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Depuis les travaux de l'anthropologue Margaret Murray, le Dieu cornu (en anglais Horned God) désigne une des plus importantes divinités vénérées depuis la préhistoire et jusqu'à l'avènement du christianisme par divers peuples du nord de l'Europe, à qui on attribue souvent l'apparence d'un cerf. Il correspond à l’origine à ce que les ethnologues, anthropologues et historiens des religions appellent le Maître ou Seigneur des animaux. Il s’agit du dieu des chasseurs, plus particulièrement à partir de l'apparition de l'arc, puis des pastoralistes où il prendra alors les traits du dieu Pan. Il est parfois amalgamé avec le Diable du christianisme.

OrigineModifier

L’image la plus ancienne qu’on en ait remonte en effet au Paléolithique et se trouve dans le sud-ouest de la France, dans l’Ariège, dans la grotte dite des « Trois frères ». Elle représente un hybride ou un homme recouvert d’une peau de cerf portant des cornes ramifiées sur la tête, au milieu d’autres animaux parmi lesquels il occupe une position dominante[réf. nécessaire]. La scène paraît représenter un rite consistant en une danse à laquelle participent tous les êtres présents. L’Abbé Breuil a donné le premier une description de ce « grand Magicien », gravure de 75 cm incisée sur la paroi de cette grotte.

Dans le monde des chasseurs-cueilleurs, le cerf, le renne, représente certainement la majesté animale et, plus que tout autre, l’animal à cornes assume sans doute une valeur sacrale pour ceux qui le chassent, il est le « Maître des animaux »Interprétation abusive ? que vénèrent les hommes animistes, celui que leur chaman invoque pour que la chasse leur soit propice et nourrisse leur clan dont la survie dépend, celui dont ils souhaitent s’approprier la force après l’avoir tué puis s’en être nourris ; aussi une fois dépecé se revêtent-ils volontiers de sa peau et se parent-ils de ses cornes[réf. nécessaire]. L’animal est le totem de l’activité de la chasse à laquelle l’homme s’adonne. L’homme et l’animal vivent en symbiose[réf. nécessaire].

Après la chasse, lorsque l’homme retourne à son campement, à sa grotte, avec sa proie, celle-ci devient pour sa communauté la victime divine, le corps sacrificiel, le dieu incarné. L’animal devient symbole et le dieu qu’il incarne représenté, interprété par le chaman, ou sorcier, qui se déguise en en devenant le totem vivant. Le chamanisme fut la religion du paléolithique, et le Dieu Cornu une divinité masculine. Le mode d’exister spécifique aux femmes a produit un autre type de divinité représentée par des figurines souvent appelées « Vénus », que l'on retrouve des régions Franco-cantabriques à la Sibérie, et constituent autant de « sanctuaires portatifs ». La Grande Déesse-Mère était, à l'origine, une divinité ambivalente, androgyne[réf. nécessaire], également "Maîtresse des Fauves", avant l'apparition du Dieu Cornu et la vénération exclusive que lui voueront les chasseurs une fois inventé l'arc. La complémentarité des valeurs symboliques religieuses masculines et féminines est attestée au paléolithique[réf. nécessaire] et subsiste dans les sociétés primitives contemporaines[réf. nécessaire] autant que dans les religions archaïques.

Le Dieu cornu à travers les millénairesModifier

On retrouve, au fil des millénaires, durant tout le Néolithique et bien au de-là, durant toute l’Antiquité puis au Moyen Âge, le symbolisme de l’animal à cornes.

À l’aube de la civilisation, quand "l’Histoire commence à Sumer", l’insigne caractéristique des êtres divins est la tiare à cornes. Le symbolisme du taureau attesté depuis le Néolithique s’y est transmis sans interruption.

Le culte de la fertilité et le culte des ancêtres (des crânes) sont solidaires[réf. nécessaire]. C’est ce qui ressort de l'étude des bourgs néolithiques situés à Hacilar, à Çatal Hüyük, en Anatolie centrale dans l'actuelle Turquie, et à Tell Halaf en Syrie. La principale divinité est alors la déesse présentée sous trois aspects : jeune femme, mère donnant naissance à un enfant ou à un taureau, ancienne. La divinité masculine apparaît sous la forme d’un adolescent, fils ou amant de la déesse, et sous celle d’un adulte barbu parfois monté sur un taureau, dieu de l’orage (le tonnerre est assimilé au beuglement du taureau)[réf. nécessaire] .

La poitrine féminine et les cornes de taureau dominent la peinture des parois et préfigure ce qui sera omniprésent dans la Crète minoenne[réf. à confirmer]. Ceci est le noyau de la « civilisation européenne archaïque ».

On peut signaler qu'à l'époque protohittite il y avait dans la civilisation du Hatti un culte du cerf et qu'il persistera en Cappadoce un culte similaire, d'où découlera la vision[1] de Saint Eustache[2].

Cernunnos, dieu gaulois, apparaît comme un « Maître des animaux », mais il a probablement d’autres fonctions, notamment celle de psychopompe, outre à être symbole de fécondité. Ce dieu des chasseurs du paléolithique a donc subsisté jusqu’à la romanisation des Gaules et subsistera après.

Après l'AntiquitéModifier

Quoi d’étonnant à ce que le cerf, ou le bouc, plus familier au paysans, soient encore l’objet d’une vénération et même d’un culte dans un monde christianisé en surface mais secoué par les invasions de peuples semi-nomades vivant encore de chasse[Information douteuse] [?] qui charrient indubitablement avec eux des croyances ancestrales qui se greffent sur celles, préexistantes, des sédentaires auxquels ils imposent leur joug[Information douteuse] [?] durant le Moyen Âge ? Au XIIe et XIIIe siècles de l'ère chrétienne quand les cathédrales se dressent dans toute l’Europe, que le monachisme tout-puissant l’édifie et l’unifie, que déjà le Trecento italien voit naître les premières communes et les balbutiements de l’humanisme, quand cette même Europe n’a jamais été aussi animée par une réelle foi religieuse dans une chrétienté qui ne connaît pas encore de schisme, le nord de l’Europe et les pays slaves sont tout juste christianisés et la Russie ne l’est pas encore.

Le plus ancien document écrit connu qui se réfère au Dieu CornuInterprétation abusive ? est rédigé par Théodore, archevêque de Cantorbéry vers 670. Il cherche à y dissuader les fidèles de se travestir en cerf, en taureau ou en bouc avec les peaux de ces animaux et leur enjoint de faire pénitence en alléguant que ce sont des pratiques diaboliques.

Le premier document qui témoigne de la continuité du culte du Dieu cornu, en Grande-Bretagne, date de 1300, dans lequel l’évêque de Coventry est accusé de pratiquer ce culte. C’est la première fois que le Dieu cornu est appelé « Diable » par l’Église.

Margaret Murray aurait donc raison de soutenir que cette religion des temps anciens s’était perpétuée en Europe bien après que ce continent a été officiellement christianisé ; ceci aurait d’ailleurs été largement démontré depuis, et cette thèse a été officialisée, notamment par Mircea Eliade dans son « Histoire des croyances et des idées religieuses », qui, en la matière, fait autorité. Cependant, la prudence oblige à noter qu'en Europe occidentale, il n'existe aucun lien direct entre les personnages cornus paléolithiques (qu'il est abusif d'appeler systématiquement "dieux") et les divinités cornues celtiques comme Cernunnos (sur lequel d'ailleurs on est réduit à faire des conjectures) : l'écart chronologique entre les deux est en effet de plusieurs millénaires.

Notes et référencesModifier

  1. Général romain amateur de chasse, Placidus se convertit au christianisme et prend le nom d’Eustache après avoir vu apparaître une croix entre les bois d’un cerf.
  2. Dossiers Histoire et Archéologie, 1987, no 21, p. 62-79.

Voir aussiModifier

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Articles connexesModifier

BibliographieModifier

  • Mircea Eliade, Histoire des idées et des croyances religieuses, 3 tomes, Payot, coll. « Bibliothèque historique », 2004 ;
  • Mircea Eliade, Le chamanisme et les techniques archaïques de l'extase, Payot, coll. « Bibliothèque historique », 1992.
  • Carlo Ginzburg (trad. Monique Aymard), Le sabbat des sorcières [« Storia notturna : una decifrazione del sabba »], Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des histoires », , 423 p. (ISBN 2-07-072741-6, présentation en ligne).
  • Margaret Alice Murray, trad. Thérèse Vincent, Le Dieu des sorcières ["the God of the witches"], Paris, Denoël, coll. « La Tour Saint-Jacques », 1957, 254 p.