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Crise de la psychanalyse orthodoxe américaineModifier

Selon Nathan G. Hale[N 1], la psychanalyse américaine a été la première à s’institutionnaliser en tant que psychothérapie[1]. Bien plus qu’en Grande-Bretagne ou en France, elle a cherché à se rapprocher de la médecine et de la psychiatrie[1], s’inféodant à son savoir[4]. L’American Psychoanalytic Association (APA) a longtemps réduit la formation et la pratique de la psychanalyse aux seuls médecins et psychiatres, se coupant ainsi de la psychologie[1],[5]. Hale rappelle les réserves de Freud lui-même à l'égard de la dilution, en Amérique, de son travail dans la psychiatrie[2].

Au début du XXe siècle, la psychanalyse américaine devient une sous-spécialité médicale et influence la psychiatrie par opposition au style somatique du XIXe siècle où l’hérédité et les fonctions neurologiques expliquent chacune de leur côté les troubles nerveux et mentaux alors que l’approche psychanalytique insiste sur la psychologie et les facteurs sociaux, par le truchement de l’anxiété, dans l’étiologie des névroses et psychoses[6].

Elle s’est progressivement développée au sein de la psychiatrie, suite à la première Guerre mondiale d’abord, puis davantage encore avec la seconde, en intervenant auprès de l’armée — mal préparée pour faire face aux traumatismes de guerre[7] — en développant une méthode spécifique, la narcosynthèse, mélange de médicamentation et de méthodes psychanalytiques[1]. Le premier Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM I) est le résultat de cette coopération[1].

Pour la jeune génération de psychiatres de ce temps, la cause principale de affections nerveuses et possiblement mentale était psychologique et interpersonnelle, la psychothérapie psychanalytique en était le traitement de choix[8]. Les psychiatres pratiquaient alors bien plus en cabinet privé qu'en hôpital psychiatrique[8] dont la psychanalyse contribua à la réforme dans son versant public[9].

La psychiatrie dynamique, dont la psychanalyse était la science et la technologie centrale, fait donc son apparition après-guerre[10], sans que l’American Psychiatric Association ne reconnaisse pour autant la nécessité d’une formation psychanalytique pour la psychiatrie[11], tandis que le National Institute of Mental Health proposait une approche éclectique en santé mentale faite de biologie, de psychanalyse et de sciences sociales[12]. Sándor Radó, par exemple, voit en la psychanalyse une part fondamentale de la psychiatrie et de la biologie humaine en général, en se référant notamment au cortex[13].

Entre 1947 à 1963, cette psychiatrie dynamique devient une majeure de la formation, de l’enseignement et des textes psychiatriques et médicaux [14], elle est dominante en 1965 [11]. Dans le même temps, apparaissent les psychothérapies psychanalytiques de courte durée[15].

La psychanalyse connaît alors un âge d'or aux États-Unis, celui d'une grande popularisation thérapeutique, sociale et culturelle tout en se confondant avec la psychiatrie[16].

Ce succès a résulté en une vision conservatrice de la psychanalyse, résultat des expériences d'entre deux-guerres, de la montée du nazisme et d'une remise en cause de la libéralisation des années vingt, où la thérapie était vue comme un facteur de réussite sociale[17], incarnée par l’Ego psychology qui est caractérisée par une insistance sur la scientificité et le positivisme, qui correspond tout autant l'orientation des psychanalystes américains de le deuxième génération que celle d'émigrés européens comme Franz Alexander, Heinz Hartmann ou David Rapaport (en)[N 2], des rapprochements sont même proposés avec la neurologie ou le behaviorisme de Pavlov[19]. L'un des théoriciens le plus populaire et solide de l'ego-psychology est Charles Brenner (en) Brenner dont l'approche se concentre sur la valeur scientifiques de l'observation clinique[20].

Au tournant des années soixante, la psychiatrie américaine devient plus biologique et pharmacologique[1]avec un retour de l’organicisme[21].

Entre 1960 et 1985, presque tous les facteurs qui avaient contribué au succès de la psychiatrie psychanalytique se retournèrent contre elle : doutes à l’égard de la validité scientifique et l’effectivité (discussions qui existaient entre psychanalystes même depuis les années vingt), perte de l’identification avec la réforme de la psychiatrie dont la psychanalyse était originaire, changement des conditions sociales de la pratique psychanalytique par l’accent mis sur la reproductibilité des résultats, retrait de certains psychanalystes, de la médecine psychosomatique et du traitement de la schizophrénie[22].

L'Ego psychology n'est désormais plus dominante dans le paysage psychiatrique[23]. En cause, les effets des critiques de la figure de Freud, les Freud Wars, « effort organisé et orchestré pour déstabiliser la psychanalyse », selon Samuel Lézé[24], la contestation à partir d’autres théories[23] mais également l’opposition de psychologues pratiquant des psychothérapies, le tout contribuant à casser la caste médicale et psychiatrique de l’APA[23].

Elle s'est également retrouvée en tension avec la libéralisation des mœurs de l’après 68, avec le succès d'une nouvelle psychiatrie somatique, et le développement de nouvelles psychothérapies[17]. La disparition de l’étude de cas lui a beaucoup nuit[25].

Si la psychanalyse a continué à s’étendre dans les années soixante-dix et quatre-vingt, l’expansion dans la psychiatrie a cessé et a reculé comme en témoigne le DSM III[5]. L’usage de médicaments a augmenté[26]. Les psychiatres pratiquent de moins en moins une psychanalyse classique, et utilisent différentes formes de traitements[27], Hale note cependant que si, en 1982, 2 % des psychiatres traitent les patients avec la psychanalyse, ils n’en traitaient qu’1 % avec le béhaviorisme[27].

Selon Hale, les analystes orthodoxes se sont alors éloignés de Freud et ont cherché à justifier et renforcer leur propre position dans le cadre des débats sur l’orthodoxie[1] et ils en payent le prix : l’APA est conservatrice et change à un rythme glaciaire[28]. Un sens envahissant de la crise s'est développé parmi la profession à partir de la fin des années soixante[29], ainsi selon le psychologue clinicien Robert F. Bornstein, celle-ci est surtout la faute des psychanalystes eux-mêmes[30]. La psychanalyse orthodoxe américaine est divisée en différents courants et certains freudiens se distancent même de Freud[31].

La tension autour de l’orthodoxie freudienne a résulté en deux directions opposées : conservatrice et privilégiant le contrôle social au service d’un moralisme américain ; radicale avec divers degrés de libération sexuelle[2].

D'après Hale, la psychanalyse demeure la plus élaborée des psychologies médicales et des départements de psychiatrie d'écoles médicales de premier ordre ont des psychanalystes qui y tiennent des chaires[31]. Plus de candidats et plus de patients ont été traités qu’avant la crise bien que l’augmentation ait ralenti[31]. En dehors de États-Unis où la vision positiviste de la science est moins prégnante, la psychanalyse se développe, comme en Europe où en Amérique Latine[31].

Le déclin n’est cependant pas général mais concerne uniquement la psychiatrie[25], bien que son influence reste importante dans la celle-ci, à travers notamment une formation rigoureuse et des textes d'importance[32]. D’après, le psychiatre Joel Paris, si la psychanalyse semble moins pertinente à l’égard de la psychiatrie aujourd’hui ses apports ont été importants et ne devraient pas être abandonnés[33].

Selon Hale, « la crise est en bonne part l’effet d’un succès trop grand, trop gênant »[34].

Par son attachement à la médecine destiné à asseoir une autorité scientifique et à s’assurer un monopole de la pratique en excluant les analystes profanes[35], la psychanalyse orthodoxe a provoqué des réactions telles que le behaviorisme, un mélange avec d’autres techniques, la médicamentation (pratiquée par des psychanalystes mêmes), ce qui a entraîné une forme de dilution[9]. Elle a ainsi été défaite par ses propres succès[9].

La psychanalyse orthodoxe américaine est restée éminemment conservatrice, plus rigidement freudienne que Freud ne l’a jamais été et elle est vue par les lacaniens comme induisant le conformisme social[36]. Selon Hale, il n’est pas sûr que Freud reconnaîtrait cette psychanalyse[36], très orientée vers la normativité[37]. Selon Hale sa spécificité réside dans l'augmentation des potentialités personnelles et le renforcement du moi, dans l'insistance sur l'autonomie et l'expression individuelle, dans la plus pure tradition américaine de l’individualisme[38].

C’est seulement en 1986 que la formation s’est ouverte aux non-médecins, suite à des procès contre l'APA et l'International Psychoanalytic Association(IPA)[1]. Si des responsables de ces institutions, tels Otto F. Kernberg, s’inquiètent de l’avenir de leur institution[39], de nouveaux instituts ont été fondés, non-affiliés à l’APA ou à l’IPA[1] et la Division 39 de l’American Psychological Association compte plus de membres que l’APA[1]. La psychanalyse aux États-Unis est donc également pratiquée par des psychologues, mais également des travailleurs sociaux, des conseillers et des guidance workers[9].

La psychanalyse n'a donc pas disparu pour autant, soit qu'elle « collabor[e] avec le scientisme », en s’alliant avec les neurosciences, comme cela est beaucoup pratiqué à l'IPA, soit qu'elle opère une refonte de sa pratique clinique[40]. D'un point de vue culturel, elle « fait une entrée massive dans les départements de littérature (cultural studies) et d'études de genre (gender studies »)[41]

Elle a contribué à asseoir la figure de l’expert scientifique, du psychologue ou du conseiller psychothérapeutique dans le champ social, déboulonnant une place que seule la religion occupait, comme dans l’éducation des enfants, la famille, les relations maritales et parentales, mais aussi le travail social et encore la criminologie[42]. Elle a permis l'émergence de psychothérapies qui se sont développées ensuite en une variété de systèmes théoriques et pratiques[34], elle représente le « soin des âmes à l'ère scientifique »[38].

De manière générale, il note combien la psychanalyse sait faire preuve d'adaptation : par le fait qu'elle n'ait pas de définition finale ou définitive, elle est capable de générer des hypothèses, est applicable à une variété de domaines ; cette flexibilité lui permet de renouveler constamment l’observation systématique des faits et de la théorie en réponse aux changements sociaux et aux besoins des patients[43].

Enfin, si les psychanalystes américains ont pêché par excès d'optimisme scientifique et thérapeutique, la psychiatrie biologique contemporaine se montre encore plus exagérément optimiste, selon Nathan G. Hale[9].

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. (en) Nathan G. Hale, The rise and crisis of psychoanalysis in the United States : Freud and the Americans, 1917-1985, New York, Oxford University Press, (ISBN 0-19-504637-4) est un ouvrage de référence sur l'histoire de la psychanalyse aux Etats-Unis, et de la crise afférente[1],[2],[3]
  2. Bien que formé en tant que psychanalyste, il ne se considérait pas lui-même comme tel[18])

RéférencesModifier

  1. a b c d e f g h i j et k (en) G. W. Pigman, « The rise and crisis of psychoanalysis in the United States: Freud and the Americans, 1917–1985 », Journal of the History of the Behavioral Sciences, vol. 34, no 1,‎ , p. 100–105 (DOI 10.1002/(SICI)1520-6696(199824)34:13.0.CO;2-T)
  2. a b et c (en) Martin Halliwell, « Nathan G. Hale, Jr., The Rise and Crisis of Psychoanalysis in the United States: Freud and the Americans, 1917–1985 (New York & Oxford, Oxford University Press, 1995, £22.50). Pp. 476. (ISBN 0 19 504637 4). », Journal of American Studies, vol. 32, no 1,‎ , p. 125–200 (DOI 10.1017/S002187589860582X)
  3. Plon et Roudinesco 2011, p. 398.
  4. Plon et Roudinesco 2011, p. 407.
  5. a et b Hale 1995, p. 303.
  6. Hale 1995, p. 157.
  7. Hale 1995, p. 187.
  8. a et b Hale 1995, p. 245.
  9. a b c d et e Hale 1995, p. 382.
  10. Hale 1995, p. 250-251.
  11. a et b Hale 1995, p. 251.
  12. Hale 1995, p. 252.
  13. Hale 1995, p. 250.
  14. Hale 1995, p. 253.
  15. Hale 1995, p. 256.
  16. Hale 1995, p. 276-299.
  17. a et b Hale 1995, p. 299.
  18. Hale 1995, p. 238.
  19. Hale 1995, p. 231.
  20. Hale 1995, p. 242.
  21. Plon et Roudinesco 2011, p. 408.
  22. Hale 1995, p. 302.
  23. a b et c Hale 1995, p. 360.
  24. Samuel Lézé, Freud wars : un siècle de scandales, Paris, Presses Universitaires de France, (ISBN 978-2-13-079245-1, lire en ligne), p. 53
  25. a et b Hale 1995, p. 383.
  26. Hale 1995, p. 338.
  27. a et b Hale 1995, p. 339.
  28. Hale 1995, p. 321.
  29. Hale 1995, p. 376.
  30. (en) Robert F. Bornstein, « The impending death of psychoanalysis. », Psychoanalytic Psychology, vol. 18, no 1,‎ , p. 3–20 (ISSN 1939-1331 et 0736-9735, DOI 10.1037/0736-9735.18.1.2, lire en ligne, consulté le 16 juillet 2020)
  31. a b c et d Hale 1995, p. 377.
  32. Hale 1995, p. 390.
  33. (en-US) Joel Paris, « Is Psychoanalysis Still Relevant to Psychiatry? », The Canadian Journal of Psychiatry, vol. 62, no 5,‎ , p. 308–312 (PMID 28141952, PMCID PMC5459228, DOI 10.1177/0706743717692306)
  34. a et b Hale 1995, p. 378.
  35. Hale 1995, p. 381.
  36. a et b Hale 1995, p. 379.
  37. Hale 1995, p. 387.
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  39. (en) Mark Finn, « The Future of Psychoanalysis: The Debate About the Training Analyst System, edited by Peter Zagermann, Routledge, Abingdon and New York, 2018, 378 pp. », The American Journal of Psychoanalysis, vol. 80, no 1,‎ , p. 110–112 (DOI 10.1057/s11231-020-09237-z)
  40. Plon et Roudinesco 2011, p. 408 ; 755.
  41. Plon et Roudinesco 2011, p. 409.
  42. Hale 1995, p. 390-391.
  43. Hale 1995, p. 392-393.

BiblioModifier