Théorème de Nielsen-Schreier

En théorie des groupes – une branche des mathématiques – le théorème de Nielsen-Schreier, nommé d'après Jakob Nielsen et Otto Schreier, est un résultat essentiel de la théorie combinatoire des groupes, qui traite des groupes discrets (le plus souvent infinis). Il affirme que tout sous-groupe d'un groupe libre est un groupe libre[1],[2],[3]. En plus de cet énoncé qualitatif, la version quantitative relie l'indice et le rang d'un tel sous-groupe. Une conséquence surprenante est qu'un groupe libre du rang supérieur ou égal à 2 possède des sous-groupes de tout rang (fini).

Ce théorème peut être démontré de façon particulièrement élégante et instructive par des méthodes de topologie algébrique, en considérant le groupe fondamental d'un revêtement de graphe.

ÉnoncéModifier

Tout sous-groupe H d'un groupe libre G est un groupe libre. Si de plus G est un groupe libre de rang fini r et H un sous-groupe d'indice fini n, alors H est libre de rang 1 + n(r – 1).

Remarque : dès que r > 1 et n > 1 (c'est-à-dire G non abélien et H ≠ G), on a 1 + n(r – 1) > r : le rang de H est strictement supérieur à celui de G.

ExemplesModifier

Sous-groupe du groupe libre de rang nulModifier

Le groupe libre de rang r = 0 est le groupe trivial. Son seul sous-groupe est donc lui-même, d'indice n = 1, qui est bien libre de rang 1 + 1(0 – 1) = 0.

Sous-groupes du groupe libre de rang 1Modifier

Le groupe libre de rang r = 1 est le groupe cyclique infini (ℤ,+) des entiers relatifs. Ses sous-groupes sont le groupe trivial (libre de rang nul et d'indice infini) et pour chaque entier n > 0, le sous-groupe nℤ, d'indice n, qui est isomorphe à ℤ donc qui est bien libre de rang 1 + n(1 – 1) = 1.

Un sous-groupe du groupe libre de rang 2Modifier

Dans le groupe libre F2 à deux générateurs a et b (liés par aucune relation), soit H le sous-groupe constitué de tous les mots réduits (sur l'alphabet {a, b, a–1, b–1}) de longueur paire. Ce sous-groupe est clairement engendré par les six éléments x = aa, y = ab, z = ab–1, s = a–1b, t = ba et u = bb. Mais ceci ne constitue pas une présentation de H comme groupe libre, car ces générateurs sont liés par les relations s = x–1y, t = z–1x et u = z–1y, qui permettent d'engendrer H par seulement x, y et z. On démontre[4] que ces trois générateurs ne vérifient aucune relation, si bien que H est isomorphe au groupe libre F3, qui est bien de rang 1 + 2(2 – 1) = 3.

Esquisse d'une preuve topologiqueModifier

On peut prouver ce théorème par des arguments soit algébriques, soit[1] topologiques. Une preuve topologique est esquissée ci-dessous. Elle utilise de façon fine la représentation des groupes libres comme des groupes fondamentaux de graphes et est un exemple typique de l'interaction féconde entre algèbre et topologie.

Le groupe fondamental d'un graphe connexe est libreModifier

Soit Γ un graphe connexe. On le munit d'une topologie pour laquelle chaque arête correspond à un chemin entre les deux sommets qu'elle relie. Le résultat intermédiaire décisif est que le groupe fondamental de Γ est libre. Pour le prouver de façon explicite, on choisit un arbre couvrant T dans Γ et on note ∗ sa racine. Pour chaque arête s de Γ n'appartenant pas à T, on choisit un cycle ws qui va dans l'arbre T de la racine ∗ jusqu'à un sommet de l'arête s, traverse celle-ci, et retourne dans T à la racine. On peut alors prouver que ces ws forment une base de π1(Γ,∗) par des arguments d'homotopie combinatoire[5], ou par la construction explicite d'un revêtement universel de Γ.

On peut préciser quantitativement ce résultat si Γ est un graphe fini à e sommets et k arêtes. Sa caractéristique d'Euler est alors χ(Γ) = e – k. Tout arbre maximal T dans Γ possède alors e sommets donc e – 1 arêtes. Le rang du groupe libre π1(Γ,∗) est égal au nombre des arêtes restantes de Γ, soit : r = k – e + 1 = 1 – χ(Γ).

Preuve du théorèmeModifier

  • Énoncé qualitatif. Tout groupe libre G est le groupe fondamental d'un bouquet de cercles, qui s'interprète comme un graphe Γ à un seul sommet et autant d'arêtes que de générateurs[5]. Tout sous-groupe H de G est alors le groupe fondamental d'un graphe de Schreier (en) (éventuellement infini) qui revêt ce bouquet[6] (ses sommets sont les classes à droite suivant H). H est donc le groupe fondamental d'un graphe connexe, si bien qu'il est libre.
  • Énoncé quantitatif. Si G est libre de rang r, Γ est un graphe fini de caractéristique d'Euler χ(Γ) = 1 – r. Si H est d'indice n, il est le groupe fondamental de l'espace total d'un revêtement à n feuillets  , si bien que le groupe libre   est de rang  .

ConséquencesModifier

Sous-groupes des groupes libres non abéliensModifier

Les groupes libres non abéliens sont ceux de rang supérieur ou égal à 2. Ils contiennent donc le groupe libre F2 qui, d'après la version quantitative du théorème, possède des sous-groupes (libres) de tout rang  [7]. (On peut par ailleurs montrer qu'il contient également des sous-groupes libres de rang dénombrable.)

Cette propriété peut surprendre, car elle contraste avec la situation pour les groupes abéliens libres (pour lesquels le rang d'un sous-groupe est toujours inférieur ou égal au rang du groupe) ou pour les espaces vectoriels (où la dimension d'un sous-espace est toujours majorée par celle de l'espace).

Sous-groupes des groupes de type finiModifier

Le théorème de Nielsen-Schreier concerne avant tout les groupes libres, mais sa version quantitative a des conséquences intéressantes sur les groupes arbitraires de type fini : si G est un tel groupe, engendré par r éléments, alors tout sous-groupe d'indice fini n est également de type fini, puisqu'engendré par 1+n(r–1) éléments. En général, et comme dans le cas des groupes libres, on doit donc s'attendre à ce qu'un sous-groupe d'un groupe de type fini puisse être de rang supérieur à celui du groupe.

Liens avec l'axiome du choixModifier

Les différentes preuves du théorème de Nielsen-Schreier dépendent toutes de l'axiome du choix. Par exemple, celle exposée ci-dessus l'utilise dans l'affirmation que tout graphe connexe possède un arbre couvrant. Ce recours à l'axiome du choix est inéluctable ; en effet, il existe des modèles de la théorie des ensembles de Zermelo-Fraenkel dans lesquels le théorème de Nielsen-Schreier est faux[8]. Réciproquement, ce théorème implique une version faible de l'axiome du choix : pour toute famille d'ensembles finis non vides, il existe une fonction de choix[9].

HistoireModifier

Le théorème de Nielsen-Schreier est un analogue non abélien d'un résultat antérieur de Richard Dedekind, selon lequel tout sous-groupe d'un groupe abélien libre est un groupe abélien libre[3].

Jakob Nielsen a d'abord démontré une version restreinte du théorème[10], limitée aux sous-groupes de type fini. Sa preuve consistait à effectuer une suite de transformations de Nielsen sur une famille génératrice du sous-groupe pour réduire la « taille » de cette famille (en termes des longueurs des mots réduits – sur les générateurs du groupe libre – dont elle est constituée)[1],[11]. Otto Schreier a démontré le théorème général en 1926 dans sa thèse d'habilitation[12],[13].

Max Dehn reconnut les liens de ce théorème avec la topologie algébrique et fut le premier à en donner une preuve topologique[14]. Kurt Reidemeister l'exposa en 1932 dans son ouvrage sur la topologie combinatoire[15]. Une variante est due à Reinhold Baer et Friedrich Levi[16]. Une autre, basée sur la théorie de Bass-Serre (en) des actions de groupes sur des arbres, a été publiée par Jean-Pierre Serre[17],[18].

Notes et référencesModifier

(en)/(de) Cet article est partiellement ou en totalité issu des articles intitulés en anglais « Nielsen–Schreier theorem » (voir la liste des auteurs) et en allemand « Satz von Nielsen-Schreier » (voir la liste des auteurs).
  1. a b et c (en) John Stillwell, Classical Topology and Combinatorial Group Theory, Springer, coll. « GTM » (no 72), , 2e éd., p. 103-104, Section 2.2.4, The Nielsen-Schreier Theorem.
  2. (en) Wilhelm Magnus, Abraham Karrass et Donald Solitar, Combinatorial Group Theory, Dover, , 2, révisée éd. (lire en ligne), p. 95, Corollary 2.9.
  3. a et b (en) D. L. Johnson, Topics in the Theory of Group Presentations, CUP, coll. « LMS Lecture Note Series » (no 42), , 311 p. (ISBN 978-0-521-23108-4), p. 9-23, Section 2, The Nielsen-Schreier Theorem.
  4. (en) D. L. Johnson, Presentations of Groups, vol. 15, CUP, coll. « LMS Student Texts », , 2e éd., 216 p. (ISBN 978-0-521-58542-2, lire en ligne), p. 12, ex. 15.
  5. a et b Stillwell 1993, Section 2.1.8, Freeness of the Generators, p. 97.
  6. Stillwell 1993, Section 2.2.2, The Subgroup Property, p. 100-101.
  7. En effet, tout groupe libre non trivial contient au moins un sous-groupe normal d'indice n : cf. cet exercice corrigé de la leçon « Théorie des groupes » sur Wikiversité.
  8. (de) Hans Läuchli, « Auswahlaxiom in der Algebra », Comment. Math. Helvet., vol. 37,‎ , p. 1-18 (lire en ligne) donne l'exemple du sous-groupe dérivé de FS, où S est un ensemble qui ne peut pas être bien ordonné.
  9. (en) Paul E. Howard, « Subgroups of a free group and the axiom of choice », JSL, vol. 50, no 2,‎ , p. 458-467 (DOI 10.2307/2274234).
  10. (da) Jakob Nielsen, « Om regning med ikke-kommutative faktorer og dens anvendelse i gruppeteorien », Math. Tidsskrift B,‎ , p. 78-94 (zbMATH 48.0123.03).
  11. Magnus, Karrass et Solitar 1976, Section 3.2, A Reduction Process, p. 121-140.
  12. Aussi publiée dans (de) Otto Schreier, « Die Untergruppen der freien Gruppen », Abh. Math. Sem. Hamburg, vol. 5,‎ , p. 161-183 (DOI 10.1007/BF02952517).
  13. (en) Hansen Vagn Lundsgaard, Jakob Nielsen, Collected Mathematical Papers : 1913-1932, Birkhäuser, , 458 p. (ISBN 978-0-8176-3140-6), p. 117.
  14. (de) Wilhelm Magnus et Ruth Moufang, « Max Dehn zum Gedächtnis », Math. Ann., vol. 127, no 1,‎ , p. 215–227 (DOI 10.1007/BF01361121, lire en ligne).
  15. (de) Kurt Reidemeister, Einführung in die kombinatorische Topologie, (lire en ligne).
  16. (de) Reinhold Baer et Friedrich Levi, « Freie Produkte und ihre Untergruppe », Compositio, vol. 3,‎ , p. 391-398.
  17. Jean-Pierre Serre, Groupes discrets, Collège de France, .
  18. (en) Joseph J. Rotman, An Introduction to the Theory of Groups, [détail des éditions], The Nielsen-Schreier Theorem, p. 383-387.

Voir aussiModifier

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Articles connexesModifier

BibliographieModifier

Lien externeModifier

(en) « Schreier index formula », sur PlanetMath.