Tombeau d'Alexandre le Grand

Le tombeau d'Alexandre le Grand, appelé le Sôma (« corps ») ou Sèma (« tombe »), renferme d'abord à Memphis puis à Alexandrie la dépouille momifiée du conquérant macédonien. Objet d'un culte sous les Lagides qui font construire un mausolée somptueux, la momie est ensuite visitée par les généraux et empereurs romains. Déplacé ou détruit entre le IVe et le VIIe siècle probablement à cause de catastrophes naturelles, le tombeau n'a toujours pas été retrouvé de nos jours, malgré les nombreuses recherches et hypothèses d'historiens et d'archéologues pour trouver son emplacement exact.

Auguste au tombeau d'Alexandre, Eugène Buland, musée d'Orsay.

Tribulations de la momie d'AlexandreModifier

 
Reconstitution du catafalque d'Alexandre d'après la description de Diodore de Sicile, gravure du milieu du XIXe siècle.

Après sa mort survenue en juin 323 av. J.-C. à Babylone, le corps d'Alexandre le Grand, momifié à la manière des pharaons et non incinéré selon le rite funéraire macédonien[1], devient l'enjeu d'un conflit entre les Diadoques. La momification n'est pas une pratique macédonienne, mais elle a peut-être été voulue par les généraux d'Alexandre afin que le cadavre puisse résister au voyage.

Les sources antiques ne sont guère précises au sujet du lieu où doit être enseveli la dépouille d'Alexandre. Selon l'historien Édouard Will, les Diadoques auraient peut-être tacitement convenu que la dépouille d'Alexandre serait moins dangereuse politiquement à Memphis qu'en Macédoine[2]. Perdiccas, fidèle à Roxane et à Alexandre IV, aurait vraisemblablement décidé dans un premier temps de la rapatrier à Aigai, l'ancienne capitale de Macédoine, là où reposent les ancêtres du conquérant. Le corps est ainsi placé dans un premier sarcophage anthropoïde en or, enfermé à son tour dans un deuxième cercueil doré, un drap pourpre recouvrant le tout. L'ensemble est disposé sur un char d'apparat surmonté d'un toit que soutient un péristyle ionique[3]. Cependant selon les auteurs antiques, en 322 av. J.-C., Ptolémée n'hésite pas à attaquer la procession funéraire, alors qu'elle se trouve en Syrie afin de s'approprier le sarcophage[4]. Il l'expose ensuite à la dévotion à Memphis dans une salle annexe au temple de Nectanébo II[5].

Ce détournement sert de prétexte à la campagne de Perdiccas en Égypte durant laquelle il trouve la mort en 321.

À l'époque lagideModifier

 
Plan d'Alexandrie du IIIe au IIe siècle av. J.-C., l'emplacement possible du tombeau est le numéro 7.

Selon le pseudo-Callisthène, la dépouille d'Alexandre le Grand est ensuite transportée par Ptolémée II à Alexandrie vers 280 av. J.-C., dans un coffre de plomb. Ptolémée II le place à l'intérieur d'un temple dans un nouveau sarcophage recouvert d'or. Enfin Ptolémée IV Philopator fait construire un mausolée somptueux (le Sôma) dans lequel il expose la dépouille d'Alexandre. Lucain rapporte dans la Pharsale[6] que, si « les Ptolémées avaient choisi pour leurs sépultures le style des pyramides »[7], il ne saurait en être de même pour le père fondateur de la ville qui a dû être inhumé dans un tombeau de style macédonien, c'est-à-dire dans une chambre d'albâtre souterraine, surmontée d'un tumulus de pierres. Le tombeau devait être dans le même style[8] que le mausolée qui est érigé pour Auguste à Rome, mais avec un temple à son sommet pourvu d'un toit pyramidal. Tout autour de celui-ci sont aménagées de petites chapelles destinées à recevoir les corps des souverains lagides, l'ensemble étant protégé par une enceinte murée qui délimite le téménos. Il est presque certain que le Sôma se trouve alors quelque part à l'intersection de la voie Canopique, qui traverse la ville selon un axe nord-est / sud-ouest depuis la porte du Soleil jusqu'à la porte de la Lune, et de l'autre voie principale orientée nord-sud qui relie la presqu'île de Lochias au lac Mariout. Pour Strabon[9], le monument fait même partie de la basilique, dans le quartier royal qui englobe en partie le téménos. De nos jours, cette intersection se situe non loin de la tour Shallalat.

Ptolémée X, à court d'argent, fait remplacer en 89 av. J.-C. le cercueil d'or par un cercueil de verre ou d'albâtre translucide[10].

Visite des empereurs romainsModifier

 
Auguste rend hommage à la dépouille d'Alexandre.

Le cadavre embaumé reste dans le Sôma plusieurs centaines d'années et devient un objet de visite pour un grand nombre d'hommes politiques et de généraux romains. Jules César est le premier à visiter le Sôma en 48 av. J.-C. , puis, selon Suétone[11], l'empereur Auguste visite le tombeau en 30 avant notre ère. Il retire un instant la dépouille du sarcophage pour lui mettre avec respect une couronne d'or sur la tête et le couvrir de fleurs. La manipulation aurait malheureusement abîmé le nez de la momie. Quant au tombeau lui-même, selon Flavius Josèphe[12], il aurait déjà été pillé quelque temps auparavant par Cléopâtre qui manque de ressources financières.

La dernière visite importante est celle de l'empereur Caracalla en 215. Ce dernier n'hésite pas à s'approprier la tunique, la bague et la ceinture du Conquérant, la cuirasse, quant à elle, ayant probablement déjà été volée par Caligula[13].

Durant la Basse AntiquitéModifier

La période qui va de 215 à 365 n'est pas connue avec certitude, mais la ville d'Alexandrie commence à décliner du fait des importants massacres qu'ordonne Caracalla au cours de sa visite, d'épidémies, de tremblements de terre, et de raz-de-marée, mais surtout, avec l'avènement du christianisme, des monuments ou bâtiments dits « païens » sont détruits ou ne sont plus entretenus, et tombent en ruine. Les pierres sont récupérées pour construire de nouveaux bâtiments ou structures.

Le 21 juillet 365[14], un très violent séisme, suivi d'un raz-de-marée dévastateur, ravage la ville. Les chroniqueurs du temps décrivent avec effroi les bateaux retrouvés juchés au sommet des édifices, les temples et les portiques écroulés sur le sol. La ville est jonchée de cadavres (les historiens parlent de quelque 50 000 morts[réf. nécessaire]). Une catastrophe de cette ampleur n'a pu que mettre à mal le tombeau d'Alexandre le Grand. De plus, en 391, « explose une violente émeute chrétienne et anti-païenne qui aboutit à la destruction du grand temple de Sérapis, et qui a peut-être atteint ce qui restait du Sôma. Une allusion récemment décelée dans un discours du rhéteur Libanius montrerait que le corps a été sorti du tombeau pour être exposé une dernière fois publiquement »[15]. L'empereur chrétien Théodose interdit en 391 la vénération d'Alexandre le Grand. En 415, une nouvelle émeute chrétienne anti-païenne (au cours de laquelle est massacrée la philosophe Hypatie), ajoute ses destructions aux facteurs précédents. Depuis lors, l'emplacement du Sôma n'est plus connu avec exactitude.

Au Moyen ÂgeModifier

Jusqu'en 565, qui marque la fin du règne de Justinien, Alexandrie est ravagée par d’autres séismes et raz-de-marée, ainsi que par plusieurs épisodes d’épidémies de peste ; mais les documents manquent à ce sujet, comme pour la période située entre 215 et 365. Il est possible qu’après Constantin, avec la christianisation d’Alexandrie, la momie, si elle existe encore, ait été inhumée ou bien placée dans un sarcophage ou une crypte. En 605, puis vers 630 ou 631 enfin, deux autres séismes sont encore recensés, suivis de raz-de-marée destructeurs.

À la veille de la conquête musulmane, vers 640-645, Alexandrie ne s’est pas encore relevée de ces catastrophes ; cette période voit aussi de nombreuses déprédations et destructions[réf. nécessaire]. Pendant tout le Moyen Âge et la Renaissance Alexandrie est supplantée par la ville et le port de Damiette, et surtout par la ville nouvelle du Caire, plus au sud.

Lors de l’intervention militaire française de 1798 à 1800, Alexandrie n’est plus qu’un grand village, son passé étant enfoui sous plusieurs mètres de terre ou de remblais.

Fouilles récentesModifier

 
Tombeau supposé d'Alexandre dans le cimetière de Terra Santa.

Dans le cimetière latin de Terra Santa à Alexandrie, à l'extérieur du téménos antique, a été découvert en 1906 un tombeau d'albâtre, antichambre souterraine d'une tombe monumentale qu'Achille Adriani, le dernier directeur italien du musée gréco-romain, considère comme étant le tombeau d'Alexandre le Grand. La porte monumentale de cette sépulture est tout particulièrement remarquable, car elle est la copie conforme au 1/36e[16] de celle de l'antique phare d'Alexandrie.

La zone a été de nouveau fouillée de 1998 à 1999. Des prospections géophysiques réalisées par une équipe grecque puis une entreprise allemande ont montré une série d'anomalies dans les environs du tombeau. En 2001, le Centre d'études alexandrines a poursuivi ces travaux et a fouillé ce cimetière désaffecté, transformé en pépinière[17]. Par endroits, le rocher naturel, qui est taillé, a été atteint. Les mesures réalisées par les géophysiciens (par radar, mesures sismiques, électromagnétiques, etc.) décèlent des cavités dans le rocher, laissant supposer des passages, puits ou descenderies.

Malgré les fouilles, il n'y a aucune certitude qu'il s'agit bien du tombeau d'Alexandre.

Thèse d'Andrew ChuggModifier

Selon l'historien Andrew Chugg, auteur de quatre ouvrages sur Alexandre le Grand, le corps embaumé du Macédonien pourrait de nos jours se trouver à Venise[18].

La momie de saint Marc, dont le symbole est également un lion, apparaît subitement à Alexandrie à la fin du IVe siècle, alors que tous les auteurs anciens affirment que la dépouille de ce saint, qui passe pour être le premier évangélisé Alexandrie, a été brûlée vers la fin du Ier siècle. Il y aurait eu confusion (voulue ?)[19] à l'époque entre les deux tombeaux, la momie d'Alexandre étant désormais prise pour être celle de saint Marc, et vénérée comme telle. Puis, en 828, deux marchands vénitiens, peut-être pour la soustraire aux destructions liées à la conquête arabe, l'enlèvent avec la complicité du clergé local de la chapelle où elle repose, et l'emmènent à Venise. Cette momie reposerait depuis 1811 dans un sarcophage de marbre sous l'autel majeur de la basilique Saint-Marc où l'on trouve également plusieurs symboles macédoniens en marbre incrustés dans les murs. Mais en l'absence d'expertises génétiques comparatives avec les ossements de la tombe de Philippe II de Macédoine, aucune preuve concrète ne vient étayer cette thèse.

Autres hypothèsesModifier

En 2017, Ossama Al A'bd, président de l'université de théologie musulmane Al Azar, réfute l'accusation de destruction de la momie lors de la conquête de l'Égypte par les Arabes. Il estime qu'Alexandre le Grand (Iskander Al Kebir) ne peut qu'avoir été respecté par les dignitaires musulmans parce qu'il serait cité dans le Coran sous le nom de Dhû-l-Qarnayn[20].

Pour certains historiens[réf. nécessaire], Alexandre le Grand a plutôt été incinéré, comme son père, Philippe II selon les usages grecs et macédoniens. Les cendres ont pu ensuite être transférées à Aigai, ce qui n'empêche pas une substitution par Ptolémée, pour un transfert à Alexandrie, dans un but politique. Ensuite, même si de grandes personnalités ont visité le tombeau, ceux qui décrivent les visites ne sont jamais des témoins directs, et relatent des récits, qui peuvent aller jusqu'à l'évocation d'une momie. Dans l'Antiquité, une urne funéraire, contenant des cendres, peut tout aussi vénérée qu'un corps momifié. Dans l'Égypte lagide, les modes d'inhumations sont la momification, surtout pour les personnes aisées, l'inhumation simple en pleine terre, ou l'incinération qui est pratiquée surtout par les Grecs, les Macédoniens et d'autres étrangers.

Notes et référencesModifier

  1. (en) Pierre Briant, Alexander the Great. Man of Action, Man of Spirit, Harry N. Abrams, , p. 166.
  2. Will 2003, p. 37-38.
  3. Diodore de Sicile, Bibliothèque historique [détail des éditions] [lire en ligne], XVII, 17, 4 ; XVIII, 1, 4 ; XVIII, 26, 3.
  4. Diodore, XVIII, 26-28 ; Pausanias, Description de la Grèce [détail des éditions] [lire en ligne], I, 6, 3 ; Photios, Bibliothèque, II, 92, 70 b.
  5. Élien, Histoires variées [lire en ligne], XII, 64.
  6. Lucain, La Pharsale, VIII, 694 : X, 19.
  7. Valerio Massimo Manfredi, « La Cité mythique d'Alexandrie sous les mers » in Historia, novembre 2010, p. 24.
  8. Valerio Massimo Manfredi, « La Cité mythique d'Alexandrie sous les mers » in Historia, novembre 2010, p. 22 : on distingue très bien sur une lampe à huile du Ier siècle une tour ronde qui se détache à l'arrière-plan d'une vue d'Alexandrie depuis le port.
  9. Strabon, Géographie [détail des éditions] [lire en ligne], XVII, 793-794.
  10. Strabon (XVII, C.794) visite lui-même le tombeau au Ier siècle.
  11. Suétone, Vie des douze Césars, « Auguste », XVIII, 1.
  12. Contre Apion, II, 57.
  13. Suétone, Vie des douze Césars, « Caligula », LII, 3.
  14. Historia, Alexandre Grandazzi, juillet-août 2009, p. 49.
  15. Historia, Alexandre Grandazzi, juillet-août 2009, p. 50.
  16. Sciences et Avenir, hors série, janvier 2011, numéro 165, p. 58 (Isabelle Hairy, architecte-archéologue, responsable de l'étude « Phare » du CNRS/CEAlex.)
  17. La moitié appartient à la faculté d'agronomie de l'université d'Alexandrie, l'autre partie au Gouvernorat de la ville.
  18. Andrew Michael Chugg, Alexandre le Grand, le tombeau perdu, Richmond Editions, 2004, (ISBN 1-902699-63-7)
  19. History Today, 1er juillet 2004.
  20. Daniel de Smet, « Dhu l-Quarnayn » in Mohammad Ali Amir-Moezzi (dir.), Dictionnaire du Coran, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2007, p. 218-221.

BibliographieModifier