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La goguette des Infernaux était une célèbre goguette parisienne.

À ses soirées la participation était nombreuse, allait en augmentant et se diversifiant. Des étudiants y apparurent.

Ce qui fait que cette goguette disparut en 1840 interdite par les autorités effrayées par son succès.

Sommaire

Présentation de la goguette des InfernauxModifier

Louis-Agathe Berthaud explique l'originalité de la goguette des Infernaux[1] :

L’affilié de goguette ne possède pas d’autres droits que ceux du simple visiteur, seulement, lorsqu’on l’appelle pour chanter, on fait précéder son nom de celui de la goguette à laquelle il appartient, tandis que celui du visiteur est précédé du mot ami. Ainsi on appellera le Grognard Pierre, le Braillard Jacques, et l’on dira l’ami Jean, l’ami Paul. Il n’y a pas d’autre distinction entre les affiliés et les visiteurs. Deux goguettes seulement, celle des Bergers de Syracuse et celle des Infernaux, imposent à leur affiliés des noms en rapport avec le patronage sous lequel elles sont placées ; les Bergers empruntent ces noms aux églogues et aux bucoliques ; les Infernaux à l’enfer. La physionomie des goguettes est partout la même ou à peu près, excepté cependant chez les Infernaux. Le président ouvre la séance par un toast et les convives boivent avec lui, « à l’espoir que la gaieté la plus franche va régner dans l’enfer ! » On chante ensuite, chacun à son tour, et les refrains en chœur. Immédiatement après chaque chanson, le président de la goguette se lève, nomme à haute voix et l’auteur et le chanteur, et invite les goguettiers à applaudir, ce qu’ils font toujours avec beaucoup d’effusion. Un nouveau toast est porté au moment de clore la séance, « à l’espoir de se revoir dans huit jours ! » et tout est dit. Chacun se lève alors et rentre chez soi.

Une réunion de la goguette des InfernauxModifier

À la fin d'une réunion de la goguette des Bergers de Syracuse, Louis-Agathe Berthaud est invité à la goguette des Infernaux[1] :

- Si vous voulez, ajouta Némorin[2], je vous conduirai samedi prochain chez les Infernaux.
- Volontiers.
- Il y a parmi eux, vous le verrez, des chansonniers et des poètes remarquables, et qui ne seraient point déplacés sur une scène plus haute.
Nous convînmes d’un rendez-vous, le berger Némorin et moi, et après avoir bu un verre de vin sur le comptoir, et allumé nos cigares, nous nous quittâmes en nous disant : « A samedi ! »
Les Infernaux tenaient alors leur sabbat sous les piliers des Halles, chez un marchand de vin nommé Lacube. A sept heures du soir, c’est là que je retrouvai, comme nous en étions convenus, mon ami Némorin. Nous montâmes ensemble dans la chambre destinée à ses camarades les démons, et située au premier étage. C’était une fort grande salle pouvant contenir environ trois cents personnes, attablées comme le peuple s’attable, c’est-à-dire coude à coude et presque l’un sur l’autre. L’estrade des autorités de l’endroit était à droite, élevée de quelques pieds au-dessus des tables ordinaires. Cent cinquante personnes environ étaient déjà réunies quand nous entrâmes. Une demi-heure plus tard, la chambrée était complète ; l’escalier tournant qui conduit dans la boutique était lui-même encombré, mais les chants ne commençaient pas encore. Je demandai la raison de ce retard à Némorin ; il me répondit qu’on attendait Lucifer et son grand chambellan. En même temps il me fit remarquer que le fauteuil du président était encore vide ainsi que la chaise placée immédiatement à droite de ce fauteuil.
« Comme vous ne connaissez pas les usages de l’enfer, poursuivit Némorin, vous ferez ce que je ferai, et les diables, j’en suis sûr, seront fort contents de vous. Ici, ce n’est pas comme aux Bergers de Syracuse, où il suffit de boire, de chanter et d’applaudir. Nous avons un culte particulier dont la langue ne vous est pas connue probablement, mais je vous l’expliquerai et vous en saurez tout de suite autant que moi.
- Mon ami Némorin, vous êtes un flatteur. Mais à propos, pourquoi parlez-vous de messieurs les diables à la première personne et au pluriel ?... Est-ce que par hasard vous seriez…
- Je suis le démon Kosby !
- Vous, le berger Némorin ?...
- Moi-même, je cumule, comme vous voyez. »
En ce moment, il se fit parmi les diables un frémissement à peu près pareil à celui que le vent produit en roulant sur de grands arbres. Toutes les pipes se retirèrent pour un instant des lèvres qui les pressaient, et l’on entendit passer de bouche en bouche un nom qui semblait attendu avec impatience, le nom de Lucifer !
Lucifer, en effet, venait d’arriver. Il s’assit dans son fauteuil ; son chambellan pris place à côté de lui. Deux chandelles, deux carafes pleines d’eau et quatre bouteilles pleines de vin étaient rangées en ordre au-devant du trône infernal. Les tables destinées aux démons subalternes étaient garnies de même, à peu de chose près. Au bout de quelques minutes, Lucifer se leva. C’était un petit bon diable de cinq pieds un pouce environ, replet, dodu, bien nourri, au teint vermillonné, aux yeux vifs et fins. Il portait d’ailleurs des lunettes, mais ni queue ni cornes, et je remarquai très-distinctement qu’il avait comme tout le monde des ongles aux doigts et non des griffes. Quant à ses sujets, ils ressemblaient en tout point aux bergers de Syracuse et paraissaient fort contents de leur prince et de son gouvernement. Lucifer promena sur l’assemblée un regard magnétique et quelque peu phosphorescent.
« Attention ! » me dit Némorin.
Lucifer frappa sept coups sur la table placée devant lui.
« Les cornes à l’air ! » dit le chambellan.
C’était l’ordre de se découvrir. Quelques personnes qui avaient encore leur chapeau sur la tête s’empressèrent de l’ôter et de le placer, comme elles purent, aux clous plantés dans la muraille. Ceci fait, Lucifer daigna parler ainsi :
« Démons, démonesses, sorciers et sorcières, Lucifer vous annonce que le sabbat est commencé. Que chacun donc vide son chaudron, trousse son linceul, et batte avec moi le triple ban d’ouverture. »
A l’instant, tous les verres furent vidés à la fois, les nappes relevées devant chaque convive, et l’air : Vive l’enfer où nous irons, battu à tour de bras et à coups de verres sur les tables de sapin. Pas une note n’avait été faussée ; Lucifer parut en éprouver une satisfaction profonde, et sa majesté infernale voulut bien en féliciter les concertants, qu’elle appela dans cette occasion : « Mes chers camarades ! » Lucifer ordonna ensuite de rebaisser les linceuls et de remplir de nouveau les chaudrons.
« Baissez votre nappe et remplissez votre verre, me dit à l’oreille mon ami Némorin-Kosby ; c’est l’ordre. »
Lucifer porta alors le toast que voici :
« Aux démons et démonesses qui font la gloire de notre enfer ! aux sorciers et surtout aux aimables sorcières qui veulent bien venir rôtir le balai avec nous ! A l’espoir que la gaieté la plus franche ne cessera jamais d’animer notre sabbat !.... »
Tout le monde était debout, la tête nue, le verre à la main et n’attendant plus qu’un mot pour exécuter la volonté de Satan.
« Videz ! » cria-t-il.
Et encore une fois les verres furent vidés. Un nouveau ban fut battu, semblable au premier, et les chants commencèrent. Dès lors, et malgré la chaleur étouffante qui pesait sur cette immense réunion de démons et de sorciers, on songea beaucoup moins à boire qu’à écouter les chansons et à en répéter les refrains. Lucifer chanta le premier ; à tout seigneur tout honneur. Sa chanson était gaie, spirituelle, bien tournée, et je n’appris pas sans étonnement que l’auteur de cette charmante production était sa majesté elle-même. Lorsque Lucifer eut fini, il poussa dans l’air un sifflement aigu qu’il est impossible de traduire positivement, mais qui ne ressemblerait pas trop mal peut-être au bruit que feraient, poussées en fausset et les lèvres serrées, les lettres suivantes : trrrrrrrrrrrrrrruuuuuu !
M. le chambellan bondit sur sa chaise, se leva d’un bloc, et s’écria avec entraînement : « A l’auteur, le chanteur, notre grand Lucifer !... Joignons les griffes !!! »
Et une triple salve d’applaudissements éclata comme un tonnerre au milieu de la fumée du tabac.
M. le chambellan prit alors sur son bureau une liste des noms recueillis dans l’assemblée, et dit :
« La parole est, en premier, au démon Zéphon ; en second, au sorcier Philibert ; en troisième, au démon Melmoth. »
« Qu’est-ce qu’un sorcier ? demandai-je à mon camarade le démon Kosby.
- C’est un visiteur, me dit-il à voix basse. On désigne également par ce nom les chansonniers qui ne sont pas affiliés à l’enfer ; Béranger est appelé le grand sorcier. Il n’y a du reste aucune différence réelle entre les sorciers et les démons, et ceux-ci n’ont pas plus de privilèges que ceux-là. Comme vous voyez, ce n’est pas là une association, aux termes de la loi. Eh bien ! la police nous tourmente à chaque instant. Elle arrive souvent, habillée en sergents de ville, tantôt ici, tantôt ailleurs, et s’empare de ceux d’entre nous qu’elle croit à sa convenance. On les met en prison, on les juge au bout de quatre ou cinq mois ; et, comme les affiliés ne sont presque jamais en majorité dans ces réunions, il arrive le plus souvent que ce sont de pauvres sorciers qui y venaient pour la première fois, que l’on a pris. On les acquitte, c’est vrai ; mais ils n’en ont pas moins été privés de leur liberté pendant plusieurs mois. Et tout cela, pourquoi ! Personne ne le sait.
- Vous chantez peut-être des chansons obscènes ?
- Tout le temps que l’on a chanté ces choses-là exclusivement, on nous a laissé en paix. Aujourd’hui que nous cherchons à donner à nos pensées une direction plus haute, on nous traque, on nous persécute, et on laisse faire les voleurs.
- Mais que chantez-vous donc, maintenant ?
- Écoutez le démon Zéphon, me dit Kosby ; vous comprendrez peut-être ce qui pour nous est encore une énigme, les incessantes tracasseries auxquelles nous sommes en butte. »
Zéphon était debout, la figure calme, inspirée et pénétrée profondément des paroles qu’il répétait. C’était une chanson contre l’institution du bourreau, et dont nous avons remarqué surtout le couplet suivant :


Ce criminel, hélas ! avant de l’être.
De sa raison déjà portait le deuil,
On lui devait une loge à Bicêtre[3] ;
Clamart reçut ses débris sans cercueil[4].
Détruire un fou n’est plus qu’un acte infâme
Quand du délire on guérit le cerveau.
Changeons le juge en médecin de l’âme :
L’humanité crie : A bas le bourreau !


« Certes, ce sont là de belles paroles et de belles pensées ; c’est l’opinion de tous les gens honnêtes et d’esprit supérieur, c’est l’aspiration continuelle de toute sympathie vraiment humaine ; - Qu’est-ce que la police a donc vu dans ces nobles idées ? - La police n’a pas cherché à voir ; mais il faut un bourreau à la police pour tuer ses sergents de La Rochelle, et la police ne veut pas que l’on crie : à bas le bourreau ! - Voilà !
Lorsque Zéphon eut fini, des applaudissements énergiques partirent à la fois de toutes les mains, et recommencèrent avec plus de force encore au nom de l’auteur de ces graves strophes, un ancien démon, et maintenant le sorcier Alphonse Bésancenez.
Le sabbat dura jusqu’à minuit. Eh bien ! pendant cette longue soirée, on n’entendit, à quelques rares exceptions près, que des chants remplis de hautes pensées et de moralités sévères. Là, comme aux Bergers de Syracuse, il n’y eut pas le moindre tumulte, pas le plus petit désordre ; il n’y en a jamais. Les chansons décentes avaient été applaudies avec chaleur, les autres ne l’avaient pas été. On eût dit que c’était pour s’instruire et non pour se distraire que tous ces braves ouvriers s’étaient réunis.

Disparition de la goguette des InfernauxModifier

Louis-Agathe Berthaud conclut sa description de la goguette[1] :

Dans le courant de l’année 1839, la chaudière des Piliers des Halles, ne pouvant plus contenir les nombreux membres du sabbat, fut abandonnée. On se réunit, dès ce moment, rue de la Grande-Truanderie, chez un autre marchand de vin. Mais déjà, les démons et les sorciers n’étaient plus seulement des ouvriers ; à ceux-ci s’étaient joints des étudiants en droit, en médecine ; chaque jour les réunions des goguettiers Infernaux devenaient plus considérables par le nombre et par le savoir ; la police alors a eu tout à fait peur. Un jugement du tribunal correctionnel de Paris, rendu au mois d’avril 1840, a aboli l’Enfer, et condamné deux ou trois démons qui étaient là, aux frais du procès et à la prison. A la vérité, les mêmes juges tolèrent les bals Chicard. O tempora ! o mores !

NotesModifier

  1. a b et c Extrait du texte de Louis-Agathe Berthaud, Le goguettier, illustré par Paul Gavarni, paru dans le tome 4 de l'ouvrage Les Français peints par eux-mêmes, Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle. Louis Curmer éditeur, Paris 1841, pages 313-321, avec deux illustrations pleine page non numérotée hors texte.
  2. Le berger Némorin est le surnom utilisé par l'interlocuteur de Louis-Auguste Berthaud dans la goguette des Bergers de Syracuse.
  3. À Bicêtre existe à l'époque une célèbre maison de fous où l'on enferme les aliénés.
  4. Allusion au cimetière de Clamart.

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