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Suicides d'amour à Amijima (Shinjū Ten no Amijima ou Shinjūten no Amijima 心中天網島) est une pièce du genre sewa-mono du dramaturge japonais Chikamatsu Monzaemon. Écrite à l'origine pour le théâtre de marionnettes jōruri, elle est adaptée pour le kabuki peu après sa première. La pièce est une des plus célèbres de Chikamatsu.

Elle est représentée pour la première fois le . Comme les Suicides d'amour à Sonezaki, elle est supposée fondée sur un véritable suicide d'amour, mais aucun événement de cet ordre n'a été identifié, même après examen des journaux autour du 13 novembre 1720 (date à laquelle aurait eu lieu le véritable suicide d'amour). Takano Masami a suggéré que Chikamatsu a pris pour modèle de sa pièce celle de 1706, Les suicides d'amour à Umeda par un écrivain rival, Ki no Kaion.

DescriptionModifier

L’œuvre concerne deux amants qui ne peuvent être ensembles en raison de situations sociales et politiques et sont tellement aveuglés par l'amour qu'ils commettent l'acte le plus grave, le suicide. La pièce traite d'émotions turbulentes et intenses. « Ni de bons conseils ni la raison ne peuvent gagner l'oreille de celui possédé par le dieu de la mort... ». Pourtant, il y a aussi l'humour qui est toujours très apprécié dans les pièces. Les Suicides d'amour à Amijima peuvent passer en un instant des sombres ruminations à la lumière festive. Chikamatsu utilise l'humour très grossier et le chant pour divertir le public. « Jihei est sans valeur comme les vieux papiers qui ne sont pas assez bons, même pour se moucher avec. Namida! Namida! Namida! »

Il s'agit d'une pièce typique en trois actes. Chikamatsu souligne la folie de la paire amoureuse, Jihei et Koharu. Il le fait en faisant d'un grand nombre de personnages secondaires des caractères ouvertement rationnels et réprimande souvent la capacité mentale des amants, ce qui est un autre type de comique de soulagement (en).

La pièce, à la fois belle et tragique, se termine lorsque Jihei met fin à la vie de Koharu par son épée. Peu de temps après Jihei se tue en se pendant à un arbre à proximité. Un des vers bien mémorisés dans la pièce est l'un des quelques derniers mots partagés par les amants : « Ne Laissons aucune trace de larmes sur nos visages morts ».

Suicides d'amour à Amijima est peut-être d'autant plus tragique que les vies des personnages principaux sont déjà assez mauvaises dès le départ. Ils sont à la fois pauvres et endettés. Les spectateurs de l'époque peuvent probablement s'identifier facilement aux problèmes qui ont frappé le protagoniste. Jihei a besoin de concentrer son énergie sur autre chose que sa misérable vie et ses faibles liens, de sorte qu'il s'installe dans les faubourgs de la ville.

La pièce est mise en scène pour la première fois durant la période d'expansion du XVIIe siècle, lorsque de nombreuses famines font des milliers de victimes, que les infanticides sont pratiqués sur les enfants en surnombre et les coûts de la vie sont en augmentation. Beaucoup de Japonais de cette période pouvaient sympathiser avec l'aspiration de Jihei à plus dans sa vie, ses défaillances d'entreprises et sa fascination pour la belle Koharu.

ArgumentModifier

Acte 1Modifier

Koharu, une ancienne prostituée de 19 ans de la Maison Kinokuni dans Sonezaki, est l'objet d'une querelle entre Kamiya Jihei, un jeune marchand de papier marié, et Tahei, un riche et arrogant marchand sans famille. La jeune femme aime Jihei et fait de son mieux pour éviter Tahei, mais, une nuit, elle a comme client un samouraï et, quand chemine dans les rues du quartier de plaisir, elle ne peut éviter Tahei qui la suit et lui fait des propositions fastidieuses. Le samouraï se présente, la tête enfermée dans un chapeau d'osier profond pour préserver son anonymat. Tahei est effrayé par les yeux féroces du guerrier qui est examiné par la femme de chambre de Koharu afin de s'assurer qu'il n'est pas Jihei : le samouraï et Koharu sont ensuite laissés seuls.

Le samouraï fait des reproches à Koharu: il a fait tout ce chemin et surmonté des difficultés considérables pour cacher cette visite nocturne avec ses supérieurs. Or, on le traite de façon honteuse, on lui fait mauvais accueil et Koharu lui paraît sombre et distante. La jeune femme commence à lui parler, mais lui pose des questions sur le suicide et le samouraï est positivement interloqué par cette morbidité. Ils se déplacent de la chambre au jardin afin que le samouraï puisse au moins se distraire en regardant les lanternes. C'est alors que, venant de l'extérieur, Jihei se glisse dans la chambre avec la résolution de proposer à Koharu de fuir et de se suicider ensemble, comme elle lui a promis.

Le samouraï devine peu à peu que Koharu a scellé un pacte suicidaire et qu'il s'agit là de la raison de son attitude malheureuse : il la supplie de se confier à lui. Elle lui exprime sa gratitude et avoue que si elle a en effet promis de se tuer avec Jihei. Ce dernier est financièrement incapable de racheter son contrat qui ne doit prendre fin que dans cinq ans, et si un autre la rachète avant ce terme, la honte leur sera intolérable à tous deux. C'est pourquoi elle avait promis à la hâte d'accomplir le double suicide, bien qu'elle n'a pas vraiment envie de mourir. Si le samouraï accepte d'être son client pour une année le plan de Jihei peut être contrecarré. Le samouraï accepte la proposition.

Jihei, qui surprend la conversation, est furieux de la trahison de Hoharu. Il bondit et poignarde à mort Koharu. Mais son épée, trop courte, pénètre dans le shōji, derrière lequel elle se trouve, sans parvenir à toucher le corps de Koharu. Le samouraï réagit presque instantanément, saisit les bras du jeune Jihei et l'attache au treillis de bois.

Arrive Tahei qui, voyant Jihei debout dans l'ombre, commence à le frapper en le traitant de voleur et de criminel. Le samouraï se précipite. Quand Tahei ne peut pas préciser ce que Jihei lui a volé, il lance Tahei sous les pieds de Jihei qui l'écrase et le foule aux pieds. Après cette humiliation, Tahei fuit honteusement. Le samouraï perd alors le capuchon de son manteau et Jihei reconnaît instantanément en lui son frère Magoemon, un marchand de farine surnommé le meunier, qui lui reproche son mariage gâché, ses finances fragilisées et son entreprise en déclin pour une prostituée volage. Il accuse Jihei d'être naïf et irresponsable à l'égard de ses proches et de sa famille élargie. Jihei admet, contrit, sa faute et annonce que toutes les relations entre lui et Koharu sont rompues. Il redonne à Koharu les 29 lettres et les serments d'amour qu'elle lui a envoyés, et demande Magoemon de reprendre les 29 jetons correspondant.

Magoemon récupère le tout ainsi qu'une lettre de femme. En voyant que la lettre est de l'épouse de Jihei, Kamiya Osan, il la cache et promet à Koharu qu'aucun autre que lui ne la lira avant qu'il ne la brûle, sur son honneur de meunier. Jihei donne un coup de pied à Koharu comme ils sortent et ainsi se termine l'acte 1.

Acte 2Modifier

Le 2e acte ouvre sur une charmante scène intérieure qui voit Jihei dormir sur le kotatsu tandis qu'Osan s'occupe dans la boutique de papier avec leurs enfants. La femme de chambre Tama revient avec la fille Osue sur son dos et la nouvelle que Magoemon et sa tante (la mère d'Osan) sont sur le point de se mettre en route pour leur rendre visite. Osan réveille Jihei qui commence à travailler assidûment à ses comptes sur un boulier, de manière à avoir l'air occupé quand arrivent les deux femmes.

Elles font un grand bruit à leur arrivée, accusant Osan et Jihei de divers défauts; Magoemon saisit le boulier de Jihei et le jette au sol pour marquer sa colère. Choqué, Jihei demande ce que peut être le problème, disant qu'il n'a pas été au quartier de plaisirs depuis cette nuit fatidique et n'a même pas pensé à Koharu.

La tante ne le croit pas ; son mari, et l'oncle de Jihei, Gozaemon, ont entendu beaucoup de commérages dans le quartier de plaisirs selon lesquels un certain client important est sur le point d'acheter un contrat sur Koharu et il est certain que le grand client dont il est question n'est autre que Jihei.

Lorsque Jihei entend cela, il explique rapidement que le protecteur doit être Tahei : il a été incapable de racheter Koharu dans le passé comme il le voulait parce que Jihei a toujours bloqué ses tentatives mais maintenant que Jihei se lave les mains de Koharu, il n'y a plus rien pour l'arrêter. Assurément, il ne fait que prendre avantage de la situation.

Magoemon et la tante sont soulagés d'entendre cela. Mais Gozaemon n'est pas aussi convaincu et demande donc à Jihei de signer un serment sur papier sacré qu'il s'engage à rompre toutes relations avec Koharu. Les esprits calmés, ils partent porter la bonne nouvelle à l'oncle.

L'esprit de Jihei n'est cependant pas apaisé. Il ne peut oublier Koharu et pleure à chaudes larmes. Osan lui tient un discours sur ses griefs, délaissée qu'elle est par son mari autrefois amoureux alors qu'il n'y a pas faute de sa part, inquiète pour leur entreprise et, par extension, pour leurs enfants mis en danger par son inconséquence et sa distraction. Jihei la corrige : sa douleur est vraiment relative à la honte qu'il éprouve que comme Koharu va se laisser racheter, Tahei se vantera auprès de tout le monde au sujet de sa victoire sur Jihei.

Osan tente de le réconforter, soulignant que si tel est le cas, Koharu se tuera probablement d'abord. Jihei ne veut rien savoir de tout cela cependant. Pour le prouver, Osan révèle qu'elle a envoyé à Koharu une lettre (la lettre même lue et brûlée par Magoemon) la suppliant de s'arranger en quelque sorte de mettre fin à la relation avec Jihei ; Koharu a de toute évidence rempli sa promesse de le faire et ainsi Osan s'inquiète-t-elle que Koharu tienne son autre promesse de se tuer si quiconque devait la racheter, à part Jihei. Osan demande à Jihei de sauver Koharu, car elle ne veut pas que Koharu meurt à la suite de sa demande.

Jihei avance que le seul moyen de résoudre la situation serait de mettre en dépôt au moins la moitié de la rançon de Koharu en espèces sonnantes et trébuchantes, mais qu'il n'a tout simplement pas l'argent. Osan avance plus de la moitié de l'argent nécessaire, argent qu'elle économisait pour payer une facture importante de grossiste et avait réuni en vendant sa garde-robe - l'argent est nécessaire pour maintenir l'entreprise à flot, mais « Koharu vient en premier ». Le reste de l'argent peut être réuni s'ils mettent aussi en gage leurs plus beaux atours.

Dans ces plus beaux atours, ils partent pour leur mission de miséricorde. Ils sont interceptés à la porte par Gozaemon qui exige que Jihei divorce d'Osan. Parlant tout le temps de façon vipérine, il vérifie pour voir si la dot de beaux vêtements d'Osan est toujours là. Ils ne sont pas dans les commodes mais il les découvre dans le paquet qu'ils emportent et insiste aussitôt qu'ils vont être vendus pour racheter Koharu. Jihei menace de se suicider sur le champ si Gozaemon continue à le presser de signer la lettre de divorce. Gozaemon cède et part. Il prend avec lui Osan tandis que se termine l'acte 2.

Acte 3Modifier

Cette nuit-là, Jihei quitte la maison, disant qu'il se rend à Kyoto. Hors de vue il se retourne et manque de peu Magoemon qui le cherche. Magoemon est profondément inquiet à l'idée d'un suicide d'amoureux. Il apprend de la patronne que Jihei est déjà parti en mentionnant un voyage à Kyoto. Préoccupé, il demande si Koharu est toujours là. Un peu réconforté par le fait qu'ils disent que Koharu est profondément endormie à l'étage, il se convainc qu'aucun suicide d'amoureux ne peut survenir cette nuit ; il part chercher ailleurs.

Jihei est profondément touché de voir que son frère est toujours à sa recherche pour l'aider et sauver sa vie, ingrat et bon à rien comme est Jihei. Mais il est déterminé à aller de l'avant avec le suicide afin d'effacer par la mort la tache dont il a maculé l'honneur de sa famille et récupère Koharu d'une porte latérale laissée sans surveillance.

Les deux quittent le quartier de plaisir, passant de nombreux ponts. Ils s'arrêtent à Amijima, au temple Daichō. Un endroit auprès d'une écluse sur un petit ruisseau avec un fourré de bambou est choisi - « Peu importe où nous marchons, il n'y aura jamais un endroit marqué « Pour Suicides » ; « Tuons-nous là ».

Koharu implore Jihei de la tuer puis lui séparément. Elle a promis à Osan de ne pas entraîner Jihei dans un suicide d'amoureux et si leurs corps sont découverts ensemble, alors tout le monde sera certain que Koharu a menti ou a brisé sa promesse. Pour prévenir cette objection, Jihei et Koharu se coupent les cheveux de telle sorte qu'étant à présent un moine bouddhiste et une religieuse, on ne retiendrait pas contre eux les vœux d'une vie antérieure.

La courte épée de Jihei ne parvient pas à percer la trachée de Koharu du premier coup, mais le second la tue. Après qu'elle est morte, il se pend à un arbre en sautant de la porte de l'écluse. Les pêcheurs découvrent son corps le lendemain matin quand il est amené dans leurs filets par le courant.

Adaptation au cinémaModifier

Le réalisateur japonais de nouvelle vague Masahiro Shinoda a dirigé une adaptation stylisée de l'histoire sous le titre Double suicide à Amijima en 1969.

Liens externesModifier

RéférencesModifier

  • Chikamatsu Monzaemon, Suicides d'amour à Amijima, in Haruo Shirane, ed., Early Modern Japanese Literature: An Anthology, 1600-1900 (Columbia University Press, 2002), pp. 313-47. (ISBN 0-231-14415-6).

Source de la traductionModifier