Barrer le T

Barrer le T est, lors d'un engagement naval, la manœuvre qui consiste à se présenter perpendiculairement à la ligne de bateaux adverses (représentant ainsi schématiquement un « T » où la ligne de navire attaquée est le corps de la lettre et où l'attaquant représente la barre horizontale).

Barrer le « T » : en bleu les attaquants, en rouge les défenseurs.

Le résultat de la manœuvre est que pour l'escadre attaquée :

  • le feu de l'escadre qui a barré le « T » se concentre sur le navire de tête, puis sur le second quand le premier est coulé ou désemparé,
  • le reste de l'escadre attaquée ne peut pas répliquer dans l'axe du bâtiment qui la précède et ne peut utiliser que ses tourelles avant.

Toutes choses égales par ailleurs, celui qui a « barré le T » bénéficie d'une supériorité de feu d'au moins 2 à 1.

Un autre avantage pour la flotte barrant le T est lié à la qualité de la précision de l'artillerie. Il est plus facile pour un canon de tirer avec précision dans une direction que de tirer à une distance précise. La flotte qui barre le T voit une cible relativement étroite, mais relativement profonde. Ainsi, le tir précis en direction peut être imprécis en distance de quelques mètres, sans conséquence. Au contraire, la flotte qui est dans la branche verticale du T voit une cible plus large mais moins profonde, donc plus difficile à atteindre.

Cette tactique eut un effet considérable, car, pendant des décennies, les commandants des escadres avaient un rêve, barrer le T à l'ennemi, et une hantise, se le laisser barrer.

La bataille de Trafalgar, le , est un contre-exemple : la flotte de Nelson se laisse barrer le T par la flotte franco-espagnole, qui est disloquée en son centre par la flotte anglaise.

DéveloppementModifier

Au temps de la marine à voile, les canons étaient très peu mobiles et ne pouvaient quasiment tirer que perpendiculairement au navire. Le plus souvent, les vaisseaux de deux flottes ennemies suivaient des lignes de bataille parallèles (d'où l'expression « navire de ligne »), chacun engageant un navire ennemi sur son travers.

Au cours du XIXe siècle, sont apparus les navires en acier disposant de tourelles rotatives. Ces tourelles ont été disposées tout d'abord sur le flanc des bâtiments et elles ne pouvaient donc tirer que sur un bord. Puis, avec la croissance des calibres, elles ont été disposées sur le pont avec la possibilité de tirer à bâbord comme à tribord. Elles permettaient donc à un navire de tirer avec tous ses canons, avant ou arrière, sur une même cible. C'est dans ces conditions que la tactique a été mise au point.

Les progrès de l'artillerie navale et des systèmes de contrôle de tir ont permis de passer d'engagements à 6 000 m (3,2 milles marins), lors de la bataille de Tsushima en 1905, à des engagements à 20 000 m (10,8 milles marins) lors de la bataille du Jutland en 1916.

Avec le remplacement de la poudre noire par la poudre pyroxylée, les affûts de canon de marine ont été plus longs, plus précis, et plus fiables.

L'apparition du radar pendant la Seconde Guerre mondiale a également permis des tirs de nuit et, dans la journée, des tirs plus précis.

La tactique de barrer le T est devenue obsolète vers la fin de la Seconde Guerre mondiale avec le développement de l'aviation embarquée qui joua désormais un rôle majeur dans toutes les batailles, ainsi qu'avec l'apparition des missiles.

Principales batailles navales concernéesModifier

Bataille de Lissa ()Modifier

 
Le contre-exemple de la bataille de Lissa : les Italiens en bleu, les Autrichiens en rouge

Les Autrichiens se laissent volontairement barrer le T par les Italiens pour les éperonner grâce à des navires plus rapides.

Bataille de Tsushima ()Modifier

Première véritable mise en œuvre : l'amiral Togo avait parfaitement compris l'avantage d'avoir une escadre plus rapide et mieux entraînée que l'escadre adverse. Il remporta une victoire éclatante contre l'escadre de Rodjestvenski pendant la Guerre russo-japonaise.

Bataille d'Elli ()Modifier

Le contre-amiral grec Pávlos Koundouriótis, à bord du croiseur Georgios Averoff, à une vitesse de 20 nœuds, barre le T à une escadre turque, la forçant à la retraite.

Bataille du Jutland (31 mai 1916)Modifier

 
Les Britanniques en bleu barrent 2 fois le T aux Allemands en rouge, lors de la bataille du Jutland.

L'amiral anglais John Jellicoe, commandant la flotte britannique, arriva à barrer le T deux fois à la flotte allemande. Mais, celle-ci réussit à se dégager par deux fois en faisant demi-tour en raison de la mauvaise visibilité.

Attaqué par une importante flottille de torpilleurs, Jellicoe commit l'erreur de se retirer au lieu de faire face et de ce fait perdit le contact avec la flotte allemande en mauvaise posture. Le Jutland est connu comme « la bataille des occasions perdues ».

Bataille du cap Espérance (11-12 octobre 1942)Modifier

Première victoire navale de nuit des États-Unis quand une flotte de croiseurs et destroyers commandée par l'amiral Norman Scott barre le T à une flotte japonaise comparable commandée par l'amiral Aritomo Gotō et venue bombarder les forces américaines sur Guadalcanal.

bataille du détroit de Surigao (25 octobre 1944)Modifier

Cette bataille est un des épisodes de la bataille du golfe de Leyte pour la reconquête des Philippines.

Le contre-amiral Jesse Oldendorf gardait l'entrée nord du détroit de Surigao. Il commandait une flotte de six cuirassés accompagnés de nombreux croiseurs.

Une flotte japonaise plus réduite commandée par l'amiral Shoji Nishimura tentait de forcer le franchissement du détroit.

Les destroyers américains coulèrent quelques navires japonais lors d'une attaque nocturne. Puis, les cuirassés américains prirent position en travers du détroit et barrèrent le T à la flotte japonaise restante en la détruisant presque complètement, grâce également à l'utilisation du radar.

Ce fut à la fois la dernière bataille navale de l'histoire engageant des cuirassés et la dernière occasion de barrer le T.

BibliographieModifier

Jacques Mordal, 25 siècles de guerre sur mer, Verviers, Belgique, Robert Laffont, coll. « collection Marabout », , tome 1 : 286 p. ; tome 2 : 286 p. p.

Voir aussiModifier