Colonie Dignidad

Localisation de la colonie Dignidad au Chili
Colonie Dignidad
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Localisation de la colonie Dignidad au Chili
Villa Baviera.jpg

La colonie Dignidad (en espagnol : Colonia Dignidad, litt. « colonie de la dignité », initialement et officiellement Sociedad Benefactora y Educacional Dignidad, Société de Bienfaisance et d'Éducation dans la Dignité) est une communauté sectaire fondée au sud de Santiago du Chili en 1961 par l'ancien militaire nazi Paul Schäfer (ou Schaefer) dont les membres vivaient en autarcie complète, pratiquement sans contact avec le monde exterieur.

Elle devint tristement célèbre non seulement parce qu'elle servit de centre de détention et de torture d'opposants politiques sous la dictature militaire d'Augusto Pinochet, mais encore parce qu'elle fut le cadre d'abus sexuels pratiqués sur les mineurs de la colonie. Après le retour de la démocratie, en 1991, la colonie perdit son statut de société de bienfaisance et en 2005, sur la suggestion du marchand d'armes Gerhard Mertins, elle fut rebaptisée « Villa Baviera »[1].

Le site se trouve à environ 400 kilomètres au sud de la capitale, Santiago du Chili, sur le territoire "Parral VII", à 33 kilomètres au sud-est de la commune de Parral dont elle dépend, dans la province de Linares, région du Maule, au bord du Río Perquelauquén (es), qui forme la frontière avec la municipalité de San Fabián (région de Ñuble)[2],[3].

HistoireModifier

Paul Schäfer a fondé sa secte en Rhénanie en 1954[4]. L'Œuvre louable en apparence attire l'attention de la justice en raison de plusieurs plaintes pour maltraitance et pédophilie sur des mineurs déposées contre Paul Schäfer. Néanmoins, avant que la justice ne puisse intervenir, ce dernier parvient à s'enfuir au Chili, alors sous la présidence de Jorge Alessandri.

Schäfer s'installe au Chili en compagnie d'un ex-pilote de l'armée de l'air du IIIe Reich, Hermann Schmidt. Ils fondent en septembre 1961 la Sociedad Benefactora y Educacional Dignidad qui se rend acquéreuse du fond El Lavadero sur la commune de Parral[5], une ferme isolée avec 3 000 ha à près de 400 km au sud de Santiago, anciennement peuplée d'italiens[réf. nécessaire]. La société « caritative » est présentée comme fondée par des citoyens allemands, au profit des enfants et jeunes déshérités, « orphelins, paresseux et sans défense en général et en particulier ceux des provinces touchées par les tremblements de terre de l’année 1960 »[5]. C'est ainsi que naît la Colonie Dignidad.

Accumulant privilèges et exemptions, elle s'étendra sur 13 000 ha[6] et constituera quasiment une enclave de plusieurs kilomètres carrés, soit une zone de non-droit vivant en parfaite autarcie mais néanmoins prospère, et dans laquelle Schäfer règne en maître absolu.

La colonie disposait d'installations inhabituelles dans cette région du Chili, aussi éloignée de la « carretera central » : un hôpital, une piste d'aéroport, une centrale électrique... Elle disposait aussi de licences pour exploiter le titane et, semble-t-il, l'uranium [7]. La qualité du matériel médical dont elle était équipée lui permettait de rendre des soins médicaux excellents. Les paysans voisins qui s'y rendaient y étaient soignés gratuitement. Ils étaient encouragés à envoyer leurs enfants dans la colonie. Certains furent kidnappés comme le laisse à penser la disparition d'enfants chiliens dans la région, dont des jumeaux[8]. Des témoignages semblent laisser penser que le docteur Mengele, en fuite depuis 1945, aurait séjourné occasionnellement dans la colonie[9].

La colonie étendit sa surface à 13 000 ha, soit en achetant les terres des « campesinos », soit en se les appropriant de manière douteuse. Des propriétaires ayant résisté aux pressions en ont témoigné : un agriculteur, dont la ferme se trouve juste avant l'entrée principale de la colonie, et le couvent San Manuel[10], propriétaire de six hectares donnés par les colons italiens prédécesseurs de Schäfer.

La vie dans la Colonie DignidadModifier

À l'intérieur de la colonie, l'organisation sociale était basée sur le travail forcé et l'interdiction de tout épanouissement individuel. Les jeunes gens étaient « forcés à se reproduire » et leurs bébés leur étaient retirés au bout de quelques mois.

Rares sont les personnes qui ont pu s'enfuir de la colonie (seulement 5 en 40 ans). La Colonie fait publiquement parler d'elle en 1966, lors des trois tentatives de fuite de l'un de ses colons, Wolfgang Müller, qui dénonce une série d'abus commis de la colonie, et le rôle joué par Paul Schäfer[5].

La Colonie Dignidad sous la dictature d'Augusto PinochetModifier

Sous la dictature d'Augusto Pinochet, la DINA (Dirección de inteligencia nacional, la police politique), dirigée par Manuel Contreras, trouvera dans la Colonie Dignidad une base logistique pour sa campagne d'élimination d'opposants baptisée Opération Condor. La colonie servit, en effet, de fabrique d'armements, de centre de détention et de torture des opposants marxistes et socialistes[11]. Tant Augusto Pinochet que Manuel Contreras rendaient régulièrement visite à la Colonia Dignidad[1].

La fin de la Colonie DignidadModifier

En mars 1977, Amnesty International Allemagne a publié une enquête très complète sur la Colonie Dignidad[12], mais le pendant allemand de la colonie a intenté un procès contre l'ONG[13] pour interdire la diffusion de l'enquête[réf. souhaitée]. Le juge a accédé à la demande en statuant sur la forme et non sur le fond de l'enquête[réf. nécessaire]. Celle-ci n'a donc pas pu être diffusée[réf. nécessaire]. De la même façon, la Colonie obtient la levée de l'immunité diplomatique de consuls allemands afin de leur intenter un procès en diffamation ; cette mesure est toutefois annulée sous la pression internationale[13]. Plus généralement, la Colonie se livre à une politique de riposte judiciaire contre quiconque dit du mal d'elle[13]. La presse chilienne elle-même, sans trop se compromettre, a écrit des articles sur la colonie (ferme modèle, persécutions des sœurs de San Manuel, rapts d'enfants, etc.). Le premier reportage télévisé sur la colonie a été réalisé en 1983 par le jeune candidat au jeu télévisé La Course autour du monde François Hubert. Aussitôt diffusé sur les chaînes francophones (Antenne 2, SSR, SRC, RTL), le couvent San Manuel ainsi que les Chiliens qui avaient aidé le jeune réalisateur ont été persécutés (l'un d'eux arrêté et torturé)[14].

L'impunité dont bénéficiait la Colonie Dignidad va partiellement et progressivement s'effriter après la fin de la dictature Pinochet (en 1990). En 1991, elle perd son statut d'association caritative et se rebaptise Villa Baviera. En 1996-1997[réf. souhaitée], l'étau se resserre autour de Paul Schäfer, accusé d'abus sexuels sur mineurs et de torture pour lesquels lui et son entourage sont jugés coupables dans les années 2000[5]. La Société est aussi condamnée pour la disparition de trois citoyens chiliens, Juan Merino Molina, Álvaro Vallejos et Adán Valdebenito, ainsi que pour actes de séquestration et de tortures[5]. En 1997, Paul Schäfer disparaît de la circulation et échappe aux enquêteurs durant plusieurs années. Il est alors âgé de 76 ans, et certains le pensent mort. Il est finalement capturé en Argentine en mars 2005. Schäfer est mort en prison, le 24 avril 2010, des suites de problèmes cardiaques, à l'âge de 89 ans. Malgré la condamnation à 33 ans de prison pour abus sexuels, et certaines condamnations pour avoir violé la loi sur la détention d'armes, pour homicide et torture, il n'aura jamais été condamné pour tous les crimes qu'il a commis, et emporte sans doute beaucoup de secrets dans sa tombe.

Interrogé en mars 2005 par le juge Alejandro Madrid à propos de la mort de l'ancien président chrétien-démocrate Eduardo Frei Montalva, l'Américain Michael Townley, agent de la DINA, avoua l'existence de liens entre la Colonia Dignidad et le Laboratoire de guerre bactériologique de l'armée chilienne[réf. souhaitée]. Les enquêteurs soupçonnent que le poison qui a tué Eduardo Frei Montalva dans la clinique de Santa Maria en 1982 a été élaboré dans cet endroit. Ce nouveau laboratoire de l'armée, à l'intérieur de la Colonia Dignidad, aurait été, selon Townley, le successeur du laboratoire de la DINA Via Naranja de lo Curro, où Townley travaillait avec le chimiste Eugenio Berrios. Townley a aussi témoigné au sujet d'expériences biologiques commises sur des prisonniers dans ce lieu qui fut aussi un camp de détention[15].

Villa BavieraModifier

En septembre 2007, Colonia Dignidad, en difficulté économique et pâtissant d’une réputation sinistre, se convertit au tourisme : elle est rebaptisée Villa Baviera[16].

FilmsModifier

La Colonia Dignidad a fait l'objet de documentaires :

La Colonia Dignidad a inspiré des fictions :

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

  • Frédéric Ploquin et Maria Poblete, La colonie du docteur Schaefer, une secte nazie au pays de Pinochet, Fayard, 2004.
  • John Dinges (en), Les Années Condor, La Découverte, 2005.
  • Frédéric Ploquin et Maria Poblete, L'Abominable Docteur Schaefer. Une secte nazie et pédophile dans les Andes, La mécanique générale, 2016.

Articles connexesModifier

Notes et référencesModifier

  1. a et b Territoires de la mémoire, recension du livre de PLOQUIN, Frédéric et POBLETE, Maria, La colonie du docteur Schaefer, une secte nazie au pays de Pinochet, Paris, Fayard, 2004
  2. (de) « Colonia Dignidad », dans Wikipedia, (lire en ligne)
  3. (es) « Colonia Dignidad », dans Wikipedia, la enciclopedia libre, (lire en ligne)
  4. (de) Wolfgang Kaes, « Colonia Dignidad: Wo der Terror begann », Die Zeit,‎ (ISSN 0044-2070, lire en ligne, consulté le 11 mars 2020)
  5. a b c d et e (es) « Registro guia del fondo sociedad benefactora y educational Colonia Dignidad », Archivo Nationa de Chile
  6. Surface évoquée dans https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2010/04/24/l-ancien-nazi-paul-schaefer-est-mort-au-chili_1342341_3382.html
  7. (es) « Una extraña Dignidad », Hoy,‎
  8. Paulina de Cristo, mère supérieure du couvent San Manuel, interviewée par le journaliste belge François Hubert à l'occasion de son reportage "Colonia Dignidad", diffusé dans l'émission La Course autour du monde (Antenne 2, RTL-TV, SSR, SRC) et dans le JT de Christine Ockrent (Antenne 2) en janvier 1984.
  9. Basé sur l'interview du fermier plus proche voisin de la colonie, réalisée par François Hubert (voir réf. ci-dessus), évoquant le passage d'un médecin allemand pratiquant des expériences et dont la description pourrait correspondre à celle de Mengele.
  10. Ce couvent était dirigé par Madre Paulina, sœur de Don Carlos Camus, évêque de Linares et co-fondateur du Vicariat de Solidaridad, venant lui aussi en aide aux plus démunis et aux victimes de violences étatiques.
  11. (es) Manuel Delano, « Colonia Dignidad: las huellas del pasado », Hoy,‎
  12. Colonia Dignidad. Deutsches Mustergut in Chile - ein Folterlager der DINA (Une ferme allemande modèle au Chili - un centre de torture de la DINA), Frankfurt, mars 1977.
  13. a b et c (es) « Exclusivo de BBC Mundo: los macabros detalles de Colonia Dignidad que escondían los archivos desclasificados por Alemania », sur bbc.com,
  14. Le cas du Dr Luis Alvarez a été reconnu par la commission chilienne chargée de reconnaître les victimes du régime de Pinochet et de fixer le montant des indemnités. La consule de France qui avait co-organisé l'exfiltration du Dr Alvarez vers Paris en 1984 a été déclarée persona non grata et expulsée du Chili peu après.
  15. Michael Townley fue interrogado por muerte de Frei Montalva, Radio Cooperativa, 30 mars 2005.
  16. Glen Recourt Rue.89.com, « Au Chili, une colonie nazie devenue centre de vacances », (consulté le 21 décembre 2010)


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