Le Malheur français

Le Malheur français est un essai écrit par Jacques Julliard publié en réaction au résultat du Référendum français sur le traité établissant une constitution pour l'Europe.

Pour lui, le « non » au référendum sur la constitution européenne en 2005 est un effet du « malheur » français, une crise morale et intellectuelle qui affecte des élites politiques ayant renoncé à appliquer ce qu’ils promettent dans leur programme, dans un mélange d’aveuglement idéologique et de cynisme, ainsi que les électeurs refusant d’être brusqués par des réformes et jouissant des acquis des Trente Glorieuses. « Catholique et athée depuis toujours, la France est en outre socialiste et individualiste, toujours prête à voter pour un avenir radieux, dans l'intime conviction qu'il n'adviendra jamais. Peu de pays, je l'ai déjà dit, nourrissent une telle passion de l'égalité, associée à une recherche effrénée de privilèges de toutes sortes. Nous sommes, nous autres Français, les schizophrènes de l'Occident. Et nous n'avons guère envie de guérir. »

En 2019, Denis Olivennes reprend le titre dans Le délicieux malheur français sur le contraste français entre le niveau de dépenses sociales du Danemark et le niveau de bonheur du Mexique.

RésuméModifier

 
Des affiches en France lors du référendum sur la constitution, visant à la ratification du traité de Rome de 2004.

I. Un printemps pourriModifier

Le leitmotive populiste des hommes politiques et des syndicats est : statu quo. Tout changement est jugé avec suscpicion comme un moyen de rogner les privilèges actuels. Le déclassement jamais accepté de la France depuis la perte de son empire colonial avait été pourtant été un avertissement de la nécessité de se réinventer.

II. La France et le monde moderne : histoire d’un divorceModifier

La France subit une montée d’une grogne populiste dont les manifestations récentes ont été le traité de Maastricht (1992), le Plan Juppé de réforme de la sécurité sociale (1995), le duel Le Pen – Chirac à la présidentielle (2002) et le non à la Constitution européenne (2005). La gauche en vient graduellement à défendre sur un mode nostalgique et impuissant l’ordre économique existant ; pourtant le capitalisme managérial du gaullisme (entreprises – syndicats – Etat unissant leurs efforts pour la reconstruction et la croissance) laisse la place à un capitalisme d’actionnaires où les délocalisations et fermetures d’usine se font sans que syndicats et Etat puissent intervenir. Une « préférence française pour le chômage » (Denis Olivennes) est donc tacitement actée. Et par là le déclinisme gagne, comme l’a montré La France qui tombe de Nicolas Baverez.

La victoire de Le Pen en 2002 prouve que les idées (et non les excès) du FN ont gagné, notamment l’idée d’un isolationnisme et néo-nationalisme. À gauche, il en est de même : « La haine de la réforme fédérait tous ces néo-nationalismes ; elle était le moteur inavoué de la campagne anti-Jospin qui cheminait obscurément dans les cervelles de gauche. Il importe finalement peu que les diverses candidatures, du trotskyme révolutionnaire au conservatisme radical, aient invoqué le prétexte de la lutte des classes (Laguiller), du primat du mouvement social (Besancenot), du réformisme musclé (Hue), de l'intérêt national (Chevènement), voire du féminisme antiraciste (Taubira). Toutes ces causes n'étaient que le camouflage de cet obscur objet du ressentiment : la social-démocratie. » Au fond, la « plaie inguérissable du communisme », resté phare intellectuel mais inapplicable, travaille l’imaginaire de la gauche, et le PCF reste l’ « arbitre des élégances de la pensée progressiste ».

Cette haine de la social-démocratie s’explique peut-être par la trop grande proximité avec le sens de l’Etat du Gaullisme, véritable « socialisme » à la française. Pourtant la gauche n’a pas d’autre programme que cet étatisme dirigiste qu’était le gaullisme.

III. Le spectre du déclinModifier

Politique étrangèreModifier

L’Europe est nécessaire pour faire face au monde et être à égalité avec l’allié américain. Le résultat du référendum de 2005 est accueilli par les néo-conservateurs comme le signe que l’Europe se cantonnera aux seconds rôles. L’Europe des peuples appelée de leurs vœux par les partisans du « non » contre l’Europe bureaucratique de Bruxelles n’était qu’un artifice oratoire, car ceux-ci ne feront rien pour qu’elle se concrétise. Ainsi avoir voté « Non » tout en se déclarant pro-européen était un signe de naïveté ou de duplicité.

EconomieModifier

Le chômage de masse provoque l’arrivée de jeunes angoissés par l’avenir. La solution des 35h, censée le combattre, part d’un raisonnement erroné : l’idée est que la quantité de travail est fixée et doit être répartie mieux entre les travailleurs. La France est le seul pays au monde à défendre une telle ligne. Même réflexe sur les dettes : en 2000, une rentrée exceptionnelle d’argent dans un pays en déficit structurel provoque des débats sur la répartition de la « cagnotte ». Plus généralement, la France est gagnée par un « antiéconomisme invétéré »

CultureModifier

La France peut s’enorgueillir de quelques célébrités parlant un langage simple, Duras, Tournier ou Houellebeck, mais elle est généralement élitiste et hantée par la théorie. Ainsi s’explique les apories du Nouveau Roman ou des sciences humaines. De fait, aujourd’hui, la culture française est en panne, comme l’illustrent les thèses de Perry Anderson (La Pensée Tiède) et de Pierre Nora (La Pensée réchauffée).

Le système scolaire et universitaire est inégalitaire ; la France est 19ème sur 24 au classement de l’OCDE sur les universités.

IV. Que faire ?Modifier

Il faut une « réforme intellectuelle et morale » (comme la nommait Renan après 1871) car l’ « âme de la nation » (à la Bernanos ou Péguy) est malade.

Politiquement, l’idée d’une VIe République est en vogue, avec un retour au parlementarisme souhaité pourtant peu propice à un éléctorat volontiers critique de sa classe politique et versatile. C’est au contraire une attente des Français qu’un homme, le président élu, sauve la nation. Chirac a illustré un des problèmes de la Vème : le président peut ne pas agir du tout et rejeter les critiques sur son premier ministre. Ainsi, « La solution tient en une phrase : « Le poste de Premier ministre est supprimé. Le Président conçoit et conduit la politique de la nation. » Impossible alors à celui-ci de se retrancher derrière un homme de paille. ». « En cas de désaccord persistant, le recours au référendum permettrait au peuple de trancher en dernier ressort. Si le Président est désavoué, alors il doit démissionner. C'est ce qu'a fait le général de Gaulle en 1969. Un grand constitutionnaliste d'inspiration gaulliste comme François Goguel souhaitait que cette obligation fût inscrite dans le texte constitutionnel. Si, au contraire, le Parlement est désavoué, il doit être dissous, et de nouvelles élections doivent être organisées. ». Il faudrait de plus interdire le cumul des mandats.

 
Séance de la nuit du 4 au de l'Assemblée Constituante: l'abolition des privilèges. (musée de la Révolution française).

Socialement, le fourmillement de niches sociologiques avec des passe-droits, répétition des privilèges d’Ancien Régime, doit cesser. Les syndicats sont devenus atones, surtout dans le privé. Seuls les fonctionnaires et les cheminots sont capables de porter des revendications lors de mouvements sociaux. Les divisions syndicales nuisent, alors qu’elles sont datées : doctrine sociale de l’Eglise (CFTC/CFDT), stalinisme (CGT/FO), léninisme (réformistes/révolutionnaires) ; il faudrait créer une union CGT – CFDT qui puisse avoir un vrai effet de levier.

Economiquement, il faut un retour du Plan. Un « libéralisme encadré » assumé, notamment par la gauche. Il faut remettre à jour le « socialisme libéral » d’un Piero Gobetti et suivre les pays d’Europe du Nord qui ont tous procédé à une réforme de leur Welfare State pour qu’il soit durable, quitte même à tailler dans la fonction publique pléthorique. En encadrant l’apétit de gain des citoyens, le libéralisme table sur les vices des individus pour créer un ensemble vertueux ; le socialisme a souvent créé des ensembles vicieux en tablant sur la vertu des individus.

Encadré, le libéralisme le serait pour éviter une mercantilisation de plus en plus envahissante (dans le football, le cinéma, la recherche scientifique etc). Artistes, savants, fonctionnaires etc doivent garder un idéal de service à la société.

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Compte-rendus et critiques de l'ouvrageModifier