Consensus de Washington

corpus de mesures libérales appliquées par la Banque Mondiale et par le FMI

Le consensus de Washington est un corpus de mesures d'inspiration libérale, datant de la « période Reagan » aux États-Unis, concernant les moyens de relancer la croissance économique, notamment dans les économies en difficulté du fait de leur endettement comme en Amérique latine. Ce consensus s'est établi entre les grandes institutions financières internationales siégeant à Washington (Banque mondiale et Fonds monétaire international) et le département du Trésor américain.

Il reprend les idées émises en 1990 dans un article par l’économiste américain John Williamson[1] qui, 10 ans plus tard, dira avoir été mal compris (« le terme est désormais utilisé comme une caricature de ma définition d'origine » écrivait-il en 1999)[2]. Selon l'auteur : le texte original soutenait dix propositions (ci-dessous) inspirées des idées de l'école de Chicago.

La littérature scientifique récente indique que l'implémentation des recommandations du Consensus de Washington a un effet positif sur la croissance économique et le développement[3],[4],[5].

HistoireModifier

Durant la fin des années 1980 en Amérique latine, la « décennie perdue » des années 1980 avait été marquée par une profonde crise économique, une hyperinflation dévastatrice, la déstructuration sociale et des instabilités politiques. Selon Le Monde diplomatique, la crise de la dette extérieure a écarté ce sous-continent des marchés financiers, le privant d'investissements extérieurs, avec un transfert net (négatif) de ressources financières, de près de 25 milliards de dollars en moyenne annuelle, en direction du Nord[6].

Un groupe d’économistes universitaires et experts auprès du FMI ou de la Banque mondiale réunis dans un séminaire à Washington travaillent à proposer une recette néo-libérale[réf. nécessaire] visant à stabiliser les économies « émergentes » de ces pays latino-américains (via l'ouverture des marchés, la privatisation, le contrôle de l’inflation, la déréglementation et la discipline budgétaire). L'un de ces économistes (John Williamson) qui travaillait à l’Institute of International Economics à Washington, a regroupé cette recette en la dénommant « consensus de Washington ». Ces recettes se positionnent face au consensus keynésien qui avait régné jusqu'aux années 1970.

Bénéficiant du contexte de crise idéologique globale lié à l'effondrement du communisme soviétique, ces propositions ont contribué au renouveau du libéralisme économique (en cours depuis les années 1970 et qui s'est manifesté sous sa forme « néolibérale »)[réf. nécessaire]. Cette recette a été appliquée (de manière sélective) par de nombreux États et par l'Europe, avec des niveaux de réussite très divers, et non sans susciter la critique.

Alors que le contre-modèle communiste a pratiquement disparu, les alternatives au « consensus dit de Washington » ont du mal à percer, mais quelques ébauches d'autres voies, que l'on pourrait qualifier de voies mixtes entre les extrêmes du capitalisme sans régulation et du communisme, sont avancées par les post-keynésiens, et les altermondialistes.

Ainsi, en 2003, naît un consensus concurrent au sein des économies latino-américaines victimes de la crise de 1982 : celui de Buenos Aires[7]. Cependant, il aura peu d'impact hors du sous-continent, et est aujourd'hui remis en cause par le retour au pouvoir de la droite dans la région.

« De par le monde, dix pays à revenu intermédiaire ont connu, de 1994 à 1999, de graves crises financières ayant dégradé le niveau de vie et, parfois causé la chute du gouvernement, aggravant le sort de millions de personnes. Face à la menace de la contagion financière, des économistes ont remis en question le rythme et l’enchaînement des mesures de déréglementation et de libéralisation. »[8]

Contenu du consensus de WashingtonModifier

Selon le consensus de Washington tel que présenté dans l'article paru en 1989 sous la plume de l'économiste John Williamson, la solution-type à une crise de la dette de l'État accompagnée de récession et d'hyperinflation, telle qu'elle existait en Amérique du Sud, passait par un « paquet » de réformes à imposer aux États par la Banque mondiale.
Ces dix commandements de libéralisation économique sont :

  1. Une stricte discipline fiscale[1] (des déficits budgétaires importants et prolongés causent une inflation et des fuites de capitaux. Les gouvernements doivent donc réduire au minimum ces déficits)[9] ;
  2. Réorientation des priorités de dépenses publiques[1] (l'argent public doit être réorienté vers des domaines offrant à la fois une rentabilité économique élevée et le potentiel d’amélioration de la répartition des revenus, tels que les soins de santé primaires, l’enseignement primaire et le développement des infrastructures)[9] ;
  3. Réforme fiscale (abaisser les taux marginaux et élargir l'assiette fiscale)[1].
  4. Taux d'intérêt : il faut les libéraliser (les marchés financiers nationaux doivent déterminer les taux d’intérêt d’un pays. Des taux d’intérêt réels positifs découragent la fuite des capitaux et augmentent l’épargne)[9].
  5. Taux de change compétitif (les pays en développement doivent adopter un taux de change compétitif qui favorisera leurs exportations en les rendant moins chères à l’étranger[9])[1] ;
  6. Libéralisation du commerce extérieur[1] (diminuer les tarifs douaniers et ne pas les appliquer aux biens intermédiaires nécessaires à la production pour l’exportation)[9].
  7. Élimination des barrières aux investissements directs étranger (pouvant fournir des compétences et des capitaux, ils doivent être encouragés)[9] ;
  8. Privatisation[1] (le privé serait plus efficace car ses dirigeants sont intéressés à leurs bénéfices et/ou ont des comptes à rendre aux actionnaires. Il faut donc privatiser les monopoles ou participations de l'État ou entreprises publiques, que l'États soit — idéologiquement — considéré comme un mauvais actionnaire ou — pragmatiquement — dans une optique de désendettement ; trop de réglementations publiques encouragerait la corruption et discrimine les petites entreprises qui auraient moins accès aux niveaux élevés de la bureaucratie[9] ;
  9. La déréglementation des marchés et de l'Économie (par l'abolition des barrières à l'entrée ou à la sortie) ;
  10. La protection de la propriété intellectuelle.

L'un des arguments en faveur de ce programme était l'existence d'administrations étatiques pléthoriques et parfois corrompues.

Effets des réformes économiquesModifier

Selon Grier & Grier (2021), entre 1970 et 2015, 49 pays sur 141 étudiés ont implémenté des réformes économiques suivant les recommandations du consensus de Washington. Sur un horizon 5 à 10 ans, l'implémentation durable de ces réformes a pour effet d'augmenter significativement le PIB/habitant. En utilisant les pays n'ayant pas implémenté les réformes recommandées par le consensus de Washington comme groupe de contrôle, Grier & Grier trouve que les pays ayant suivi les recommandations du consensus de Washington ont un PIB/habitant 16% supérieur 10 ans après l'implémentation des réformes que les pays du groupe de contrôle. Les résultats sont statistiquement robustes et Grier & Grier estiment que les critiques à l'encontre de l'agenda néolibéral du consensus de Washington sont infondées[4],[3].

Dans une note du Peterson Institute for International Economics, l'économiste Douglas Irwin montre que l'antithèse du consensus de Washington, à savoir : populisme, nationalisme économique, protectionnisme, déficits publics élevés et fort interventionnisme étatique dans l'économie ; a coûté très cher aux pays qui ont appliqué ces politiques[3]. Selon Funke & al. (2020), sur la période 1900-2018, on peut identifier 50 cas de dirigeants populistes ayant appliqué le contraire des réformes néolibérales recommandées par le consensus de Washington. 15 ans après dans les pays ayant implémenté ces réformes, le PIB/habitant était 10% inférieur en comparaison avec les pays n'ayant pas implémenté ces réformes. Par ailleurs, Funke & al. trouvent aussi que les inégalités économiques ne se sont pas réduites avec les réformes populistes[3],[10]. Les conséquences sont encore plus marquées dans les pays d'Amérique latine ayant appliqué un agenda populiste de gauche, comme le Venezuela, le Nicaragua et la Bolivie, et où le PIB/habitant est 20% inférieur en comparaison avec les pays n'ayant pas appliqué cet agenda[3],[11]. Irwin conclut sa note en affirmant : « Il est important de reconnaître qu'un nombre croissant de travaux académiques récents suggèrent que le Consensus de Washington a produit des progrès économiques tangibles alors que les politiques populistes hétérodoxes ont eu des coûts économiques particulièrement élevés. »[3].

S'attardant sur la libéralisation du commerce extérieur recommandée par le Consensus de Washington, Estevadeordal & Taylor (2013) montrent que la réduction des droits de douane sur les importations de biens intermédiaires et de capitaux ont un effet positif sur la croissance économique intérieure et contribue à l'accélérer[5].

CritiquesModifier

Il a été constaté que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale exigent de fait la mise en place de politiques inspirées de ces principes pour l'octroi de prêts aux États qui leur demandaient de l'aide. Loin d'avoir l'accord de tous les économistes, ce « consensus » est dénoncé par les altermondialistes et contient des points rejetés par nombre d’économistes, comme Jagdish Bhagwati ou deux prix Nobel d’économie Maurice Allais et Joseph Stiglitz (qui voient dans ces approches Le Triomphe de la cupidité[12] et qui critiquent durement ce consensus dans un ouvrage intitulé La Grande Désillusion. Stiglitz (alors économiste en chef et vice-président de la Banque mondiale) émet de vives critiques à l'égard des modalités de gestion des crises financières asiatiques par le FMI, et plus largement concernant les politiques de développement, dont celles de la Banque Mondiale, en particulier lors d'une conférence à Helsinki (1998) au World Institute for Development Economics Research (en), « More instruments and broader goals: moving towards the Post-Washington Consensus ». Il a ensuite détaillé ses critiques dans une suite de conférences qui seront publiées sous l’intitulé « Joseph Stiglitz and the World Bank — The Rebel Within » avec un commentaire de Ha-Joon Chang de l’Université de Cambridge)[13]

Certaines voix, plus à droite et plus classiques, ont aussi critiqué ce modèle. Ainsi, selon le prix Nobel d'économie Maurice Allais, le flottement généralisé des monnaies, la dérégulation financière et l'abaissement général des frontières économiques dans l'esprit du consensus de Washington peuvent nuire à l'économie mondiale. La crise en cours depuis 2007, la désindustrialisation en Europe et les délocalisations massives ont redonné une certaine actualité à ces positions longtemps contraires à l'esprit du temps.

Dani Rodrik, professeur d'économie politique à Harvard, sans remettre en cause totalement l'inspiration libérale[14] du consensus, met l'accent sur le rôle de l'exécutif national dans la maîtrise du processus. Il propose d'y ajouter notamment : la bonne gouvernance, la flexibilisation du marché du travail, une ouverture prudente du compte de capital (balance des paiements), l’indépendance de la banque centrale et la protection sociale. Il pense que différentes politiques peuvent conduire à un même résultat, et que le choix doit se faire en prenant en compte la situation concrète du pays considéré[15].

Barack Obama, en novembre 2018, reconnaît que la mondialisation et les politiques associées au consensus de Washington ont exacerbé les inégalités et contribué à alimenter la montée de l'alt-right[16].

Évolution des positions des organismes financiers internationauxModifier

À partir de la fin des années 2000, les organismes financiers internationaux (FMI et Banque mondiale) chargés d'appliquer ce consensus vont infléchir leur discours, voire leurs pratiques.

En 2007, dans son Rapport mondial sur le développement, la Banque mondiale, une des principales institutions à suivre le consensus de Washington, reconnaît la nécessité de l’intervention de l’État[17]. En 2008, le rapport de la mission croissance et développement, présidée par Michael Spence, conclut que, pour faire reculer la pauvreté, un État fort est nécessaire[18].

Avec la crise de 2008, le FMI appelle les États à utiliser leur budget, y compris en pratiquant le déficit, pour éviter une dépression. Durant la période 2008-2009, 16 des 19 plans élaborés avec le soutien du FMI recommandent des hausses des budgets sociaux. Enfin, le directeur général du FMI admet que la libre circulation des capitaux met en danger l'économie, nécessite un certain niveau de régulation et le cas échéant de taxation [18].

NotesModifier

  1. a b c d e f et g Williamson, John (1990), "What Washington Means by Policy Reform", in J. Williamson, ed., Latin American Adjustment: How Much Has Happened? (Washington: Institute for International Economics).
  2. (en) John Williamson, « What Should the Bank Think about the Washington Consensus? (Paper prepared as a background to the World Bank's World Development Report 2000 July 1999 ; Document préparé en juillet 1999 comme toile de fond pour le Rapport publié en 2000 par la Banque mondiale sur le développement dans le monde) », Peterson Institue, (consulté le 20 mai 2008)
  3. a b c d e et f (en) Douglas Irwin, « The Washington Consensus stands test of time better than populist policies », sur PIIE, (consulté le 16 mai 2021)
  4. a et b (en) « The Washington consensus works: Causal effects of reform, 1970-2015 », Journal of Comparative Economics, vol. 49, no 1,‎ , p. 59–72 (ISSN 0147-5967, DOI 10.1016/j.jce.2020.09.001, lire en ligne, consulté le 16 mai 2021)
  5. a et b Antoni Estevadeordal et Alan M. Taylor, « Is the Washington Consensus Dead? Growth, Openness, and the Great Liberalization, 1970s–2000s », The Review of Economics and Statistics, vol. 95, no 5,‎ , p. 1669–1690 (ISSN 0034-6535, DOI 10.1162/REST_a_00358, lire en ligne, consulté le 16 mai 2021)
  6. « Le « Consensus de Washington » », Le Monde diplomatique (consulté le 20 mai 2008)
  7. (en) « Buenos Aires consensus, a new agenda for Latinamerica », MercoPress,‎ (lire en ligne, consulté le 18 novembre 2018)
  8. Jeremy Clift, « Au-delà du consensus de Washington », Fonds monétaire international, (consulté le 20 mai 2008)
  9. a b c d e f et g Les dix commandements du consensus de Washington , Le Monde diplomatique
  10. (en) Manuel Funke, Moritz Schularick et Christoph Trebesch, « Populist Leaders and the Economy », CEPR Discussion Paper, Social Science Research Network, no ID 3723597,‎ (lire en ligne, consulté le 16 mai 2021)
  11. (en) « The economic consequences of durable left-populist regimes in Latin America », Journal of Economic Behavior & Organization, vol. 177,‎ , p. 787–817 (ISSN 0167-2681, DOI 10.1016/j.jebo.2020.07.001, lire en ligne, consulté le 16 mai 2021)
  12. Stiglitz, J (2010), Le Triomphe de la cupidité, Les liens qui libèrent
  13. Anthem Press 2001. Le point de vue de J. Stiglitz est aussi détaillé dans un ouvrage intitulé Globalization and discontents, (Norton 2002), traduit en français sous l’intitulé La Grande Désillusion (Fayard 2002).
  14. John Williamson, « Un train de réformes Consensus de Washington : un bref historique et quelques suggestions », Fonds monétaire international, (consulté le 31 octobre 2018)
  15. À propos de : D. Rodrik, Nations et mondialisation, La Découverte.
  16. ...lors d'une collecte de fonds pour l'institut James Baker ; (en-US) « Obama Admits Bipartisan Capitalist 'Washington Consensus' Fueled Far-Right & Multiplied Inequality », sur The Real News Network (consulté le 5 janvier 2019)
  17. « La Fin du consensus de Washington », ContreInfo.info,
  18. a et b Alain Faujas, « Le démantèlement progressif du "consensus de Washington" », Le Monde Économie, 7 avril 2010, p. 4

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier