Torture pendant la guerre d'Indochine

La torture était pratiquée en Indochine avant la guerre d'indépendance. Elle a indubitablement été utilisée par l'Armée et les services de sécurité pendant la guerre d'Indochine[1], même si son étendue reste à déterminer[2]. Alors que cette pratique fut dénoncée pendant cette guerre, et par ailleurs évaluée comme inefficace, l'expérience indochinoise fut ensuite théorisée et appliquée pendant la guerre d'Algérie, puis la guerre du Viêt Nam.

Pratiques antérieures en IndochineModifier

Si l'Armée française pratiqua des actes de torture pendant la guerre d'Indochine, ce n'était pas une pratique nouvelle en Indochine.

La Sûreté générale indochinoise, appareil répressif colonial créé en 1917, faisait un usage courant de la torture : la gégène était en usage dans les années 1930 ainsi que d'autres méthodes de torture telles le « retournement du gésier de poulet »[3]. Marcel Bazin[4], chef de la Sûreté pour le sud de l'Indochine, était connu pour ses méthodes très dures à l'encontre des prisonniers politiques indochinois. Après sa libération d'un camp de prisonnier japonais (où il fut lui-même torturé) à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Marcel Bazin reprendra ses méthodes radicales contre les indépendantistes[2].

En 1933, la revue Esprit publia les notes d'Andrée Viollis sur l'usage officiel de la torture contre les Indochinois s'étant révoltés contre la France en 1930-1931[2]. Andrée Viollis continua à dénoncer la torture dans son livre « Indochine S.O.S »[5].

En fait, les techniques des tortionnaires ont « naturellement » prospéré sur le terreau de plus d'un siècle de colonisation[6].

À la suite de son coup de force du 9 mars 1945 en Indochine, l'armée japonaise, et en particulier sa police militaire secrète (la Kenpeitai), a souvent eu recours à la torture par l'eau[7]. Les prisonniers militaires français étaient victimes de torture. Les personnes suspectées de faire partie de la résistance armée étaient emprisonnées dans des cages de bambou, torturées, et interrogées avec cruauté[8].

Utilisation pendant la guerre d'IndochineModifier

L'Armée française utilisa la torture durant la reconquête du sud de l'Indochine, en particulier à la mi-1946, comme le montrent les ordres du Général Jean Étienne Valluy pour arrêter ces pratiques[2].

Le Général Raoul Salan, commandant en chef en Indochine de à , y développe une théorie de lutte contre-insurrectionnelle qui inclut l'usage de la torture[9]. Il y crée des dispositifs opérationnels de protection qui sont des équipes mixtes (militaires, gendarmes, policiers) de recherche du renseignement par la torture[10].

Le sergent de la Légion Henryk Szarek a révélé dans un livre paru en 1988[11], l’utilisation pendant la guerre d’Indochine de la crevette Bigeard comme technique de disparition (qui sera perfectionnée pendant la guerre d’Algérie)[11]. Il raconte ainsi qu'un soir de 1951, il voit une Jeep s’arrêter, malgré l’interdiction, au milieu du pont Doumer, à l'entrée d'Hanoi, et découvre le lendemain que des cadavres lestés ont été jetés dans le fleuve Rouge[11].

La torture fut aussi pratiquée par le Việt Minh. Dans le camp de rééducation de prisonniers 113[12], un commissaire politique français, Georges Boudarel, se serait rendu coupable de tortures contre des soldats de l'armée française[13].

Une pratique dénoncéeModifier

Alors que l'ensemble des partis communistes européens relaie la campagne contre la guerre en Indochine, le PCF redouble d'efforts de propagande contre la « sale guerre » menée par la France en Indochine, en dénonçant, en particulier, les exactions — tortures, représailles massives... — commises par les troupes françaises[14]. Face à ces accusations, le gouvernement fait valoir que les « bavures » commises par les militaires sont sanctionnées : pour la seule année 1948, 41 soldats français sont poursuivis pour homicide en Indochine. À l'automne 1950, cinq soldats sont condamnés à mort[15].

En , le journal Témoignage chrétien publie le récit de Jacques Chegaray sur l'utilisation de la torture par l'Armée[2]. À sa suite, Paul Mus écrit une série d'essais condamnant la torture (dont le premier est intitulé « Non, pas ça ! »). En réaction, la Droite et les cercles militaires indochinois, dont le Général Roger Blaizot, condamnèrent ces articles. Toutefois, le ministre de la Défense Paul Ramadier rédigea des ordres secrets à destination des autorités en Indochine interdisant l'usage de la torture[2]. En , Léon Pignon écrivit que la torture était contraire à tout ce que les Français essayaient de faire en Indochine au nom d' « une valeur essentiellement humaine et de civilisation », et devait donc être stoppée[2]. En fait, l'article de Jacques Chegaray coïncida avec des enquêtes internes menées par le Service de sécurité « Air » à la mi-1949 à Hanoï pour utilisation de la torture et exécutions sommaires en au moins deux occasions séparées[2].

Jules Roy quitta l'Armée avec un profond dégoût de l'utilisation de la torture par celle-ci[2],[16].

Une pratique contre-productiveModifier

Dans une étude interne sur les renseignement tirés de la campagne d’Indochine en matière de “renseignements”, le Service de documentation extérieure et de contre-espionnage pour l'Indochine du Nord conclut en 1955 que lors d'interrogatoires de prisonniers Viet Minh pendant la guerre d'Indochine, l'utilisation de la torture n'améliora en aucune façon la qualité des renseignements collectés (« les mauvais traitements n’améliorent nullement le rendement des interrogatoires »). Ce fut plutôt l'inverse[2].

Une pratique qui fait écoleModifier

Pendant la guerre d'AlgérieModifier

Selon l'historienne Raphaëlle Branche :

« La pratique de la torture pendant la guerre en Algérie a au moins deux origines : le terreau colonial propre à l'Algérie (la torture y était utilisée par la police dans le cadre du maintien de l'ordre colonial et en dehors des cas d'affrontements armés) et un terreau plus spécifiquement militaire avec le poids de l'armée coloniale et de l'expérience indochinoise en particulier qui conduisit l'État-Major à interpréter la guerre selon des grilles issues du conflit précédent[17]. »

Après avoir exercé en Indochine (où il théorisa l'usage de la torture), le Général Raoul Salan applique sa théorie durant la guerre d'Algérie[9]. En 1957, il recrée des dispositifs opérationnels de protection (équipes mixtes mixtes (militaires, gendarmes, policiers) de recherche du renseignement par la torture)[18],[19],[20]. En 1958, avec Charles Lacheroy, il crée aussi en Algérie des Centres d'instruction à la pacification et à la contre-guérilla. Celui de Philippeville (dit Jeanne-d'Arc) est placé sous la direction du Général Marcel Bigeard. Les instructeurs y étaient pour la plupart eux aussi des vétérans de la guerre d’Indochine. Dans Les Crimes de l'armée française, l'historien Pierre Vidal-Naquet reproduit un article publié le dans Témoignage chrétien, où le journaliste Robert Barrat rapporte le témoignage d'un officier, ancien stagiaire du centre :

«  Comment n'y aurait-pas complicité de l'ensemble de la hiérarchie quand, dans une école comme celle de Jeanne-d'Arc, on nous expliquait, pendant le cours sur le renseignement, qu'il y avait une torture humaine. (…) Le capitaine L. nous a donné cinq points que j'ai là, de façon précise, avec les objections et les réponses: 1) il faut que la torture soit propre; 2) qu'elle ne se fasse pas en présence de jeunes; 3) qu'elle ne se fasse pas en présence de sadiques; 4) qu'elle soit faite par un officier ou par quelqu'un de responsable; 5) surtout qu'elle soit « humaine », c'est-à-dire qu'elle cesse dès que le type a parlé et qu'elle ne laisse pas de trace. Moyennant quoi - conclusion - vous aviez droit à l'eau et à l'électricité[21]. »

C'est dans un brouillon établi par le capitaine Raymond Chabanne (futur général), qui travaillait au Centre sous les ordres de Bigeard, qu'apparaît le mot « torture », ainsi que celui de « génératrice » ; mot qui, lorsque le programme d'enseignement est tapé à la machine, est remplacé par « L'action policière : nouvelles méthodes menées pendant les mois précédents » [22].

Aux États-UnisModifier

Le Général Paul Aussaresses, qui reconnut avoir eu recours à la torture durant la guerre d'Algérie[23],[24], enseigna ensuite aux États-Unis où il théorisa l'usage de la torture. Son enseignement à l'École de guerre contre-insurrectionnelle et psychologique (en) (quartier général des forces spéciales américaines, Fort Bragg, Caroline du Nord) eut un impact considérable sur les forces spéciales qui sont ensuite parties au Viêt Nam[25] – et ont donc ré-importer la torture dans la péninsule indochinoise, en particulier dans le cadre du programme Phoenix. On notera que pendant la guerre d'Indochine Paul Aussaresses avait été affecté comme lieutenant au 1er régiment de parachutistes coloniaux, où il servit sous les ordres du lieutenant-colonel de Bollardière, futur militant contre la torture[26],[27].

Notes et référencesModifier

  1. Benjamin Stora et Mohammed Harbi, La Guerre d'Algérie, 1954-2004 : la fin de l'amnésie, Paris, Robert Laffont, (ISBN 2-2211-0024-7), p. 551-552
  2. a b c d e f g h i et j (en) « Torture, French » [« Torture, Français »], Le dictionnaire de la Guerre d'Indochine, Faculté des sciences humaines, Université du Québec à Montréal, Canada (consulté le 8 août 2017).
  3. Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë, Éditions La Découverte, (ISBN 2707134120), p. 112
  4. (en) « Bazin, Marcel Marshal (1903-1950) », Le dictionnaire de la Guerre d'Indochine, Faculté des sciences humaines, Université du Québec à Montréal, Canada (consulté le 8 août 2017).
  5. Andrée Viollis (préf. André Malraux), Indochine S.O.S, Gallimard, , 252 p. (ASIN B00BJJGASW).
  6. Raphaëlle Branche, La torture et l'Armée pendant la guerre d'Algérie, 1954-1962, Paris, Gallimard, coll. « La suite des temps », , 474 p. (ISBN 978-2070760657, présentation en ligne)
  7. Capitaine Gustave Henri Pauwels (livret de caricatures sur la condition des détenus dans les prisons japonaises en Indochine française après le coup de force du 9 mars 1945), « La « Kempetai ». Saïgon, Hanoï, Haïphong, Nhatrang, Huê, Vinh, Phnom-Penh, Vientiane. Mars-septembre 1945 », Saigon, Imprimerie Française d'Outre-Mer, (consulté le 8 août 2017), p. 25
  8. (en) Vietnam: A Dragon Embattled [« Viêt Nam : un dragon au combat »], vol. 1 : From colonialism to Vietminh, New-York, Washington, Londres, Frederick A. Praeger, , 600 p. (OCLC 179775283, lire en ligne).
  9. a et b (en) Lucy Garnier, « The French Army and the Torture during the Algerian War (1954-1962), by Raphaëlle Branche » [« L'Armée française et la torture pendant la guerre d'Algérie (1954-1962), par Raphaëlle Branche »], Compte-rendu de conférence, Maison Française d'Oxford, (consulté le 8 août 201).
  10. Raphaëlle Branche, L'armée et la torture en Algérie : Les soldats, leurs chefs et les violences illégales (thèse de doctorat en histoire), Paris, , 1200 p. (SUDOC 060045094).
  11. a b et c Barett Verlag, Soldatenleben, Düsseldorf, 1988, cité par Yves Benot, Massacres coloniaux, 1944-1950 lui-même cité dans Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française [détail des éditions] (2004, chap. IV, p. 55)
  12. Situé à Lang-Kieu non loin de la frontière de la République populaire de Chine, au sud d’Hà Giang, dans le bassin de la Rivière Claire (Sông Lô), à une vingtaine de kilomètres de Vinh Thuy.
  13. (en) Alan Riding, « Paris Journal; Vietnam Echo Stuns France: Case of Treachery? » [« Journal de Paris ; Un écho du Viêt Nam abasourdi la France : un cas de traîtrise ? »], sur The New York Times, (consulté le 8 août 2017).
  14. Jacques Dalloz, La Guerre d'Indochine 1945-1954, Comité pour l'Histoire Économique et Financière de la France, (ISBN 978-2020094832), p. 159-171
  15. Jacques Dalloz, La Guerre d'Indochine 1945-1954, Comité pour l'Histoire Économique et Financière de la France, (ISBN 978-2020094832), p. 165
  16. Guy Dugas, « Roy Jules (1907-2000) », sur Encyclopaedia Universalis (consulté le 8 août 2017).
  17. « Débat sur la violence d'État : Entretien avec Raphaëlle Branche », revue du CNRS, CNRS, publié entre 2001 et 2005 (consulté le 8 août 2017)
  18. Benjamin Stora, Les mots de la guerre d'Algérie, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, coll. « Les mots de... », , 127 p. (ISBN 2-85816-777-X), p. 46-47.
  19. Patrick Rotman et Bertrand Tavernier, La guerre sans nom : Les appelés d'Algérie, 1954-1962, Paris, Seuil, coll. « Points » (no 913), , 305 p. (ISBN 2-02-051064-2), p. 264–265.
  20. (en) Kristin Ross, Fast Cars, Clean Bodies : Decolonization and the Reordering of French Culture [« Voitures rapides, corps propres. La décolonisation et la réorganisation de la culture française »], MIT Press, coll. « October books », , 261 p. (ISBN 0-262-68091-2 et 0-262-68091-2), p. 119–120, citant notamment Jean-Pierre Vittori, Nous, les appelés d'Algérie, Paris, Stock, coll. « Les Grands sujets », , 319 p. (ISBN 2-234-00715-1), p. 153–154, Benjamin Stora, La gangrène et l'oubli : La mémoire de la guerre d'Algérie, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », , 368 p. (ISBN 2-7071-2072-3), p. 29.
  21. Cité dans Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française [détail des éditions], 2008, p. 134
  22. Document reproduit dans Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française [détail des éditions], photos; cf. aussi chap. IX, p. 135
  23. Florence Beaugé, « Les aveux du général Aussaresses : « je me suis résolu à la torture » », sur Le Monde, (consulté le 8 août 2017).
  24. « Mort du général Aussaresses, défenseur de la torture en Algérie », sur L'Express, (consulté le 8 août 2017).
  25. Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française [détail des éditions], 2008, p. 252-253
  26. En , le général Pierre Billotte, alors en retraite, a également exprimé le refus de toute forme de torture dans une lettre adressée à la revue Preuves, et reprise par Le Monde [lire en ligne (page consultée le 8 août 2017)] : voir (en) Gil Merom, How Democracies Lose Small Wars: State, Society, and the Failures of France in Algeria, Israel in Lebanon, and the United States in Vietnam [« Comment les démocraties perdent les petites guerres : État, société et les échecs de la France en Algérie, de l'Israël au Liban et des États-Unis au Viêt Nam »], Cambridge University Press, , 295 p. (ISBN 9780521008778, lire en ligne), p. 115.
  27. Jean-Dominique Merchet, « Bollardière, le général qui a dit « non » », sur Libération, (consulté le 8 août 2017).

Articles connexesModifier