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Shunga (gravure)

estampe érotique japonaise
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Shunga de Hokusai
Suzuki Harunobu, détail d'un Shunga. Vers 1750. Londres, Victoria & Albert Museum.

Les shunga (春画?) sont des gravures japonaises érotiques, de style ukiyo-e.

« Shunga » signifie littéralement « image du printemps »[1], un euphémisme pour faire référence à l'acte sexuel. Le mot shunga serait dérivé de l'expression chinoise chungonghua, en japonais shungūga (春宮画?), signifiant « image du palais du printemps », en évocation de la vie joyeuse menée au palais du prince héritier[2]. L'âge d'or des shunga, se situe pendant l'époque d'Edo (1600 à 1868).

Sommaire

HistoireModifier

Les shunga trouvent leur origine en Chine. On pense qu'elles auraient été initialement inspirées par les illustrations des manuels médicaux durant l'époque Muromachi (1336 - 1573), et par les peintres érotiques chinois de cette époque qui avaient tendance à exagérer la taille des organes génitaux (qui est une des caractéristiques des shunga). Bien que présentes avant l'époque Edo, elles restent rares et destinées à la classe des courtisans, mais ce n'est qu'à cette époque qu'elles se développent réellement grâce aux évolutions considérables faites en matière d'impression, tant du point de vue de la qualité que de celui de la quantité.

En réalité, le terme shunga n'est apparu qu'au XIXe siècle ; auparavant on parlait de makura-e (livre ou manuel de l'oreiller), higa (dessins secrets) ou encore warai-e (estampes pour rire), parmi de nombreuses autres appellations. En même temps, comme le précise le japonologue et traducteur Jean Cholley, le genre était des plus sérieux puisqu'il n'avait « pas pour objet de faire stupidement “rire” », mais d'« instruire le lecteur dans les arcanes de l'amour physique[3] », servant également à « instruire » les jeunes filles et garçons parvenus à l'âge du désir ; les estampes étaient ainsi accompagnées de précisions anatomiques, techniques ou recettes, poèmes ou dialogues érotiques, commentant avec humour les prouesses des amants.

Il y eut de nombreuses tentatives de la part du gouvernement pour interdire les shunga, la première fut un édit publié par le shogunat de Tokugawa en 1661 interdisant, entre autres, les livres érotiques connus sous le nom de kōshokubon (好色本?). Cette disposition affecta surtout les ouvrages critiquant le daimyō et les samouraïs. L'édit de 1722 beaucoup plus strict interdisant la production de tout nouveau livre sans l'accord du commissaire de la ville, fit définitivement passer les shunga dans la clandestinité, sans pour autant stopper leur épanouissement. En effet, les livres érotiques illustrés, précise Christophe Marquet, « continuèrent à être commercialisés de manière anonyme ou sous des noms d'emprunt », diffusés « par l'intermédiaire d'un réseau très organisé de loueurs de livres ambulants »[4].

L'art shunga succombera finalement à l'apparition de la photographie érotique au début de l'ère Meiji (1868-1912). Mais surtout beaucoup de ces œuvres érotiques furent détruites ou vendues à des amateurs étrangers. En France, les frères Goncourt ou encore Pierre Louÿs furent parmi les premiers grands collectionneurs d'estampes et de livres illustrés érotiques japonais, à l'époque du japonisme, ce dont témoigne le premier ouvrage publié en France sur le sujet, en 1925, par le collectionneur François Poncetton[5]. Jules et Edmond de Goncourt « firent partager leurs trésors à nombre d'amateurs et d'artistes, parmi lesquels le graveur Félix Bracquemond et Rodin[6]. » Ainsi de nos jours les plus riches collections appartiennent-elles à des musées à travers le monde. Au Japon, peu à peu, ces images sont devenues très tabou et cet héritage jugé honteux, surtout à l'ère Meiji, qui les bannit et censura, pour que le pays paraisse « civilisé » et « honorable » aux yeux d'un Occident qui vivait à l'heure de la pudibonderie victorienne[7] ; alors que dans le même temps cet art érotique allait ravir et inspirer les artistes européens, de Degas à Toulouse-Lautrec et plus tard Picasso. Au Japon, la première exposition de shunga ne s'est tenue qu'en 2015, au musée Eisei Bunko de Tokyo[8]. Malgré tout, au-delà de cet héritage toujours considéré comme sulfureux au Japon, les shunga sont la source d'inspiration de la production hentai : animes et mangas à caractère pornographique.

ProductionModifier

Les shunga ont été produits entre le XVIe et le XIXe siècles par des artistes d’ukiyo-e, l'âge d'or du genre se situant entre le milieu du XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe siècle. Ces œuvres appartiennent d'abord à des « séries » (kumimono) de douze planches ou à des albums qui ont été démontés pour être vendus en feuillets séparés. En effet, bénéficiant d'une plus grande demande et de prix plus élevés que les estampes ordinaires, des copies de shunga ont été produites et se sont vendues en feuillets ou - plus fréquemment - sous la forme de livres, appelés enpon. Il existait aussi un autre format populaire : le kakemono-e (掛け物絵?) qui se présentait sous la forme d'un rouleau mais dont le coût était plus élevé, puisque chaque rouleau devait être peint individuellement.

Peu d'artistes de l'époque sont restés à l'écart du genre, car il leur apportait l'assurance d'une situation stable : il s'avère que la vente d'un shunga à un client de haut rang pouvait rapporter assez d'argent pour vivre pendant environ six mois. Un rouleau pouvait coûter soixante pièces (monme) d’argent, l'équivalent de 300 litres de haricots de soja[9]. La plupart des grands peintres d'ukiyo-e de l'époque d'Edo, de Masanobu à Hokusai, en passant par Harunobu et Utamaro, s'adonnèrent donc à la réalisation de gravures érotiques, et « l'on estime qu'entre un dixième et un tiers de la production des plus grands maîtres relevait de ce genre. »[10] C'est ainsi qu'un tiers de la production de Moronobu, considéré comme le premier représentant de l’école ukiyo-e, est constitué d'érotiques[11].

L'impression polychrome, ou nishiki-e (錦絵?)[12], n'est apparue qu'après 1765, beaucoup de shunga sont antérieurs à cette date. Avant cela, la couleur pouvait être ajoutée aux copies à la main. Elles pouvaient être réalisées avec des matériaux de grande qualité[9].

La qualité et le prix des shunga étaient cependant variés. Ils pouvaient être raffinés et vendus à de riches seigneurs daimyo, ou encore limités en couleurs, largement distribués et avec un coût inférieur à un bol de nouilles.

Les personnagesModifier

Le personnage le plus commun des shunga est certainement la courtisane (oiran). Utamaro a été en particulier vénéré pour ses portraits de courtisanes, qu'il connaissait bien et aimait tant, ses scènes amoureuses atteignant « un niveau de raffinement, d’élégance et d’érotisme qui en fait un des plus grands hommages rendus à la beauté féminine »[13].

Ces courtisanes du Yoshiwara (le quartier de plaisir d'Edo), qui offraient un niveau inégalé de sensibilité et de nuances psychologiques, pourraient être comparées de nos jours à des célébrités et le quartier lui-même à Hollywood. Elles avaient un fort potentiel érotique de par leur profession mais restaient en même temps inaccessibles. Seuls des hommes très fortunés pouvaient espérer s'offrir leurs services tandis que les femmes voyaient en elles des idoles fascinantes. Depuis, les gravures de courtisanes ont été accusées d'idéaliser la vie des quartiers de plaisir en masquant la condition d'esclave dans laquelle vivaient celles-ci.

De même, les acteurs de kabuki sont souvent mis en scène. Ils portaient eux aussi une forte charge symbolique puisque nombre d'entre eux pratiquaient la prostitution masculine.

Le contenuModifier

Les shunga abordaient diverses situations offrant une grande variété de thèmes : les hommes séduisent les femmes, les femmes séduisent les hommes, les nubiles jusqu'aux vieillards. Si l'hétérosexualité domine, les scènes homosexuelles représentant des hommes avec des hommes ou des femmes avec des femmes existent en nombre, la préférence sexuelle étant moins rigide à l'époque. Les scènes se déroulent souvent dans le cadre de la vie quotidienne, entre mari et femme[9].

Le plus souvent les personnages apparaissant dans ces scènes sont vêtus, c'est principalement parce que la nudité n'était pas en soi érotique dans le Japon d'alors, puisque les gens étaient habitués à voir les corps nus du sexe opposé dans les bains publics. Jean Cholley souligne que « les Japonais n'ont jamais eu le culte du corps, encore bien moins de sa nudité[14] », la nudité totale apparaissant plutôt chaste et ne provoquant guère d'émois, encore moins d'interdits, en comparaison des émotions liés au désir érotique. Les vêtements, souvent somptueux, peuvent ainsi être vecteurs de symbolique ou même, par leurs plis entremêlés, attirer l'attention sur les parties du corps qui restent dénudées : les organes génitaux[15] ; ou plus allusivement le savant déshabillé d'un vêtement entrouvert laisse place à l'imagination, comme dans les estampes des Belles femmes de Utamaro, dans lesquelles les cols de kimono dénudent largement la nuque d'une beauté.

De même les positions sont généralement fantaisistes, parfois acrobatiques, peu réalistes, comme la taille des organes génitaux[9], grossis à outrance. L'objectif étant de rendre le contenu sexuel le plus lisible et le plus explicite possible, focaliser le regard sur les ébats ; néanmoins il y a autre chose que l'exagération voulue, car le dessin japonais ignore souvent la perspective et reporte les mêmes dimensions quelle que soit la distance. Cela dit, les sexes se comportent ici comme un « deuxième visage », exprimant les passions cachées de la vie quotidienne. Certaines estampes peuvent même figurer des scènes zoophiles telles que le célèbre Rêve de la femme du pêcheur de Hokusai représentant une femme et une pieuvre.

Les situations sont souvent cocasses, les shunga se rapprochant alors des « images satiriques » (warai-e)[9] et donnant une vision joyeuse du sexe. En effet, une grande partie de ces livres et images érotiques fonctionne sur le mode de la parodie ou du pastiche (procédé du mitate), s'inspirant parfois d'œuvres littéraires ou théâtrales. Selon Philippe Pons, cette « fantasmagorie jubilatoire » et cette « débauche imaginative » sont surtout à l'œuvre pour suggérer « l'impétuosité du désir »[16].

Le publicModifier

Les shunga n'étaient pas réservés à une petite élite libertine, mais étaient appréciés par des hommes et des femmes de toutes classes. Les superstitions et les coutumes y faisant référence sont la preuve de leur large impact. Ainsi, ils étaient considérés comme un porte-bonheur, comme un charme contre la mort par les samouraïs ; ils étaient une protection contre le feu dans les entrepôts et les maisons[9]. De ceci nous pouvons déduire que des samouraïs, en passant par les chonin et les femmes au foyer, tout le monde possédait son shunga. Ces trois catégories souffraient de la séparation avec le sexe opposé, aussi la superstition n'était qu'un prétexte pour dissimuler un aspect beaucoup plus libidineux. Traditionnellement, on offrait des shunga aux jeunes mariés. Ils étaient utilisés, pour les plus réalistes d'entre eux, afin de parfaire l'éducation sexuelle des enfants des familles riches[9] ; ainsi le Manuel de l'oreiller, traduit en français par Jean Cholley (Picquier, 1997), avec le sous-titre explicite pour posséder les femmes, est un bon exemple de ces manuels d'instruction, offrant une très grande variété de postures, regorgeant de précisions techniques et anatomiques, permettant ainsi aux couples de choisir en quelle position ils allaient s'aimer. Dans un pays où il n'y a pas de rupture entre l'art érotique et l'art tout court, ces images constituaient ainsi « une facette de la florissante culture populaire de l'époque [d'Edo], reflétant une conception de la sexualité qui ignore la faute et inscrit ses pratiques sur le registre du ludique[16]. »

Notes et référencesModifier

  1. Edmond de Goncourt, qui publia une monographie sur Utamaro (Outamaro, le peintre des maisons vertes, 1891), fut le premier en France à parler de « peintures de printemps », cf. Christophe Marquet, « Gravures et livres illustrés érotiques japonais de l'Enfer du département des Estampes et de la Photographie », in L'Enfer de la Bibliothèque : Éros au secret, catalogue d'exposition dir. par Marie-Françoise Quignard et Raymond-Josué Seckel, Paris, BnF, 2007, p. 280.
  2. Gisèle Lambert et Jocelyn Bouquillard, Estampes japonaises, Images d'un monde éphémère, BnF, 2008, p. 183
  3. Jean Cholley, préface à Manuel de l'oreiller pour posséder les femmes, Éditions Philippe Picquier, 1997, p. 7.
  4. Christophe Marquet, « Gravures et livres illustrés érotiques japonais de l'Enfer du département des Estampes et de la Photographie », p. 282.
  5. François Poncetton, Les Érotiques japonais. Recueil d'estampes du XVeme au XIXeme siècle tirées des grandes collections parisiennes et précédées d'une étude sur l'art érotique japonais, Éditions du siècle, 1925.
  6. Christophe Marquet, « Gravures et livres illustrés érotiques japonais de l'Enfer du département des Estampes et de la Photographie », p. 280.
  7. Philippe Pons, « Ces shunga que les Japonais ne sauraient voir », Le Monde, le 6 mai 2019. Ainsi en 1914, l'écrivain Nagai Kafu dut renoncer à l'organisation d'une exposition d'ukiyo-e de Harunobu à la prestigieuse université Keiō à Tokyo, « à cause de la “nature des peintures”, alors même qu'il ne s'agissait pas d'œuvres érotiques à proprement parler. », cité par Christophe Marquet, « Gravures et livres illustrés érotiques japonais de l'Enfer du département des Estampes et de la Photographie », p. 281.
  8. Philippe Pons, « Japonais découvrent enfin leur art érotique », Le Monde,‎ (lire en ligne).
  9. a b c d e f et g Tony McNicol, « Shunga : la quintessence de l’érotisme japonais », Nippon.com, le 6 décembre 2013
  10. Christophe Marquet, « Gravures et livres illustrés érotiques japonais de l'Enfer du département des Estampes et de la Photographie », p. 305. Selon l'Union Catalogue of Early Japanese Books (Nihon kotenseki sôgô mokuroku, mis en ligne par le National Institute of Japanese Literature de Tokyo [1], le corpus des livres érotiques illustrés (enpon) ou des séries de gravures montées en album représenterait entre mille deux cents et deux mille trois cents titres pour la seule période d'Edo.
  11. Shunga. Esthétique de l'art érotique japonais par les grands maîtres de l'estampe ukiyo-e, ouvrage collectif dir. par Kazuya Takaoka, Éditions de la Martinière, 2014, p. 52.
  12. Nishiki-e : Type de gravures polychromes appelées « images de brocart ». Elles sont nées d'un perfectionnement des estampes benizuri-e à la deuxième année de l'ère Meiwa (1765) par la création de petites estampes calendriers, populaires (au moins dans un premier temps) auprès d'une clientèle fortunée et lettrée
  13. Kobayashi Tadashi, « Utamaro et l'estampe érotique japonaise », préface au volume de Utamaro, Le Chant de la volupté, Éditions Philippe Picquier, 1992, p. 9.
  14. Jean Cholley, préface à Manuel de l'oreiller pour posséder les femmes, Éditions Philippe Picquier, 1997, p. 17.
  15. Sylvie Blin, « Le Printemps des sens », RMN-Grand Palais,
  16. a et b Philippe Pons, « Ces shunga que les Japonais ne sauraient voir », Le Monde,‎ (lire en ligne).

BibliographieModifier

  • Utamaro, Le Chant de la volupté, éd. de Hayashi Yoshikazu, trad. du japonais par Jacques Lévy, préface de Kobayashi Tadashi, Arles, Éditions Philippe Picquier, 1992 - compilation des chefs-d'œuvre érotiques du peintre : Le Chant de l’oreiller, La Rosée du chrysanthème, Le Vent fleuri des batifolages, Nouvel an nuptial.
  • Manuel de l'oreiller pour posséder les femmes, trad. du japonais et présenté par Jean Cholley, introduction de Sugiura Saichirô, Arles, Éditions Philippe Picquier, 1997 - l'un des nombreux recueils du genre, illustré par Tsukioka Yukikane, dit Settei (1710-1786).
  • Marco Fagioli, Shunga. L'art d'aimer au Japon, trad. de l'italien par Gilles Schaufelberger, Paris, Seuil, 1998.
  • Tamio Ikeda, Shunga. Images de printemps, catalogue d'exposition (Paris, Carrousel du Louvre, 2003), Paris, Galerie Tanakaya, 2003.
  • Hélène Bayou, Images du monde flottant. Peintures et estampes japonaises, XVIIe-XVIIIe siècles, catalogue d'exposition (Paris, Grand Palais, 2004-2005), Paris, RMN, 2004.
  • Agnès Giard, L'Imaginaire érotique au Japon, Paris, Éditions Albin Michel, 2006 ; réédité en 2008 puis en 2010 par Glénat/Drugstore.
  • Christophe Marquet, « Gravures et livres illustrés érotiques japonais de l'Enfer du département des Estampes et de la Photographie », in L'Enfer de la Bibliothèque : Éros au secret, catalogue d'exposition (BnF, 4 décembre 2007-2 mars 2008), dirigé par Marie-Françoise Quignard et Raymond-Josué Seckel, Paris, BnF, 2007, p. 277-325.
  • Estampes japonaises : images d'un monde éphémère, catalogue d'exposition par Gisèle Lambert, Jocelyn Bouquillard, Christophe Marquet et Keiko Kosugi, sous la dir. de Gisèle Lambert et Jocelyn Bouquillard, Paris, Bibliothèque nationale de France, 2008.
  • Shunga. Esthétique de l'art érotique japonais par les grands maîtres de l'estampe ukiyo-e, ouvrage collectif dirigé par Kazuya Takaoka, Paris, Éditions de la Martinière, 2014.
  • Ofer Shagan, L'art érotique japonais : le monde secret des shunga, avec la collaboration de Mark Halpern, trad. de l'anglais par Anne-Laure Guichard, Malakoff, Hazan, 2014.
  • Trésors érotiques japonais du Musée Guimet, Paris, Éditions de La Martinière / Musée national des arts asiatiques-Guimet, 2015.
  • (en) Ricard Bru, Erotic Japonisme. The Influence of Japanese Sexual Imagery on Western Art, Leyde, 2014.

AnnexesModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier

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