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L'épisode du « vrai-faux charnier » de Timișoara est né de l'exhumation en , pendant la révolution roumaine de 1989, d'une vingtaine de corps de personnes mortes avant le début des événements et prises pour des victimes civiles de la répression du régime communiste de Roumanie dirigé par Nicolae Ceaușescu. Cette découverte, photographiée et filmée par les médias internationaux, et accolée à de fausses informations propagées notamment par l'agence de presse yougoslave Tanjug, est devenue dans un second temps une polémique médiatique, hâtivement commentée en France sous l'angle du complot, de la désinformation et d'une manipulation des médias. Aucun élément matériel n'a jamais permis d'établir que l'exhumation de ce charnier ait été orchestrée par quiconque, hormis le désordre produit par l'insurrection dans la ville.

Sommaire

ContexteModifier

Sous le régime communiste, la ville de Timișoara (350 000 habitants) était la plaque tournante des passeurs qui, contre rémunération, aidaient les candidats à l'exil à échapper à la dictature à travers la frontière yougoslave, et la ville, surnommée « Fugidava » (la « cité d'où l'on fuit »)[1] était particulièrement surveillée par la police politique « Securitatea » et par les garde-frontières, créant une ambiance de terreur et de paranoïa, sciemment entretenue pour dissuader les fuyards[2]. Alors que le rideau de fer avait commencé à s'ouvrir depuis le , ce n'est pas par hasard que la révolution roumaine commence à Timișoara le avant de se propager à Bucarest où les cadres communistes favorables à un changement de politique forment un Front de salut national constitué autour d'Ion Iliescu, provoquant la fuite des époux Ceaușescu le . Le 25 décembre, Ceaușescu et sa femme Elena sont capturés avant d'être jugés, condamnés et exécutés selon une procédure expéditive que le régime réservait à ses opposants[3].

Entre le 17 et le , des combats violents ont lieu car Iliescu déclare à la télévision que des « partisans de Ceaușescu veulent mettre le pays à feu et à sang », et appelle la population et la troupe « aux armes pour défendre la démocratie »… c'est-à-dire, en pratique, le FSN qui prend le contrôle de toute la logistique de l'État. Les médias contrôlés par le FSN ayant diffusé ces fausses informations durant les évènements, militaires et manifestants se sont tiré dessus mutuellement, pensant tous combattre les « terroristes de Ceaușescu », dont on n'a retrouvé ultérieurement aucune trace[3]. De ce fait, parmi toutes les révolutions contre les dictatures communistes européennes, la roumaine est la plus violente, avec 1 104 morts et 1 761 blessés[4]. À Timișoara, plus de 70 personnes sont tuées et 300 autres blessées, dont 253 par balles. On compte 65 morts et 268 blessés pour la seule journée de manifestation du .

Dans la nuit du au , 43 cadavres ont été évacués de l'hôpital départemental de Timișoara et incinérés dans la banlieue de Bucarest pour en effacer la trace[5], le pouvoir voulant faire passer les disparus pour des « traîtres à la patrie socialiste » ayant passé la frontière yougoslave. Ces disparitions conduisent les familles et les proches des victimes à rechercher partout dans la ville les corps disparus. C'est cette ambiance désespérée et paranoïaque qui poussa les habitants de Timișoara, dans le chaos des évènements et des rumeurs contradictoires, à fouiller les jardins publics, les canaux, les terrains vagues et les principaux cimetières, pour finalement exhumer les corps du charnier de la morgue de la rue de Lipova (strada Lipovei) [6].

Affaire médiatiqueModifier

Les rédactions occidentales provoquent une polémique sur le rôle des médias et le nombre des victimes de la révolution en accolant les photographies des corps exhumés à la morgue de Timișoara à des informations fantaisistes des médias roumains relayées par l'agence de presse yougoslave Tanjug. Depuis plus de vingt ans, cette polémique est même devenue un cas d'école pour la formation des journalistes. Centrée sur la critique de la « chasse au scoop » des médias occidentaux, elle a occulté le patient travail d'enquête et de recoupement des journalistes roumains et des associations des victimes de la Révolution. Ceux-ci luttent pour que soient établies les responsabilités dans les crimes commis, nourrissent et préservent la mémoire des événements et s'opposent à tous ceux que l'oubli et la confusion arrangent.

Parmi les chiffres fantaisistes repris par les médias occidentaux, et en particulier français, sans concertation avec les reporters présents sur place, et qui mélangent allègrement les sources de Bucarest et de Timișoara :

  • TF1 : « Ceaușescu, atteint de leucémie, aurait eu besoin de changer son sang tous les mois. Des jeunes gens vidés de leur sang auraient été découverts dans la forêt des Carpates. Ceaușescu vampire ? Comment y croire ? La rumeur avait annoncé des charniers. On les a trouvés à Timișoara. Et ce ne sont pas les derniers »[7].
  • Le quotidien Libération avec Serge July titre « Boucherie ». On y lit : « Timișoara libéré découvre un charnier. Des milliers de corps nus tout juste exhumés, terreux et mutilés, prix insupportable de son insurrection »[8].
  • Le Monde félicite La Cinq d'avoir « révélé l'horrible charnier des victimes des manifestations du dimanche précédent »[9].

Ces mêmes allégations et graves approximations sont également reprises par les médias étrangers :

  • Le renommé journal espagnol El País avance qu'« à Timișoara, l'armée a découvert des chambres de torture où, systématiquement, on défigurait à l'acide les visages des dissidents et des leaders ouvriers pour éviter que leurs cadavres ne soient identifiés »[8].
  • The New York Times, tout en soulignant que ces chiffres n'ont pas été confirmées par des sources indépendantes, avance que 4 500 personnes auraient été massacrées en trois jours[10].

C'est le journal Le Figaro qui, dans son édition du , annonce qu'il s'agissait d'un faux, que les morts montrés à la télévision avaient été déterrés du « cimetière des indigents » de la ville[11].

Chronologie médiatiqueModifier

  •  :
    • « 4 632 cadavres », victimes des émeutes des et , « soit par balles soit par baïonnette » (Tanjug), 7 614 manifestants fusillés par la Securitate. Sources : agences hongroise, est-allemande et yougoslave, repris par l'AFP à 18 h 54[8]
    • « 4 630 cadavres », « bilan tristement officiel ». Sources : Guillaume Durand (La Cinq), France Inter[8].
  •  : « 4 630 cadavres ». Source: Libération. Éditorial de Serge July, titré Boucherie : « Timișoara libéré découvre un charnier. Des milliers de corps nus tout juste exhumés, terreux et mutilés, prix insupportable de son insurrection. »[8]
  •  : « 689 morts » en Roumanie, dont 90 et 147 à Timișoara. Source : Libération.
  •  : polémique sur l'éthique journalistique. Source : L’Événement du jeudi[8].

InterprétationModifier

L'affaire semble essentiellement due à une compétition des médias entre eux, chacun reprenant l'information du concurrent en l'amplifiant. Le sociologue Pierre Bourdieu a appelé ce phénomène « la circulation circulaire de l'information »[12].

Notes et référencesModifier

  1. Ionel Apostolatu, (ro) Aspecte ale contaminației lexicale în limba română, Universitatea „Dunărea de Jos”, éd. Europlus, Galaţi 2009 sur [1].
  2. Radu Portocală, Autopsie du coup d'État roumain, Calmann-Lévy, 1990, 194 pages, (ISBN 978-2702119358).
  3. a et b R. Portocală, Op. cit., Calmann-Lévy 1990.
  4. Données de l’Office national pour le culte des héros sur [2]
  5. « Gilles Saussier / diaporama sur les victimes de la révolution roumaine à Timișoara », sur VIMEO,
  6. Gilles Saussier, Le Tableau de Chasse, Paris-Cherbourg, Le Point du Jour,
  7. Jean-Claude Guillebaud, « Roumanie : qui a menti ? », Le Nouvel Observateur,
  8. a b c d e f g et h Analyse du phénomène sur Acrimed
  9. Le Monde,
  10. (en) « UPHEAVAL IN THE EAST; Mass Graves Found in Rumania; Relatives of Missing Dig Them Up », The New York Times,
  11. Ignacio Ramonet, « Télévision nécrophile », Le Monde diplomatique, .
  12. Pierre Bourdieu, Sur la télévision, Raisons d'agir, (ISBN 9782912107008)

Voir aussiModifier