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Société des idéologues
Destutt Tracy Elements d'idéologie 4 & 5 Volonte.png
Traité de la volonté et de ses effets. Dernier tome des Élémens d’idéologie de Destutt de Tracy.

La société des idéologues est un groupe de penseurs fondé par Antoine Destutt de Tracy vers [1], dont il fut le chef alors qu’il était sénateur.

Sommaire

DéfinitionModifier

Ce courant philosophique, qui se développe au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, se fonde sur le matérialisme antithéiste, hérité de Condillac et de Condorcet, pour considérer que la communauté de savants peut s’occuper de la cité. L’idéologie tentait de substituer une science rigoureuse des idées à la vieille métaphysique. Successeurs des philosophes des Lumières, leur idéal politique tendait à des réformes laïques et anti-autoritaires effectuées sur des bases rationnelles et scientifiques, ils acceptaient, comme eux, la notion de despotisme éclairé pour accélérer les réformes[2]. La meilleure définition de l’idéologie se trouve dans les Éléments d’idéologie (1801-1815), de Destutt de Tracy, qui n’a publié le quatrième et dernier tome, qu’à la chute de Napoléon[2].

DésignationModifier

Le terme d’« idéologie », qui signifie « science des idées », a été prononcé, pour la première fois, en 1795, à l’Institut national[1] par Destutt de Tracy, qui l’avait emprunté à son inspirateur principal Condillac, prétendant fonder cette « science des idées » en se référant à la méthode scientifique. Le terme d’« idéologue », quant à lui, a été inventé par Napoléon en 1800, pour dénigrer les intellectuels républicains qui s’étaient retournés contre son régime[3]. Napoléon va, dès lors, utiliser ce terme, qui sonnait comme une insulte dans sa bouche[4], pour qualifier ceux qui, ayant de l’indépendance dans les opinions et le caractère, lui résistent[5].

ObjectifsModifier

 
Anne-Catherine Helvétius, chez qui se réuniront les idéologues, à Auteuil.

La priorité des idéologues est de conserver la République en préservant les acquis de la Révolution. D’abord séduits par les prétentions intellectuelles, bien différentes de celles des autres militaires en lice dans la course au pouvoir, du général Bonaparte, si différent des autres militaires[6], les « idéologues » ont tout d’abord servi de caution intellectuelle au général Bonaparte, en soutenant le coup d’État du 18 brumaire[7]. Comme leurs prédécesseurs des Lumières, les idéologues ne sont pas contre le despotisme éclairé, s’il peut favoriser la rapide expansion de leurs idées[8].

Après une brève lune de miel[9], les idéologues se sont rendus compte que Napoléon, une fois au pouvoir, préférait gouverner avec le soutien des traditionalistes catholiques plutôt qu’avec les idéologues empiristes, matérialistes et athées. Ses mesures vont à l’encontre du plan idéologue : en 1801, il proclame, en accord avec le pape, la religion catholique de la majorité des Français[10] ; en 1802, il institue la censure et le contrôle de la presse[11] ; en 1803, considérant comme inutile les théories abstraites des idéologues pour le développement civil et économique de la France, il ferme la classe des sciences morales et politiques de l’Institut, opposée au Concordat[12]. Lorsque, contrairement à ce qu’ils espéraient, les libertés fondamentales n’ont pas été maintenues, les idéologues se sont retournés contre leur candidat[3] , et se sont, dès lors, retrouvés dans l’opposition républicaine. Bonaparte dénonce alors, en retour, l’idéologie comme des songes creux, mais nomme toutefois Destutt de Tracy comte d’Empire dans l’espoir d’acheter son silence. Se réunissant dans la société d’Auteuil de Catherine Helvétius, ils protesteront contre certaines mesures de sécurité napoléoniennes et Destutt de Tracy osera demander la déchéance de Napoléon à la Chambre des Pairs[13].

MembresModifier

À côté de Destutt de Tracy, le médecin Cabanis, Nicolas de Condorcet est considéré comme le dernier philosophe des Lumières et le premier des idéologues[14]. Le politologue Pierre-Louis Roederer, le philosophe Volney, l’économiste Say, le professeur Garat de l’Institut National, ainsi que Pierre Daunou, au nombre des rédacteurs de la constitution de l’an VIII, le savant Joseph Lakanal, l’académicien Alexandre Deleyre, l’abbé Sieyès, représentaient au sens large le groupe des idéologues[15].

Germaine de Staël a été associée aux idéologues[16]. Benjamin Constant a servi d’intermédiaire entre Sieyès et Napoléon dans la préparation du coup d’État de ce dernier[17] mais, si tous deux ont eu des luttes en commun avec les idéologues, ils étaient proches d’eux sans l’être eux-mêmes[18].

La Décade philosophique a souvent été qualifiée de journal, voire d’organe idéologue[15], mais cela n’est que partiellement vrai. Nombre d’idéologues, comme Jean-Baptiste Say[2]:80,[19], ont collaboré à la Décade, mais son fondateur et rédacteur-en-chef Pierre-Louis Ginguené a toujours, en revanche, été un opposant de Napoléon[20].

La Société des observateurs de l'homme a parfois également été associée aux idéologues[21], dont elle est, en réalité, très éloignée, ses fondateurs étant d’inspiration chrétienne[22].

PrincipesModifier

Physiologie de la spiritualité humaineModifier

 
Buste du fondateur de l’idéologie par David d’Angers (1837).

Les théories d’Helvétius et de Condillac ont fourni aux idéologues les bases d’une gnoséologie des sens appliquée à la recherche de la formation des idées[23] et aux domaines les plus divers de la morale et de la politique[24].

Les idéologues sont les successeurs en droite ligne des « Philosophes »[14]. Le salon de Catherine Helvétius sert de point de contact où s’opère le passage de relais entre des hommes des Lumières, comme Condorcet, dernier philosophe des Lumières et premier des idéologues[14] et les futurs idéologues[25].

Le concret est le principe fondamental qui les amène à rechercher dans des éléments comme les facteurs physiologiques, des caractères considérés, jusque là, comme relevant de la spiritualité. Ils pensent que la même structure physique de l’homme et les altérations, pathologiques ou non, qu’il peut subir, peuvent influer sur les passions, l’intelligence, le caractère, etc. Ces théories, issues d’un matérialisme de base, ne prétendent toutefois pas avoir un caractère de validité générale, mais sont toujours considérées comme durables dans le cadre d’aspects particuliers et spécifiques. Ils ne veulent pas être une théorie universelle de l’homme, mais une analyse empirique de certains de ses aspects particuliers[26].

Méthode statistiqueModifier

Un autre domaine d’investigation des idéologues est celui qui touche à la société dans ses aspects liés à son développement, ses modifications, ses phénomènes observés statistiquement dans leurs récurrences[27].

Condorcet approchera d’abord les phénomènes sociaux de façon mathématique, en obtenant des lois de tendance, des aspects de probabilité sur l’importance de certains phénomènes et sur la répétitivité d’autres. Il a étendu la méthode statistique mathématique à l’économie politique avec des études approfondies des processus d’industrialisation, de la médecine, de la morale et de la politique en France[28].

Les idéologues rejetaient toute considération métaphysique et estiment que la méthode scientifique, qui avait déjà fait ses preuves dans le domaine des phénomènes naturels, était également la meilleure pour analyse les sciences sociales et les aspects humains et pour atteindre, non seulement à la connaissance basée sur des faits mais aussi à une certaine prédiction et à une maitrise des phénomènes humains en les retirant définitivement des déclamations et des descriptions rhétoriques et de l’incertitude des philosophes[29].

MoraleModifier

En économie, le théoricien de référence pour les idéologues est Adam Smith, dont les théories s’étendent également à la morale utilitariste conçue en termes d’opposition de bien et du mal et sur la réalisation de la fin matérielle du bonheur maximal de la société. La politique est la capacité de mettre cet objectif en œuvre sur la base de ces hypothèses[30],[31].

Considérant que l’étude ethnographique des peuples était utile à leurs fins, que ce soit par l’étude des récits de voyage ou par des enquêtes de terrain directes, les idéologues plaçaient la géographie, associée, dans les voyages scientifiques, à l’anthropologie, au cœur d’une connaissance positive de la réalité humaine[32].

InfluenceModifier

L’œuvre de Destutt de Tracy a eu une influence réelle sur les philosophes et économistes du XIXe siècle, notamment Thomas Brown, John Stuart Mill, Herbert Spencer, Hippolyte Taine et Alexandre Ribot, certains d’entre eux également influencés par le positivisme de Stuart Mill, Spencer… Parmi les étrangers vivant à Paris dans les premières années du XIXe siècle à avoir fréquenté les milieux culturels liés aux idéologues, on compte Giulia Beccaria (fille de César) et son jeune fils Alessandro Manzoni[33].

PublicationsModifier

Destutt de Tracy, élu à l’Académie française le , a publié en 1801 des Observations sur le système actuel d’instruction publique. Ses Éléments d’idéologie (1801-1815) donnent la meilleure définition de l’idéologie[2]. Le quatrième et dernier tome, qui est un traité d'économie politique résolument contre au spiritualisme renaissant avec le Concordat et le Génie du christianisme, n’a paru qu’après la chute de Napoléon[34].

Ses publications sont nombreuses :

Notes référencesModifier

  1. a et b Émile Cailliet et Gilbert Chinard, La Tradition littéraire des idéologues, American Philosophion Philosophical Society, (lire en ligne), p. 322.
  2. a b c et d (en) Jack Hayward, Fragmented France : Two Centuries of Disputed Identity, Oxford University Press, , 381 p. (ISBN 978-0-19921-631-4, lire en ligne), p. 77-8.
  3. a et b David Nicholls, Napoleon : A Biographical Companion, ABC-CLIO, , 318 p. (ISBN 978-0-87436-957-1, lire en ligne), p. 123.
  4. Il avait ainsi a suscité exprimé sa colère, dans un un violent article dans le Journal de Paris, contre Pierre-Louis Ginguené, opposé à l’établissement de tribunaux criminels spéciaux, et tentant de maintenir, au Tribunat, un semblant de liberté en France, en le traitant d’idéologue. Voir Prosper Jean Levot, Biographie bretonne : recueil de notices sur tous les Bretons qui se sont fait un nom soit par leurs vertus ou leurs crimes, soit dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, dans la magistrature, dans la politique, dans la guerre, etc., depuis le commencement de l’ère chrétienne, t. 1, A - J., Paris, Cauderan, , 981 p., 2 vol. in-8° (OCLC 562314957, lire en ligne), p. 799-808.
  5. Édouard Bignon, Histoire de France, depuis le 18 brumaire (novembre 1799), jusqu’a la paix de Tilsitt (juillet 1807), vol. 1, t. 7, Paris, Brockhaus et Avenarius, , 455 p. (lire en ligne), p. 108.
  6. Jean Tulard, De Napoléon et de quelques autres sujets, Paris, Tallandier, , 336 p., 22 cm (ISBN 979-1-02103-800-4, OCLC 1091942063, lire en ligne), p. 159.
  7. Jean Tulard, Napoléon : ou le mythe du sauveur, Paris, Fayard, , 524 p. (ISBN 978-2-21364-796-8, lire en ligne), p. 16.
  8. Jean Jamin, « Le syndrome chinois des idéologues ou les débuts de la sociolinguistique », Histoire Épistémologie Langage, t. 4, no 1,‎ , p. 83-92 (DOI https://doi.org/10.3406/hel.1982.1088, lire en ligne, consulté le 15 juillet 2019).
  9. Ainsi Volney continue d’entretenir d’étroites relations avec Bonaparte et célèbre le premier anniversaire du 18 Brumaire. Voir Gaulmier, op. cit., p. 430.
  10. Jacques-Olivier Boudon, Napoléon et les cultes : les religions en Europe à l’aube du XIXe siècle, Paris, Fayard, , 374 p. (ISBN 978-2-21365-689-2, lire en ligne), p. 16.
  11. Robert Netz, Histoire de la censure dans l’édition, Paris, , 128 p. (ISBN 978-2-13067-711-6, lire en ligne), p. 98.
  12. Hélène Renard, Anne Jouffroy, Jean Tulard et Thierry Lentz, Napoléon, l’intime et l’exceptionnel : 1804-1821, Paris, Flammarion, , 536 p. (ISBN 978-2-08131-339-2, lire en ligne), p. 5.
  13. Michel Simon, Comprendre les idéologies, Paris, FeniXX, 254 p. (ISBN 978-2-40207-388-2, lire en ligne), p. 31.
  14. a b et c Théodule Ribot, Revue philosophique de la France et de l’étranger, t. 171, Paris, Presses universitaires de France, (lire en ligne), p. 373.
  15. a et b Jonathan Israel, Revolutionary Ideas : an intellectual history of the French revolution from the rights of man to Robespierre, Paris, Princeton University Press, , 888 p. (ISBN 978-0-69116-971-2, lire en ligne), p. 622.
  16. Paul Gautier, Madame de Staël et Napoléon, Paris, Plon-Nourrit, , 2e éd. (lire en ligne), p. 401.
  17. G. E. Gwynne, Madame de Staë̈l et la révolution française : politique, philosophie, littérature, Paris, A.-G. Nizet, (lire en ligne), p. 47.
  18. Louis Bergeron, Jacques Lovie et André Palluel-Guillard, L’Épisode napoléonien, t. 1 aspects intérieurs, 1799-1815, Paris, Seuil, , 255 p. (ISBN 978-2-02000-664-4, lire en ligne), p. 103.
  19. Evelyn L. Forget, The Social Economics of Jean-Baptiste Say : Markets and Virtue, London ; New York, Routledge, , 328 p. (ISBN 978-1-13463-081-3, lire en ligne), p. 80.
  20. Prosper Jean Levot, Biographie bretonne : recueil de notices sur tous les Bretons qui se sont fait un nom soit par leurs vertus ou leurs crimes, soit dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, dans la magistrature, dans la politique, dans la guerre, etc., depuis le commencement de l'ère chrétienne, t. 1, A - J., Paris, Cauderan, , 981 p., 2 vol. in-8° (OCLC 562314957, lire en ligne), p. 803.
  21. Brigitte Schlieben-Lange, « Les idéologues et l’écriture », Les idéologues, Amsterdam, J. Benjamins,‎ , p. 181 (ISBN 978-9-02723-282-3, OCLC 300586939, 9VxAAAAAQBAJ sur Google Livres).
  22. Jean-Luc Chappey, La Société des Observateurs de l’Homme (1799-1804) : des anthropologues au temps de Bonaparte, Paris, Société des études robespierristes, , 573 p., 24 cm (ISBN 978-2-90832-745-8, lire en ligne), p. 9.
  23. D’où leur nom d’« idéologues ».
  24. (it) Pierangela Adinolfi et Guido Santato (dir.), « Letteratura italiana e cultura europea tra illuminismo e romanticismo », Dénouement des lumières et invention romantique, Genève, Droz,‎ , p. 248 et suiv. (ISBN 978-2-60000-669-9, lire en ligne).
  25. Transactions of the Eighth International Congress on the Enlightenment, t. 303, Oxford, Voltaire Foundation, at the Taylor Institution, , 1928 p. (lire en ligne), p. 607.
  26. Jean Gaulmier, L’idéologue Volney, 1757-1820, Beyrouth, Le Deux, , 626 p. (ISBN 978-2-05100-215-8, lire en ligne), p. 275.
  27. Joëlle Affichard et François Bédarida, Pour une histoire de la statistique : Contributions, Paris (lire en ligne), p. 417.
  28. Gilles-Gaston Granger, La Mathématique sociale du marquis de Condorcet, Paris, Odile Jacob, , 178 p. (ISBN 978-2-73810-072-6, lire en ligne), p. 88.
  29. (it) Remo Bodei, « La storia congetturale : Ipotesi di Condorcet su passato e futuro », Mélanges de l’Ecole française de Rome. Italie et Méditerranée, vol. 108, no 2,‎ , p. 457-468 (lire en ligne, consulté le 20 juillet 2019).
  30. Martin S. Staum, Cabanis : Enlightenment and Medical Philosophy in the French Revolution, Princeton University Press, , 444 p. (ISBN 978-1-40085-702-9, lire en ligne), p. 10.
  31. Francois Joseph Picavet, Les idéologues : essai sur l’histoire des idées et des théories scientifiques, philosophiques, religieuses, etc. en France depuis 1789, Paris, F. Alcan, f. alcan, 1891, 628 p., 22 cm (OCLC 1086791483, lire en ligne), p. 422, note 1.
  32. Hélène Blais et Isabelle Laboulais, Géographies plurielles : les sciences géographiques au moment de l’émergence des sciences humaines - (1750-1850), Paris, L’Harmattan, , 353 p. (ISBN 978-2-29614-255-8, lire en ligne), p. 46.
  33. (it) Alessandro Manzoni, I promessi sposi, Milan, Mondadori, 2010, 392 p. ; 19 cm, p. V.
  34. Albert Mathiez, Georges Lefebvre et Gustave Laurent, Annales historiques de la Révolution française, t. 52, Paris, Firmin-Didot, (lire en ligne), p. 145.

BibliographieModifier

  • Xavier Martin, « Madame de Staël, Napoléon et les idéologues : pour un réajustement des perspectives », Bulletin de la Société d’histoire des idées et d’histoire religieuse, vol. VII,‎ , p. 11-30.
  • Francois Joseph Picavet, Les idéologues : essai sur l’histoire des idées et des théories scientifiques, philosophiques, religieuses, etc. en France depuis 1789, Paris, F. Alcan, f. alcan, 1891, 628 p., 22 cm (OCLC 1086791483, lire en ligne).
  • (en) Barry Gordon Garnham (préf. David Williams), The intellectual background of the French Revolution : original texts of “Les idéologues”, 1789-1825, with an interpretive commentary, Lewiston, E. Mellen Press, , v-276 p., 24 cm (ISBN 978-0-77345-472-9, OCLC 471014364, lire en ligne)
    68 textes d’idéologues.
  • (en) Emmet Kennedy, A Philosophe in the Age of Revolution : Destutt de Tracy and the Origins of Ideology, Philadelphie, American Philosophical Society, , xviii, 382 p. (OCLC 940993541, lire en ligne).
  • Winfried Busse et Jürgen Trabant, Les idéologues : sémiotique, théories et politiques linguistiques pendant la Révolution française, Amsterdam, J. Benjamins, , xvi, 404 p. (ISBN 978-9-02723-282-3, OCLC 300586939, lire en ligne).

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