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Histoire des concepts

L’histoire des concepts ou histoire conceptuelle désigne un courant de l'historiographie né dans les années 1950 en Allemagne, qui se donne pour objectif « d’analyser l’évolution et les usages des concepts dans tous les domaines concernés par le matériel langagier[1]».

Ce courant, s’ancre, comme le précise judicieusement Hans-Jürgen Lüsebrink, dans l’histoire des idées politiques et philosophiques ainsi que dans l’histoire du langage[1] et s’inscrit dans le linguistic turn[2]. L’histoire des concepts voit l’étymologie et le changement de sens des termes comme une base cruciale pour la compréhension, culturelle, conceptuelle et linguistique contemporaine. Il soutient que toute réflexion historique doit commencer par une compréhension des valeurs et des pratiques culturelles dans leur contexte historique particulier et non comme des idéologies ou des processus immuables.

Origine et notion d’histoire conceptuelleModifier

Bien que la littérature s’accorde pour trouver dans les conférences de Hegel sur la philosophie de l'histoire l’origine du terme Begriffsgeschichte, l’origine précise de ce courant ne fait pas l’unanimité dans la littérature. Si Hans-Jürgen Lüsebrink et dans une certaine mesure Melvin Richter considèrent que le courant naît parallèlement en Allemagne et en France (au travers du développement de la sémantique historique) dans les années 50, telle n’est pas le cas d’une partie de la littérature qui se concentre exclusivement sur le cadre allemand[3]. Pour Lüsebrink, il faut voir dans les travaux pionniers du médiéviste R. Koebner ainsi que dans ceux de l’école des Annales les précurseurs d’un courant historiographique qui se constitue en champ disciplinaire autonome en Allemagne et se confond avec l’histoire des mentalités et des cultures en France[1].

Pour Melvin Richter, la Begriffsgeschichte s’est développée à partir de la tradition philologique allemande, l’histoire de la philosophie, l’herméneutique, l’histoire du droit et l’historiographie et a pour prédécesseurs la Geitesgeschichte et l’Ideengeeschichte. L’histoire conceptuelle se distingue de ces deux courants par la volonté de connecter les concepts et leur contexte politico-social[4]. Melvin Richter considère par ailleurs que le terme Begriffsgeschichte recouvre en réalité trois ensembles de pratiques académiques correspondant aux trois ouvrages majeurs cités infra et ayant en commun les concepts comme unités d’analyse. Toujours selon ce dernier, la Begriffsgeschichte « traite le langage politique ni comme un discours autonome, ni comme le produit d’une idéologie, de structures sociales ou de la manipulation d’élites[5]».

L’histoire des concepts apporte de nouvelles informations sur les sens et les usages de mots et des concepts dans les langages classiques médiévaux et modernes[6]. Elle se distingue de la Geitesgeschichte en ce que cette dernière échoue à mettre en relation les idées et les concepts avec leur contextes politique et social.

L’histoire des concepts se distingue de l’histoire sociale tout en en constituant un complément indispensable selon l’opinion du maître à penser de ce mouvement, Reinhart Koselleck[1]. En effet selon ce dernier « l’histoire ne se ramène pas à la manière dont on la saisit conceptuellement, pas plus qu’elle n’est pensable sans cette saisie conceptuelle[4] ». Selon Koselleck, les rapports entre ces deux disciplines peuvent de synthétiser en trois points[7] :

  1. L’histoire des concepts, en suivant la méthode critique de l’histoire contribue, à un certain degré de résolution plus élevé à rendre les thèmes de l’histoire sociale plus maniable.
  2. L’histoire des concepts constitue une discipline autonome ayant ses méthodes propres, dont le contenu et la portée se laissent définir comme parallèles à ceux de l’histoire sociale, mais les recouvrent partiellement.
  3. En ce qu’elle théorise le rapport entre le concept et la réalité, l’histoire des concepts recèle une exigence théorique spécifique qui s’avère extrêmement bénéfique pour l’histoire sociale

Évolutions et représentants majeursModifier

L’histoire des concepts connait ensuite un développement en Europe septentrionale mais aussi en Amérique latine[3]. Lüsebrink[1] identifie quatre axes d’évolution caractérisant le développement de l’histoire conceptuelle depuis les années 1980:

  • Le passage d’une étude focalisée sur les concepts isolés à l’étude de champs conceptuels caractérisés par des réseaux structurés.
  • Une focalisation accentuée sur l’analyse de la pragmatique des concepts, c’est-à-dire sur leur fonction lut sage et leur impact dans des situations de communication précises.
  • Le développement de multiples relations entre concepts langagiers et pratiques non langagières, en particulier les gestes.
  • Développement d’une dimension comparative et transculturelle de l’histoire conceptuelle.

Actuellement, deux courants dominent l’histoire conceptuelle : d’une part l’histoire sémantique autour de Reinhart Koselleck, et d’autre part l’histoire du discours du discours autour de John Pocock et Quentin Skinner (École de Cambridge)[8]. La différence entre ces deux courants résident sur le format. En effet, alors que les partisans du premier courant privilégient le "format lexical ", les partisans du second courant récusent toute approche de l’histoire des concepts autre que monographique[8].

La Historisches Wörterbuch der Philosophie, le Geschichtliche Grundbegriffe Historische Lexikon zur Politisch-sozialen Sprache in Deutschland et le Handbuch politisch-sozialer Grundbegriffe in Frankreich sont souvent cités comme les trois travaux majeurs de l’histoire conceptuelle Les grandes figures de ce mouvement sont, entre autres, Reinhart Koselleck, Joachim Ritter, Otto Brunner et Eric Rothacker.

BibliographieModifier

  • H. E. Bödecker (ed.), Begriffsgeschichte, Diskursgeschichte, Metapherngeschichte, Göttingen, Wallstein-Verlag, 2002.
  • C. Dutt (ed.), Herausforderungen der Begriffsgeschichte, Heidelberg, Winter, 2003.
  • T. Goering, «Concepts, History and the Game of Giving and Asking for Reasons: A Defense of Conceptual History », in: Journal of the Philosophy of History 7.3 (2013), pp. 426–452.
  • H. U. Gumbrecht, Dimension und Grenzen der Begriffsgeschichte, Paderborn: Wilhelm Fink Verlag, 2006.
  • B. Hjørland, «Concept Theory » Journal of the American Society for Information Science and Technology, 60(8), 2009, pp.1519–1536.
  • R. Koselleck (ed.), Historische Semantik und Begriffsgeschichte, Stuttgart: Klett-Cotta, 1979.
  • R. Koselleck, Begriffsgeschichten, Frankfurt am Main, Suhrkamp 2006.
  • E. Müller, F. Schmieder, Begriffsgeschichte und historische Semantik. Ein kritisches Kompendium, Berlin: Suhrkamp Verlag, 2016.
  • E. Müller (ed.), Begriffsgeschichte im Umbruch?, Hamburg: Felix Meiner Verlag, 2004.
  • R. Koselleck, L’expérience de l’histoire, trad. De l’allemand par Alexandre Escudier, Paris, Gallimard, 1997.
  • J. Guilhaumou, « De l’histoire des concepts à l’histoire linguistique des usages conceptuels », genèses, 38, 2000, pp. 105-118.
  • R. Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, trad. de l’allemand par Hook J. et Hook M.-C., Paris, Ecole des hautes études en sciences sociales, 1990.
  • M. Richter, « Begriffsgeschichte and the History of Ideas », Journal of the History of Ideas, 48, n°2, 1987, pp. 247-263.
  • M. Richter, « Begriffsgeschichte » dans A Global Encyclopedia of Historical Writing, Londres, Garland, 1998.

Notes et référencesModifier

  1. a b c d et e H. L. Lüsebrink, « Histoire conceptuelle (Begriffsgeschichte) » dans Historiographies. Concepts et débats, Paris, Gallimard, 2010.
  2. J. Guilhaumou, « L’histoire des concepts : le contexte historique en débat (note critique) », Annales. Histoire, Sciences sociales, 13, 2001.
  3. a et b Voy. e.a. Müllerk J-W, « On Conceptual History » dans Rethinking Modern European Intellectual History, Oxford, Oxford Univesity Press, 2014.
  4. a et b R. Koselleck, L’expérience de l’Histoire, trad. de l’allemand par Escudier A., Paris, Gallimard, 1997.
  5. M. Richter, « Begriffsgeschichte » dans A Global Encyclopedia of Historical Writing, Londres, Garland, 1998.
  6. M. Richter, « Begriffsgeschichte and the History of Ideas », Journal of the History of Ideas, 48, n°2, 1987.
  7. R. Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, trad. de l’allemand par Hook J. et Hook M.-C., Paris, Ecole des hautes études en sciences sociales, 1990.
  8. a et b Guilhaumou J.,  « De l’histoire des concepts à l’histoire linguistique des usages conceptuels », genèses, 38, 2000.