Terrasse du Roi lépreux

Édifice de l'ancienne ville d'Angkor Thom, au Cambodge

Terrasse du Roi lépreux
Image illustrative de l’article Terrasse du Roi lépreux
Yama. Statue dite du Roi lépreux, fin du VIIIe siècle[1]
Musée national du Cambodge
Présentation
Culte Bouddhisme
Début de la construction XIIe siècle
Géographie
Pays Drapeau du Cambodge Cambodge
Région Baray oriental
Ville Angkor Thom
Coordonnées 13° 26′ 54″ nord, 103° 51′ 22″ est
Géolocalisation sur la carte : Cambodge
(Voir situation sur carte : Cambodge)
Terrasse du Roi lépreux

La terrasse du Roi lépreux est située au nord de la terrasse des Éléphants, dans l'ancienne ville d'Angkor Thom, sur le site d'Angkor, au Cambodge. Cet ensemble appartient au groupe architectural du palais royal avec le temple personnel des rois, le Phimeanakas, qui s'élève à proximité avec le Baphuon, le temple funéraire. Elle date du XIIe siècle, mais a eu une histoire complexe.

Les deux terrasses font face à la grande place royale et aux petites tours des Prasat Suor Prat puis, au-delà, les Kleang, Nord et Sud.

Les deux terrasses
À l'extrême droite celle du Roi lépreux

Terrasse : description et historiqueModifier

 
Plan d'Angkor Thom avec la position des deux terrasses : terrasse du Roi lépreux et terrasse des Éléphants

Les deux terrasses ont été établies à la fin du XIIe siècle par Jayavarman VII et bordent, à l'Est, l'ancien Palais royal permettant de dominer la grande place centrale d'Angkor Thom.

Le mur présente un parement de grès sur environ 25 m et 6 m de haut formant grossièrement un « U ». Il est entièrement orné de reliefs très ouvragés représentant, sur sept registres (sept niveaux), le panthéon hindouiste. Les dieux sont représentés dans leurs palais, avec leurs conjoints et serviteurs. Parmi les autres figures certains sont aisément identifiables : nāga à cinq, sept et neuf têtes, créatures marines, garuda et kumbhandá[2].

Les restaurations menées par l'EFEO (École française d'Extrême-Orient, initialement par Bernard-Philippe Groslier en 1972 et avec Jacques Dumarçay et Christophe Pottier[3] ) sur la Terrasse du Roi lépreux et inaugurées en mars 1996 ont employé la , avec la technique de l'anastylose. Ce qui nécessitait la déconstruction bloc par bloc du mur et sa reconstruction après de nombreuses rectifications des erreurs de remontage anciens. Ce travail rigoureux a mis au jour un autre mur orné qui se trouvait sous le premier. Ce second mur est présenté, depuis, deux mètres en retrait, derrière le premier. Les travaux ont permis de dégager un corridor entre les deux murs, permettant d'apprécier la décoration du second mur, tout aussi abondante que la première.
Les travaux de restauration, menés ensuite sous la direction de Christophe Pottier ont repris en 1992 sur l'élément voisin, le perron nord de la Terrasse des Éléphants, en utilisant aussi l'anastylose. Ce qui offre une vision juste et considérablement enrichie sur ce que sont et ce qu'ont été ces deux terrasses[4].

Les structures réalisées à cette terrasse comprennent, pour chaque mur, une dalle et un mur rideau en béton armé destinés à reprendre les poussées du remblai, haut de six mètres[5]. Bernard-Philippe Groslier avait aménagé l'évacuation des eaux de drainage vers un bassin. Les faces des pierres en contact avec le ciment ont été enduites d'un imperméabilisant[6].

Tout indique que cet espace ait été un lieu de justice royale[7]. Une autre hypothèse en fait un men, lieu d'incinération des rois ceci en raison de la présence du Roi lépreux qui s'avère être Yama, « l'inspecteur des qualités et des fautes » qui préside au jugement des morts[8].

Les fouilles effectuées dans le remblai de cette terrasse ont mis au jour la base d'énormes poteaux de bois (1,10 m de diamètre à la base). Ce qui a permis de restituer virtuellement un pavillon (un bâtiment disposant de grandes ouvertures mais placé trop près du mur initial qu'il aurait fait écrouler) qui a existé à cet endroit[9]. La terrasse a donc été élargie.

Au début du XIVe siècle, l'édification d'un monastère bouddhique a complètement transformé l'environnement : la construction de l'enceinte du monastère a entrainé la destruction presque totale du perron Nord. On y avait élevé un stupa et qui a été, lui aussi, quasiment détruit. Cette autre destruction pourrait correspondre au sac d'Angkor par les thaïs en 1330. Une nouvelle construction a été aussi détruite au cours du sac de 1430, suivi d'un abandon[10].

Le Roi lépreuxModifier

La statueModifier

La statue qui a donné son nom à la terrasse daterait de la fin du VIIIe siècle[11]. Elle est la première sculpture khmère à être connue en France. Son image est publiée en 1863 dans Voyage dans les royaumes de Siam, de Cambodge et de Laos et autres parties centrales de l'Indochine, de Henri Mouhot. Il s'agissait d'une gravure, qui rendait compte de l'original que de manière bien éloignée[12]. Une photographie réalisée par John Thomson en 1866 montre la statue, quasi intégrale sous un modeste dais de bois et feuillages[13].

Elle figure exceptionnellement dans l'art khmer un corps nu, un corps masculin mais asexué. Une inscription datable des XIVe – XVe siècles, portée tardivement sur le socle de la statue, l'identifie à Dharmarāja, le « souverain de l'ordre », autre nom de Yama, le dieu hindouiste de la Mort, l'Inspecteur des qualités et des fautes[14]. « Sa présence consacrerait autant un lieu à destination funéraire qu'un espace où la justice du roi était rendue »[15].

La datation de la sculpture elle-même a pu se faire par comparaison à d'autres rares statues datées du VIIIe siècle où l'on retrouve des procédés stylistiques similaires : traitement du « corps bien charpenté, nez busqué, hauts sourcils incisés, yeux larges et grands ouverts, bouche aux lèvres épaisses bien dessinées et surmontée d'une forte moustache remontant haut sur les joues[15] ». La statue aurait été posée à cet endroit par Yasovarman lorsqu'il s'est installé sur ce site. Mais la statue avait été sculptée sous le règne de Jayavarman II, le fondateur de la royauté angkorienne. Cette statue aurait été un témoin de la continuité et de l'ancienneté des fondations sacrées du Cambodge.

On l'aurait appelée ainsi car la statue avait perdu plusieurs de ses doigts, cela aurait fait penser à un symptôme de la lèpre, maladie qui a affecté, justement, un certain roi khmer, Yasovarman I[16]. La statue semble bien dater de l'époque de ce roi.
Par ailleurs, on a cru pouvoir reconnaitre dans deux reliefs khmers, datés de Jayavarman VII, la représentation d'un prince à la main difforme, identifiée avec la griffe cubitale[17] et dont on est en train de frictionner la jambe avec le suc d'un fruit arrondi, identifié alors comme le fruit du chaulmoogra[18]. On peut remarquer que Jayavarman VII a fait construire de nombreux hôpitaux (arogayasala). Les reliefs mentionnés se trouvent, pour l'un, au Bayon, temple d'État de Jayavarman VII, et pour l'autre sur le fronton d'une chapelle d'un des hôpitaux établis à Angkor par le même Jayavarman VII.

Pour éviter les vols, la statue est conservée au Musée national du Cambodge à Phnom Penh; une copie la remplace sur la célèbre terrasse.

La légendeModifier

En voici deux versions.

« Henri Mouhot relate l'histoire du roi bâtisseur d'Angkor Vat, nommé Bua-Sivisithiwong. Celui-ci, lépreux, souhaitait obtenir la guérison des dieux et fit construire le temple d'Angkor Vat à leur intention. L'œuvre achevée mais le roi n'étant toujours pas guéri, celui-ci fit appel à un fakir qui lui proposa de se baigner dans un bain d'eau-forte. Le roi qui hésitait devant un tel traitement, lui demanda de l'essayer sur lui-même. Le fakir accepta en lui faisant promettre de jeter sur lui une poudre particulière, ce que le roi promit mais ne fit pas; selon la tradition locale, c'est cette trahison qui amena sur la ville la décadence et la ruine ».[19]

« Autrefois le roi du Cambodge était violent et emporté. Un de ses ministres lui ayant manqué de respect, il le frappa avec l'épée sacrée du royaume, mais une goutte de sang rejaillit sur le corps du roi où apparurent rapidement les symptômes de la lèpre. Un vieux sage, par compassion, envoya un de ses jeunes disciples soigner le souverain : le traitement prescrit comportait un bain dans une cuve d'eau bouillante dans laquelle il fallait introduire successivement différentes substances médicinales, le résultat annoncé étant une guérison complète et un rajeunissement. Le roi, méfiant cependant, demanda une démonstration préalable au jeune disciple qui se plongea dans la cuve, mais la précipitation du roi ayant empêché de suivre au pied de la lettre les prescriptions, le corps du disciple se transforma en blocs de pierre qu'il fallut disperser. Outragé, le vieux sage lança une malédiction contre le roi, et la lèpre devint incurable. »[20]

Voir aussiModifier

Évocations dans la littératureModifier

Notes et référencesModifier

  1. Pierre Baptiste in Baptiste et Zéphir, 2013, p. 256
  2. Kumbhandá: une classe d'êtres du panthéon hindouiste (fées ou gnomes) regroupés avec les yaksha, les rakshasa, les asura et autres. Virúlha est leur roi. Ils ont de gros ventres (kumbhanda = gourde), et leurs organes génitaux sont également grands comme des pots (kumbho viya), d'où leur nom. (en) « Dictionary/Pali-Proper-Names », sur kusala.online-dhamma.net (consulté le 11 janvier 2021).
  3. Dumarçay et Pottier, 1993.
  4. Pottier, 1997.
  5. Pottier, 1997, p. 282.
  6. Dumarcay et Pottier, 1996, p. 5.
  7. Dumarcay et Pottier, 1996, p. Denys Lombard, « Avant-propos ».
  8. Dumarcay et Pottier, 1996, p. 1.
  9. Dumarçay et Pottier, 1993, p. 158.
  10. Dumarcay et Pottier, 1996, p. 3.
  11. Baptiste et Zéphir, 2013, p. 256.
  12. * Pierre Baptiste (dir.) et Thierry Zéphir (dir.) (exposition, musée Guimet, 2013-2014), Angkor, naissance d'un mythe : Louis Delaporte et le Cambodge, Musée des arts asiatiques Guimet : Gallimard, , 299 p., 30 cm (ISBN 978-2-07-014259-0), p. 256-57
  13. John Thomson, 1866.
  14. Voir aussi * Angkor redécouvert : Le film de l'exposition « Angkor. Naissance d'un mythe - Louis Delaporte et le Cambodge. », de Iliade productions (prod.) et de Frédéric Wilner (réal.), coll. « Découvertes », 2013, 1 DVD vidéo monoface double couche toutes zones 16/9, 1h 40 mn [présentation en ligne]. à 00: 30: 08:
  15. a et b Baptiste et Zéphir, 2013.
  16. Nadine Dalsheimer (préf. Bruno Dagens), Les collections du musée national de Phnom Penh : L'art du Cambodge ancien, Magellan & Cie, coll. « École française d'Extrême-Orient », , 304 p., 26 cm (ISBN 978-2914330176 et 2-914330-17-0), p. 180-181
  17. La griffe cubitale correspond à un aspect inhabituel de la main qui s'observe au cours de la paralysie du nerf cubital ; c'est une des conséquences de la lèpre
  18. L’huile de chaulmoogra (Hydnocarpus kurzii ou Taraktogenos kurzii) provient des graines d’un arbre poussant en Malaisie et en Inde. Cette huile a longtemps été utilisée dans le traitement de la lèpre, mais son utilisation par voie externe était inefficace, son ingestion provoquait des nausées et l’injection, voie d’administration retenue, occasionnait de grandes douleurs. Aussi son usage a été abandonné lors du développement des traitements modernes par les sulfones.
  19. Nadine Dalsheimer (préf. Bruno Dagens), Les collections du musée national de Phnom Penh : L'art du Cambodge ancien, Magellan & Cie, coll. « École française d'Extrême-Orient », , 304 p., 26 cm (ISBN 978-2914330176 et 2-914330-17-0), p. 180
  20. Bruno Dagens, 2003.

Bibliographie en ligneModifier

  • Bruno Dagens, Les Khmers, les Belles lettres, coll. « Guide Belles lettres des civilisations », , 335 p., 21 cm (ISBN 2-251-41020-1 et 978-2-251-41020-3)
  • Jacques Dumarçay et Christophe Pottier, « La reprise des travaux de la Terrasse du Roi lépreux », Arts Asiatiques, vol. 48,‎ , p. 158-160 (lire en ligne, consulté en 2021).
  • Jacques Dumarçay et Christophe Pottier, « La terrasse du roi lépreux restaurée », sur archives ouvertes, (consulté en 2021). Élévations et plans.
  • Henri Marchal, « Notes sur les Terrasses des Eléphants, du Roi Lépreux et le Palais royal d'Ankor Thom », BEFEO, no 37,‎ , p. 347-360 (lire en ligne, consulté en 2021). Plan, page non paginée après 348. Henri Marchal, notice biographique sur EFEO.
  • Christophe Pottier, « La restauration du perron nord de la terrasse des Éléphants à Angkor Thom. Rapport sur la première année de travaux (avril 1996-avril 1997) », BEFEO, vol. 87,‎ , p. 376-401 (lire en ligne, consulté en 2021)

Liens externesModifier

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  • La statue du « Roi lépreux » in situ, photographie ancienne anonyme, « Statue du Roi lépreux », sur Archives nationales, base Ulysse, non datée (consulté le 29 janvier 2021).