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Bruges-la-Morte

roman de Georges Rodenbach
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Bruges-la-Morte
Bruges-la-Morte Frontispice Khnopff 1892.jpg
Couverture originale de 1892, comportant le motif de Fernand Khnopff.
Langue
Auteur
Genre
Date de parution

Bruges-la-Morte est un roman de l'écrivain belge de langue française Georges Rodenbach (1855-1898), considéré comme un chef-d'œuvre du symbolisme, publié d'abord en feuilleton dans les colonnes du Figaro du 4 au , puis en volume en mai de la même année, chez Marpon & Flammarion (Paris), illustré de reproductions de photographies représentant divers aspects de la ville[1].

Cet ouvrage, dont le personnage central est la ville de Bruges elle-même, remporte un certain succès, rendant son auteur célèbre.

Mais, pour avoir décrit, en français, Bruges, le cœur battant de la Flandre sous un aspect nostalgique et avoir mené campagne contre le projet de Bruges-port de mer (ou Zeebruges), Rodenbach est toujours, selon Tom Lanoye, persona non grata dans sa ville d'élection[2], alors qu'il a largement contribué à sa renommée, et donc à une partie de son regain économique.[travail inédit ?]

Né à Tournai, déclinant des thèmes flamands en langue française, comme Verhaeren, Georges Rodenbach, premier écrivain belge à réussir à Paris, annonce toutes les contradictions de la Belgique actuelle. Son cousin, le poète Albrecht Rodenbach était d'ailleurs l'un des chantres d'une Flandre nationaliste en voie d'émancipation.[travail inédit ?]

L'œuvreModifier

 
Image d'ouverture du récit.

L'édition originale de 1892 comporte une couverture illustrée par une reproduction d'un dessin de Fernand Khnopff et, à l'intérieur, tout au long du récit, des similigravures issues de prises de vue de la ville de Bruges ; ces 35 images ont été gravées par l'atelier Ch.-G. Petit et Cie, d'après des clichés des studios Lévy et Neurdein. Si elles ont été retouchées pour les besoins de l'impression à l'époque, néanmoins, elles appartiennent totalement au récit[3].

L'avertissementModifier

Dans l'avertissement placé en tête de son livre, Rodenbach écrit :

« Dans cette étude passionnelle, nous avons voulu aussi et principalement évoquer une Ville, la Ville comme un personnage essentiel, associé aux états d'âme, qui conseille, dissuade, détermine à agir. Ainsi, dans la réalité, cette Bruges, qu'il nous a plu d'élire, apparaît presque humaine… Un ascendant s'établit d'elle sur ceux qui y séjournent. Elle les façonne selon ses sites et ses cloches. Voilà ce que nous avons souhaité de suggérer : la Ville orientant une action ; ses paysages urbains, non plus seulement comme des toiles de fond, comme des thèmes descriptifs un peu arbitrairement choisis, mais liés à l'événement même du livre. C'est pourquoi il importe, puisque ces décors de Bruges collaborent aux péripéties, de les reproduire également ici, intercalés entre les pages : quais, rues désertes, vieilles demeures, canaux, béguinage, églises, orfèvrerie du culte, beffroi, afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence et l'influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l'ombre des hautes tours allongée sur le texte. »

RésuméModifier

Hugues Viane, fuyant une ville « cosmopolite », probablement Paris, s'est fixé quai du Rosaire à Bruges. Il y mène, avec sa pieuse servante, une vie calme et retirée, cultivant sa douleur dans le souvenir de son épouse disparue. De celle-ci, il a conservé dans un coffret de cristal une tresse blonde qu’il vénère chaque jour. Ce n'est pas au hasard qu'il a choisi Bruges. Personnage principal et omniprésent, la cité s'associe à son chagrin, s'assimile même à la morte. Un soir, à la sortie de Notre-Dame, Hugues rencontre une jeune inconnue dont la ressemblance avec la défunte le remplit de stupeur. Il la prend en filature jusqu'au Théâtre. Là, il découvre que Jane Scott joue le rôle d’une danseuse dans Robert le Diable de Meyerbeer. En devenant son amant, il espère retrouver le bonheur qu'il a connu avec sa compagne. La ville austère lui reproche cette liaison scandaleuse… Le récit se termine en tragédie. Lors de la procession du Saint-Sang, Hugues Viane étrangle la comédienne avec la chevelure qu’elle a, sans le savoir, profanée.

AnalyseModifier

Roman de gare, thriller avant la lettre, poème en prose écrit dans une langue magistrale, mythe d'Orphée revisité, conte initiatique, Bruges-la-Morte, cette œuvre universelle, pièce maîtresse du symbolisme littéraire offre une pluralité d’interprétations qui continue de lui assurer un succès constant.
  • Est-ce un roman ou non ?

Le livre présente une série d'enjeux esthétiques et formels qui sont en lien avec la philosophie symboliste. Il y a cependant un problème de représentation, puisque le symbolisme se présente comme incapacité d'écrire un récit, il y a là un problème esthétique dans l'écriture d'un roman symbolique.

  • Ce que le livre dit :

Ce n'est pas un roman sur une histoire, mais bien le récit d'une ville. En lui donnant son titre, il lui accorde toute l'importance d'un personnage, car ceux-ci ne sont pas l'élément central du roman. Cela dit, le roman ne contredit pas les récits réalistes (qui vise une étude), mais il se fond avec le récit symbolique, qui lui se veut une étude des passions.

Le thème de la ville est donc le thème central du récit :

  1. Sert de paysage
  2. Sert de décor
  3. Sert de passion

Le roman met en scène un double discours qui vise l'étude des passions (donc étude il y a au sens réaliste) et le texte (texte au sens où se déroule une trame et des tissus circonstanciels).

Le roman en tant qu'étude aboutit ce faisant à un récit. Récit qui témoigne une impossibilité d'atteindre un idéal (p. 269 Bruges-la-morte, le meurtre de Jane). La seule possibilité du récit se trouve dans le thème de la mort. Par possibilité, comprenons l'atteinte de l'Idéal telle que vue par les symbolistes :

« La poésie symbolique cherche à vêtir l'Idée d'une forme sensible qui, néanmoins, ne serait pas son but à elle-même, mais qui, tout en servant à exprimer l'Idée, demeurerait sujette. L'Idée, à son tour, ne doit point se laisser voir privée des somptueuses simarres des analogies extérieures ; car le caractère essentiel de l'art symbolique consiste à ne jamais aller jusqu'à la concentration de l'Idée en soi. Ainsi, dans cet art, les tableaux de la nature, les actions des humains, tous les phénomènes concrets ne sauraient se manifester eux-mêmes ; ce sont là des apparences sensibles destinées à représenter leurs affinités ésotériques avec des Idées primordiales[4]. »

Hugues touche la mort et s'y perd à ne jamais complètement se perdre physiquement. Il est habité par des passions, notamment la tristesse, la mélancolie (qui est alimentée par le décor sombre de la ville et le monde physique), le ressentiment et l'amour. Il se perd dans ses passions et l'Idéal recherché est la mort. C'est pourquoi Jane s'offre comme possibilité. Elle est une copie conforme de la morte (la femme décédée de Hugues).

Hugues cherche à totaliser son expérience. Il recherche la totalisation paradigmatique, la répétition donne alors une unité totale, répétitions de mot, mais aussi de sens. Se répéter la morte, c'est vider le sens du symbole de la morte. Ce symbole est donc disposé à se remplir, c'est pourquoi Jane devient la figure analogique de la morte, puisqu'elle incarne une représentation parfaite de la défunte. Elle devient littéralement le symbole.

ThèmesModifier

AdaptationsModifier

RééditionsModifier

La première publication de Bruges-la-Morte a lieu, en , sous forme de feuilleton, dans Le Figaro ; elle est suivie, en juin de la même année, d'une seconde édition du texte, cette fois en volume, étoffée de deux chapitres supplémentaires (les VI et XI de l'édition actuelle), et des trente-cinq photographies de Bruges[5].

Par la suite, les éditions en français suppriment une partie des images originales (en 1909, seules 19 images demeurent), puis, totalement à partir de 1910, les similigravures étant remplacées par des photos d'amateurs. En 1914, Flammarion renonce aux photos, et propose des dessins. La première édition à reprendre le dispositif texte-photos en respectant le choix de Rodenbach est celle d'Atlas Press, à Londres, pour la traduction anglaise de 1993. Il faut attendre l'édition en poche chez Garnier-Flammarion de 1998 pour retrouver, en français, l'exacte reproduction du récit accompagné de ses images[6].

CinémaModifier

Le roman a été adapté trois fois au cinéma : en 1915 par Evgueni Bauer, sous le titre Rêves, en 1980 par Alain Dhénaut sous le titre de Bruges la morte, et en 1981 par Roland Verhavert sous le titre presque éponyme Brugge, die stille.

Dans un article publié dans Le Monde de Rodenbach[7], Ana Gonzalez Salvador, directrice du Centre d'études pour la Belgique, a montré que le cinéaste Alfred Hitchcock s'est inspiré de Bruges-la-Morte, au travers du roman policier D'entre les morts de Boileau-Narcejac, pour son film Sueurs froides (Vertigo).

OpéraModifier

Le roman a été adapté et mis en musique en 1920 par le compositeur autrichien Erich Wolfgang Korngold dans son opéra Die tote Stadt (La Ville morte).

Notes et référencesModifier

  1. Paul Edwards, Soleil noir : photographie et littérature des origines au surréalisme, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008, pp. 42-56.
  2. « Ville morte, auteur honni (essay) – Georges Rodenbach, Bruges ‘la ville morte’, et la Flandre rancuneuse «  Tom Lanoye », sur www.lanoye.be (consulté le 24 mai 2017)
  3. (en) « Georges Rodenbach, Bruges-la-Morte », par James Elkins, 2014, dans Writing with images.
  4. Jean Moréas, « Manifeste du symbolisme », dans Le Figaro, 18 septembre 1886.
  5. Le dispositif photo-littéraire. Texte et photographies dans Bruges-la-Morte par Véronique Henninger, dans Romantisme, 2015/3 (n° 169), pp. 111-132 — en ligne sur Cairn.
  6. « Bruges-la-Morte : une œuvre hybride », par Mehdi Motlagh, 7 avril 2013.
  7. En 1999, éd. Labor à Bruxelles.

Voir aussiModifier

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Articles connexesModifier

Liens externesModifier