be justified in the current environment. However, confidential European sources have pointed out that the Baton Rouge was involved in a collision with a Russian Sierra-class submarine and had not been to sea since. This, they suggested, pointed to serious pressure hull damage rather than refueling costs as being responsible for the decommissioning. »

    — Warships Forecast, février 1997

    .
  11. « Baton Rouge was due to be re-fueled, a lengthy and expensive proposition. Military budget cutbacks apparently did not allow for the additional expense of the repairs needed, and Baton Rouge was placed « In Commission, In Reserve » on 01 November 1993. This status meant that the Navy effectively retired Baton Rouge from service. Most of the crew was reassigned to other duties, and preparations were begun to safely shut the nuclear reactor down so that the radioactive fuel rods could be removed later, during the scrapping process (known as « submarine recycling » and performed at the Puget Sound Naval Shipyard in Bremerton, Washington). She had been in service less than 16 years (from the time she was commissioned until she was placed in ICIR status). (…) The extent of the damage has not been publicly disclosed, but must be inferred from the fact that the Baton Rouge was decommissioned, rather than repaired. »

    — (en) Gregory Stitz, Peacetime Submarine losses, Texas Maritime Academy (en), Texas A & M University at Galveston, 1996

  12. a et b (ru) Nikolaï Cherkashin, « Подводный крейсер идет на таран (An underwater cruiser rams) », Soviet Belorussia (consulté le ).
  13. a et b (en) Michael E. Gordon, « U.S. and Russian Subs in Collision In Arctic Ocean Near Murmansk », The New York Times, 23 mars 1993.
  14. (en) Jon Bowermaster, The Last Frontier of the Cold War.
  15. a b et c (en) « USS Grayling (SSN-646), History, Patrols and Crews », Mesothelioma Web Organization. consulté le 25 mai 2013.
  16. Sontag et Drew 2004, p. 590.
  17. « Northern Fleet Official : SSBN Novomoskovsk to Stay in Navy till 2020 », 14 août 2012.
  18. anglais : of which the incident happened to be an unintended part.
  19. Sontag et Drew 2004, p. 590-592.
  20. Sontag et Drew 2004, p. 592-593.
  21. (en) Robert Moore, A Time to Die : The Untold Story of the Kursk Tragedy, New York, Three Rivers Press, , 271 p. (ISBN 1-4000-5124-X et 978-0-307-41969-9, OCLC 70772959), p. 116.

Sources et bibliographieModifier

  • Sherry Sontag et Christopher Drew (trad. de l'anglais par Pierrick Roullet), Guerre froide sous les mers : l'histoire méconnue des sous-marins espions américains [« The blindman's bluff : the untold story of American submarine espionage »], Rennes, Marine éd, , 487 p. (ISBN 978-2-915379-15-0 et 2-915-37915-7, OCLC 469463967, BNF 39295725)
    les numéros de page indiqués en dans la section « Notes et références » sont ceux de l'édition américaines de 1998.
  • (en) Robert Stern, The hunter hunted : submarine versus submarine : encounters from World War I to the present, Annapolis, MD, Naval Institute Press, , 248 p. (ISBN 978-1-59114-379-6 et 1-59114-379-9, OCLC 123127537).
  • (en) Craig W. Reed et William Reed, Crazy Ivan : Based on a True Story of Submarine Espionage, New York, Writers Showcase, , 201 p. (ISBN 0-595-26506-5 et 978-0-595-00613-7, OCLC 47785235, lire en ligne).