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Les œuvres consacrées à la biologie représentent près du tiers de l’œuvre d’Aristote. On pense généralement que ces œuvres sont les plus tardives, écrites bien après l’Organon ; il abandonne complètement sa logique, au profit de la seule observation : la théorie devra rendre compte de ce qui est observé, et non l’inverse — alors que Platon, dans sa classification des animaux (cf. Le Sophiste) met les poissons dans le même groupe que les oiseaux, ou qualifiait l’homme d’« animal bipède sans plumes ».

Ces œuvres semblent adressées à un public cultivé, moins large que celui auquel les dialogues étaient destinés, mais ne se limitant pas aux membres du Lycée.

Une des difficultés auxquelles se heurte Aristote est que la nature est le lieu de l’accidentel : on ne peut discourir sur ce qui se produit nécessairement, comme c’est le cas pour la théologie ou les mathématiques, mais sur ce qui se produit le plus souvent : le meilleur exemple est l’existence des monstres. La nature n’est pas pour autant complètement livrée au chaos, un ordre se dégage de l’observation : « la nature ne fait rien en vain ni de superflu » : tout a sa raison d’être, donc est explicable par la raison.

Cette œuvre est principalement descriptive. L’Histoire des animaux est le plus ancien et consiste en une vaste compilation de faits concernant la vie des différentes espèces animales, qu'Aristote a recueillis sans toujours les examiner de façon critique. Les ouvrages suivants, Parties des animaux et Génération des animaux, sont nettement scientifiques et corrigent de nombreuses opinions communes. Parties des animaux vise à établir une classification des animaux par genre et par espèce. Ce pan de la science aristotélicienne aura une durée de vie bien plus importante que sa physique : cette dernière fut critiquée et mise à bas par les découvertes de Galilée (1564-1642), tandis que la classification des animaux d’Aristote perdurera jusqu’à Buffon (1707-1788):

« Le résultat atteint est étonnant: partant des données communes, et ne leur faisant subir en apparence que des modifications assez légères, le naturaliste arrive à une vision du monde animal d'une objectivité et d'une pénétration toute scientifique, dépassant nettement les essais du même ordre qui furent tentés jusqu'è la fin du XVIIIe siècle. Par surcroît, et comme sans effort, de grandes hypothèses sont suggérées : la supposition d'une influence du milieu et des conditions d'existence sur les caractères de l'individu (taille, fécondité, durée de la vie); l'idée d'une continuité entre les êtres vivants, de l'homme à la plante la plus humble, continuité qui n'est point homogénéité et va de pair avec les diversités profondes; la pensée enfin que cette continuité implique un développement progressif, intemporel puisque le monde est éternel[1]. »

Le témoignage de Darwin est également intéressant : « Linné et Cuvier ont été mes deux dieux dans de bien différentes directions, mais ils ne sont que des écoliers par rapport au vieil Aristote[2]. »[3]

Sommaire

Les végétauxModifier

Il n’évoque les végétaux que pour les situer dans un plan plus général d’organisation des organismes vivants, Aristote ne s’intéresse qu’assez peu à l’étude des plantes pour elles-mêmes. Aristote dit que les plantes se nourrissent essentiellement d'humus, c'est-à-dire de matières organiques, qu'elles puisent dans le sol.

Les oiseauxModifier

Aristote traite des oiseaux dans le livre IX de l'Histoire des animaux. Mais les espèces qu’il cite le sont dans le désordre et ne révèlent aucune tentative de classification. Les faits bien réels et bien observés sont mélangés à de nombreuses erreurs ou à des légendes. Aristote affirme ainsi que si le tonnerre gronde durant l’incubation, les œufs ne donneront aucune naissance ou que si le rossignol se cache durant tout l’hiver ce ne sera que pour réapparaître au printemps.

L'explication finaliste de la génération (l'œuf ou la poule ?)Modifier

Chronologiquement, selon Aristote, on peut certes dire que le grain est antérieur à l'épi, ou que l'enfant précède l'homme, mais en réalité c'est l'inverse : « Le domaine du devenir s'oppose à celui de l'essence, car ce qui est postérieur dans l'ordre de la génération est antérieur par nature, et ce qui est premier par nature est dernier dans l'ordre de la génération. » (Aristote Parties des animaux livre II ch. 1, 646 a 24.)

Seul l'adulte, l'être achevé, peut logiquement être une cause génératrice. Un être encore imparfait comme un enfant ne le peut pas, sinon il faudrait dire que l'imperfection est cause de la perfection, ce qui est impossible, même si chronologiquement nous avons l'impression que les choses vont dans le sens d'un développement du moins au plus parfait. On retrouve le principe général selon lequel « l'acte (la perfection, l'achèvement) est antérieur à la puissance (la simple possibilité) » (Aristote Métaphysique Théta 8 (1049 b)). Dans La génération des animaux, il étudie en détail les organes sexuels et les modes de reproduction.

Or on peut dire que l'œuf n'est rien d'autre qu'une poule en puissance, et qu'à ce titre il n'existe que pour elle : c'est la poule qui est la raison d'être de l'œuf, et non l'inverse. En effet, s'il n'y avait pas d'animal à porter à maturité, l'existence de l'œuf n'aurait aucun sens. D'un point de vue logique donc c'est la poule qui doit précéder l'œuf. Pour comprendre la génération, il faut ainsi inverser l'ordre chronologique des faits :

« Ce n'est pas en effet la maison qui est faite pour les briques et les pierres, mais celles-ci pour la maison : il en va de même pour tout le reste de la matière. Et ce n'est pas seulement l'induction qui nous montre qu'il en est bien ainsi, mais aussi le raisonnement. En effet, tout ce qui s'engendre naît de quelque chose et en vue de quelque chose; la génération se poursuit d'un principe à un principe, du premier qui donne le branle et a déjà une nature propre, jusqu'à une forme ou à quel-qu’autre fin semblable. Car l'homme engendre l'homme et la plante la plante, selon la matière qui sert de substrat à chacun. Ainsi donc chronologiquement la matière et la génération sont nécessairement antérieures, mais logiquement, c'est l'essence et l'idée de chaque être. »

— Aristote Parties des animaux livre II ch.1 (646 a 27)

Aristote nie donc toute théorie de l'évolution, qui avait déjà été formulée avant lui par Démocrite, et affirme l'existence éternelle des genres ou espèces (fixisme). Ce sont en fait ces idées ou espèces qui existent véritablement, plus que les individus qui naissent et meurent. Contrairement aux théories matérialistes et mécanistes qui posent un hasard aveugle à l'origine du monde, il pense que ce n'est pas accidentellement qu'un œuf donne une poule, qu'il y a une raison à cela, une « idée », « forme », « espèce » qui explique tout le développement observable en fournissant un modèle de perfection que les individus essayent d'atteindre durant leur vie. Aristote oppose ainsi à « l'explication par la nécessité aveugle, c'est-à-dire par la cause motrice et par la matière » (mécanisme), « l'explication par le meilleur, c'est-à-dire par la cause finale » (finalisme), laquelle « a son principe sur un plan supérieur », celui des êtres divins et éternels, les astres qui sont dans le ciel. En théorie, il ne devrait en fait pas y avoir de cycle de naissance et de mort des animaux, puisque l'univers est tout entier parfait et éternel. Pourquoi donc y a-t-il génération? C'est le « principe du meilleur » qui seul permet de répondre :

« Puisqu'en effet parmi les êtres les uns sont éternels et divins tandis que les autres peuvent aussi bien exister ou non et participent au pire comme du meilleur; comme l'âme est meilleure que le corps matériel, l'animé meilleur que l'inanimé parce qu'il a une âme, comme être est meilleur que ne pas être et vivre que ne pas vivre, pour toutes ces raisons il y a génération des animaux. Puisqu'il est impossible que la nature de ce genre d'être soit éternelle, c'est seulement dans une certaine mesure que ce qui naît est éternel. Individuellement, il ne le peut pas. Mais il peut l'être du point de vue de l'espèce. Voilà pourquoi il existe perpétuellement un genre des hommes, des animaux, des végétaux. »

— Aristote, Génération des animaux II, 1, 731 b.

RéférencesModifier

  1. Bourgey 1955, p. 140
  2. Bourgey 1955, p. 83
  3. À propos d'une traduction des Parties des animaux, Darwin écrit dans une lettre de février 1882 : « I have rarely read anything which has interested me more. » Cité par Barbara Clayton, « A curious mistake concerning cranial sutures in Aristotle’s parts of animals, or, the use and abuse of the footnote », Glossator: Practice and Theory of the Commentary, 3 (2010).

BibliographieModifier

  • Louis Bourgey, Observation et expérience chez Aristote, Paris, Vrin,