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Royaume de Naples napoléonien (1806-1815)

Royaume de Naples
Regno di Napoli it

1806-1815

Drapeau Blason
Description de cette image, également commentée ci-après

Royaume de Naples (bleu ciel) en 1810

Informations générales
Statut Monarchie
Capitale Naples
Histoire et événements
mars-mai 1815 Guerre napolitaine
30 mars 1815 Proclamation de Rimini

Entités précédentes :

Entités suivantes :

Le Royaume de Naples (1806-1815) est le premier État européen à avoir connu comme souverain un membre de la famille de Napoléon Ier. Les troupes napoléoniennes, sous le commandement en chef du frère de Napoléon Joseph Bonaparte, chassent les Bourbons en 1806. Devenu roi de Naples par décret impérial le 30 mars 1806 sous le nom de Joseph Napoléon[Note 1],[1], celui-ci tente de se faire aimer de son peuple, réforme l'administration et les finances, abolit la féodalité, mais se heurte à une partie de la noblesse.

Sur ordre de Napoléon, il remet son royaume à son beau-frère Joachim Murat le 5 juillet 1808. Sous le nom de Joachim Napoléon[2],[3], il règne jusqu'en 1815. Il s'avère être un roi consciencieux qui introduit des réformes économiques, réorganise une armée, mais dont les relations difficiles avec Napoléon l'amènent à jouer un double jeu avec l'Autriche. Ce dernier se solde par la perte de son royaume et son exécution le 13 octobre 1815. Le royaume napoléonien de Naples disparaît et l'ex-roi Ferdinand IV, restauré, règne à nouveau sous le nom de Ferdinand Ier des Deux-Siciles.

Sommaire

HistoriqueModifier

Joseph Napoléon, roi de Naples (1806-1808)Modifier

 
Joseph Napoléon, roi de Naples.

Joseph voulut apparaître comme un « roi réformateur et soucieux du bien-être de ses sujets », face à un « Ferdinand IV, peu soucieux du sort de son peuple[4] ». Il s'investit personnellement, pas seulement pour complaire à son frère, mais parce qu'il le pensait nécessaire[Note 2],[5] : il présida donc tous les conseils, convoqua ou écrivit à ses généraux et administrateurs d'une façon similaire à celle l'empereur, annota dossiers et rapports. Mais il dut maintenir une pression répressive face aux complots et révoltes, et agir dans un contexte contraint du fait de la conjoncture internationale.

La conquêteModifier

Après le traité de Presbourg, signé le 26 décembre 1805 entre la France et l'Autriche, Napoléon décide pour prolonger l'effet d'Austerlitz et chasser les Austro-Russes d'Italie, de s'emparer du royaume de Naples, dernière possession des Bourbons d'Italie. Il veut ainsi définitivement renverser la dynastie napolitaine « cette cour perfide »[6] qui en 1805 avait accueilli des troupes russes et autrichiennes en pensant qu'elles seraient supérieures aux troupes napoléoniennes. Napoléon ordonne à son frère Joseph, nommé lieutenant commandant en chef de l'armée de Naples, de conquérir ce royaume. Bien que très hésitant, il se rend maître du pays à la tête d'une armée de 40 000 hommes commandée par le maréchal André Masséna. Ferdinand Ier des Deux-Siciles doit fuir vers la Sicile où il maintient son pouvoir jusqu'en 1816. Par un acte de Napoléon, Joseph Bonaparte est nommé roi de Naples le 30 mars 1806 sous le nom de Joseph Ier. Il entre à Naples le 11 mai 1806. C'est maintenant à lui d'administrer le royaume en préservant les intérêts vitaux de l'Empire.

La visite du royaumeModifier

Le roi Joseph se montre à son peuple, visite son royaume et découvre la pauvreté de nombreuses provinces. Pourtant, un élément réconfortant pour le roi, le périple se passe dans d'excellentes conditions et l'accueil est chaleureux. La construction de routes est envisagée, ces réalisations symbolisant la volonté d'un pouvoir qui veut donner à son peuple des outils de prospérité. La justice s'applique dans le pays, les mauvais administrateurs sont traduits en justice. Joseph connaît les réalités sociales du pays, les notables sont faibles, la classe moyenne inexistante, le peuple déshérité. Ce peuple, la masse des lazzaroni, représente toujours une menace, mais avec Joseph la paix sociale est rétablie sans solutions brutales comme le recommande Napoléon : « établissez aux points stratégiques de la ville 3 ou 4 batteries qui seront en mesure de jeter dans le quartier des bombes incendiaires »[7].

La politique de réformeModifier

La noblesse dans sa grande majorité accueille avec bienveillance le changement de régime, mais elle attend des garanties et la consolidation du nouveau pouvoir car les élites locales sont lassées de l'autoritarisme de l'ancienne reine Marie Caroline. Avec Joseph, le cadre monarchique et autoritaire est conservé, mais dans le contexte d'une politique active de rationalisation et de réforme aux niveaux administratif, judiciaire, sécuritaire, financier, social, éducatif, culturel. Le nouveau souverain crée une cour et s'entoure d'une équipe de talent : Roederer comme ministre des Finances, Saliceti responsable de la Police et Mathieu Dumas au ministère de la Guerre.

Réforme administrativeModifier

Dès son arrivée sur le trôle de Naples, Joseph Bonaparte lança une série de réformes destinées à assurer le basculement des structures étatiques vers la rationalité, l'ordre et l'efficacité, avec notamment la création[8] :

  • d'un ministère de la Police et d'une préfecture de police pour Naples (28 février 1806) ;
  • d'un ministère de l'Intérieur couvrant une grande partie de l'activité civile de l’État (31 mars 1806) ;
  • d'un conseil d’État devant éclairer le souverain et participer à la mise en forme juridique des réformes (16 mai 1806) ;
  • d'une secrétairerie d’État pour l'organisation et le suivi de l'action gouvernementale (8 septembre 1806) ;
  • de la fonction d'auditeurs du Conseil d’État pour former une jeune classe d'administrateurs (10 août 1807) ;
  • d'une Cour des comptes (19 décembre 1807) ;
  • d'une nouvelle organisation territoriale (loi du 8 août 1806).

L'organisation territoriale était proche de celle de la France : création de treize provinces, avec à leur tête un intendant, de quarante-deux districts, avec à leur tête un sous-intendant ; le roi Joseph alla cependant plus loin en promulguant la loi du 8 décembre 1806 imposant que les 2 520 communes, dirigées par des syndics - maires - et des élus - adjoints -, seraient regroupés en 495 « gouvernements », plus structurants que les cantons français.

Réformes judiciairesModifier

Cette dernière création des gouvernements ne fut menée à bien mais elle permit la mise en place d'une nouvelle organisation territoriale judiciaire[9] : celle-ci reposait sur une Cour de cassation, quatre cours d'appel, des tribunaux de première instance et des juges de paix ; la création de tribunaux de commerce, d'un conseil des prises et d'une nouvelle justice pénale rapprochèrent également la justice du royaume de celle de l'Empire français. Pour introduire le code civil, Joseph créa des commissions, consulté l'Église - notamment sur la question du divorce -, confia à son Conseil d'État l'adaptation de certaines parties du code aux spécificités locales[10].

Réformes sécuritairesModifier

Dès juillet 1806, le modèle français fut adopté pour la profonde réorganisation de l'armée napolitaine dont la « dissolution était complète » selon Mathieu Dumas : des écoles militaires, des casernements, des hôpitaux militaires furent créés ; copiée sur la garde nationale française, une garde provinciale fut créée pour le maintien de l'ordre et la surveillance des bâtiments officiels, tandis que Naples créait une garde civique[11]. Des légions de gendarmerie et des commissaires de police furent institués[12]. Attaché au libéralisme et s'opposant à la politique de répression souvent prônée par Napoléon, Joseph met cependant en place à Naples une politique répressive contre ses opposants et l'affaire du marquis de Rodio enlevé et assassiné sans véritable preuve rappelle étrangement l'affaire de duc d'Enghien[13]. Le 26 août 1806, Joseph créa donc une garde royale composée de deux régiments d'infanterie, un de cavalerie, deux compagnies d'artillerie et une compagnie de gendarmes d'élite. Quant à l'armée régulière, elle fut alimentée par la conscription ; les levées fournirent sous le règne de Joseph un peu plus de 60 000 hommes. Joseph commanda effectivement son armée ainsi que les contingents français, italiens et polonais dont il supportait l'entretien[14]

Réformes financièresModifier

La situation financière du royaume est catastrophique. Les caisses sont vides, les palais royaux vidés de leurs mobiliers, la réserve de numéraire des banques a été emmenée en Sicile par les anciens souverains. L'urgence est l'assainissement des finances. Rœderer s'attaque aux chantiers de la dette, de la perception de l'impôt et fait porter ses efforts sur la réforme des contributions foncières. « Le projet de Rœderer est la refonte totale du système des contributions. Il s'agit d'adapter les contributions à chaque feu »[15]. Le roi de Naples et ses collaborateurs veulent faire triompher la rigueur là où le clientélisme l'a emporté auparavant. Il recourt aux banquiers romains, mais malgré tout les rentrées d'argent sont insuffisantes et la situation financière demeure précaire. Pour mener à bien sa politique, une partie du domaine royal des propriétés de l’État, des émigrés et de l’Église fut vendue. Joseph finit par décréter un impôt exceptionnel de 22 millions de francs, et fit négocier un emprunt d'environ 5 millions de francs, avec un intérêt annuel de 6%[16]. Pour le fonctionnement courant et les investissements, en plus d'économies de structures et d'une réduction du nombre d'agents, la modernisation de la fiscalité et de l’administration fut entreprises dès 1806 ; établissements de nouvelles contributions, regroupement de taxes, relèvements des tarifs douaniers, exploitation de la loterie et du timbre, amélioration du cadastre, instauration d'une administration de perception, suppression des affermages consentis aux barons, création d'un Grand Livre de la dette publique, d'une caisse d'amortissement[17]... Joseph, qui présidait personnellement le conseil des finances, favorisa la fusion des établissements, laissant le soin à Joachim Murat de créer en 1809 une Banque des Deux-Siciles, conçue selon le modèle de la Banque de France[18].

Réformes socialesModifier

L'un des premiers objectifs du nouveau roi était l'abolition de la féodalité : si la toute-puissance politique des seigneurs et du clergé avait disparu depuis des décennies, leur prépondérance économique et leur mainmise sur les esprits restaient fortes. Ainsi, dans la plupart des communes, les paysans continuaient de payer des droits en nature et en espèce sur les ventes de terre, les semences, l'eau ou le fumier, soit près de cent quatre-vingts prélèvements différents[19] ; ils dépendaient aussi de leurs décisions sur l'adoption des techniques de culture et l'organisation du commerce de et des marchés. Le tout constituait un « assemblage monstrueux de privilèges, de monopoles, d'abus et d'usurpation[20] ». Face à l'impatience de Napoléon, le roi Joseph proclama, par un décret du 2 août 1806, l'abolition définitive de la féodalité et la législation compléta progressivement ce décret avec : la libération de l'usage des cours d'eau, la suppression de nombreuses taxes, la possibilité de rachat des terres et des droits de les exploiter, le partage des domaines collectifs, la suppression des fidéicommis qui soustrayaient certains biens et droits au commerce et aux successions[10]... Les résistances furent fortes mais l'action du roi fut poursuivie sous le règne de Joachim Murat et maintenue par les Bourbons restaurés qui touchèrent peu aux décisions prises durant la décennie française[21]. Le roi Joseph créa en outre des organismes de bienfaisance et des hôpitaux[12],[22].

Réformes éducativesModifier

Joseph souhaitait investir pour l'avenir en développant l'instruction publique et la vie intellectuelle l'enseignement populaire fut repensée ; pour laisser le temps aux collèges publics provinciaux de se mettre en place, il toléra le maintien d'établissement religieux ; il ordonna la création de maisons d'éducation pour les filles - onze établissements dans la seule capitale - ; il ordonna aux professions de créer des conservatoires pour l'apprentissage et aux communes de développer l'enseignement primaire. Des structures d'accueil pour les 5 600 enfants trouvés du royaume[22], un collège public par province.

Réformes culturellesModifier

Joseph mit en place une politique de mécénat royal active[23] :

  • Il fit venir un acteur du Théâtre-Français, Larive qui constitua une troupe avec des éléments venus de la scène parisienne ;
  • Il nomma le compositeur Giovanni Paisiello « directeur de la musique de la chambre royale et de la chapelle palatine » ;
  • Il dota des musiciens napolitains célèbres comme Mattia Butturini, Gaetano Rossi, Giuseppe Maria Diodati ;
  • Il conserva la protection des manufactures royales et des musées, enrichissant ces derniers d’œuvres confisquées à ceux qui avaient suivi les Bourbon en Sicile ;
  • Il signa des décrets pour favoriser la création d'imprimeries en province, le retour des écrivains exilés, la protection royale des acteurs du progrès scientifique ;
  • Il rationalisa la protection du patrimoine en relançant de nombreux chantiers archéologiques[Note 3], en luttant contre le trafic d’œuvres d'art et d'antiques, en créant une direction générale du Musée royal et des fouilles du royaume[Note 4].

André-François Miot fut chargé de donner de nouveaux moyens aux conservatoires de musique, de créer une Société royale de Naples, sur le modèle de l'Institut impérial de France, avec ses classes d'histoire et de belles-lettres, de sciences et de beaux-arts, dont les membres furent nommés le 10 mai 1808[24]. L'Académie des arts et dessin fut confiée au peintre lillois Jean-Baptiste Wicar.

La collaboration avec les élitesModifier

 
Armoiries de Joseph-Napoléon, roi de Naples et de Sicile.

Joseph fit appel aux élites locales pour asseoir son pouvoir et rédige des actes pour rapprocher les membres français de son entourage et de l'administration des élites napolitaines. De nombreux Français s'étaient en effet installé dans le royaume et avaient fait l'acquisition de biens nationaux. Joseph ne tint pas compte de l'image négative que les Français avait de la noblesse locale, méprisée à cause de son caractère pléthorique avec 163 princes et 279 ducs, sans moyens de tenir leur rang[25],[Note 5] . il multiplia les attentions envers ses hôtes, même les moins reluisants et s'évertua à les rapprocher des Français, notamment par des mariages[26] : la fille du maréchal Jourdan contracta un mariage avec un grand nom du royaume, le prince Luperano ; la fille de Saliceti fut mariée au prince Torella. Joseph attribua des titres napolitains à des proches : Saligny fut titré duc de Sangermano, Miot comte de Melito, Ferri-Pisani comte de Sant'Anastasio[27]. Napoléon autorisa Joseph à créer la décoration de l'ordre royal des Deux-Siciles destinée à récompenser les fidélités et dont furent membres des Français comme des ressortissants du royaume[28]. Joseph ouvrit le palais royal de Naples et celui Capodimonte à la bourgeoisie, ce qui était une nouveauté[25]. Quant aux armoiries du royaume, elles sont établies le 24 février 1806.

Les oppositionsModifier

Des oppositions se firent jour aussi bien dans le peuple que dans la noblesse ou l'église ; complots et révoltes

Résistances militairesModifier

Les premiers mois sont difficiles. Les troupes anglaises occupent la Calabre, tandis que la place de Gaète résiste aux troupes françaises et permet aux Anglais de disposer d'une rade pour abriter leurs navires. Il faut un siège très difficile avant que Joseph puisse annoncer à Napoléon la prise de Gaète. En Calabre, Masséna rétablit l'ordre mais au prix de nombreuses exactions. L'armée a besoin d'argent, d'équipement et de renforts. Joseph se fixe un objectif de 50 000 hommes qu'il entend réaliser dans les mois à venir. En attendant, il doit demander l'aide de Napoléon pour subvenir aux dépenses de l'armée, ce qui n'est pas sans amener des remarques de la part de l'Empereur : « N'attendez pas d'argent de moi. Les 50 000 francs en or que je vous ai envoyés est la dernière somme que j'envoie à Naples. »[29].

ComplotsModifier

De fait, de nombreux complots et attentats, menaçant directement la vie du roi et de ses ministres, furent éventés entre 1806 et 1808. Beaucoup ont été fomentés par les partisans de Marie-Caroline d'Autriche et de Fra Diavolo. Cette situation inquiète Napoléon qui recommande à son frère, dans une lettre du 31 mai 1806, la création d'une garde : « Composez votre garde de 4 régiments de chasseurs et de hussards. Formez aussi 2 bataillons de grenadiers »[30]. Il lui recommande aussi la plus grande prudence : « Nommez un unique commandant de la garde et considérez avec méfiance tous les Napolitains. Les valets, cuisiniers, gardes devront être Français »[31].

Opposition religieuseModifier

Le clergé a toujours été une force puissante d'opposition à Naples. Joseph contraint le clergé à réduire son influence à la sphère spirituelle. Les cardinaux doivent prêter serment, les plus dangereux pour le pouvoir en place sont expulsés du royaume et une partie des biens du clergé est nationalisée. Une loi promulguée en février 1807 ordonne la suppression des couvents des Bernardins et des Bénédictins, trop nombreux et pouvant être source de conflits. En mars 1807, un autre décret promulgue la nationalisation des biens littéraires du clergé. Ces opérations sont suivies par le ministère de l'Intérieur et témoignent d'une volonté de centralisme politique et culturel. Mais si les élites du royaume applaudissent cette réforme, le peuple des campagnes qui dépend de la charité publique organisée par les ordres est plus réservé.

Joachim Napoléon Roi de Naples (1808-1815)Modifier

 
Joachim Murat, roi de Naples.

Joseph demeura deux années à la tête du royaume de Naples. Le 21 mai 1808, il reçut de Napoléon l'ordre de se rendre à Bayonne : « la nation, par l'organe du conseil de Castille me demande un Roi. C'est à vous que je destine cette couronne »[32]. Joseph devint roi d'Espagne. La couronne de Naples fut alors offerte à Joachim Murat et à sa femme Caroline, la sœur de Napoléon. Le 15 juillet 1808, par le traité de Bayonne, Murat et son épouse reçurent de Napoléon la couronne de Naples. En contrepartie, le couple Murat devait abandonner le grand-duché de Berg, toutes ses possessions mobilières et immobilières en France, sa solde de maréchal tout en conservant le titre. Moyennant ces sacrifices, Murat fut par la grâce de Dieu et par la Constitution de l'État, Joachim Napoléon, roi des Deux-Siciles, sous le nom de Joachim Napoléon[2],[3]. Murat n'éprouve pourtant aucune hâte à aller prendre possession de son royaume. Même si un ordre de l'Empereur ne peut être discuté, il faut pourtant l'injonction de celui-ci pour que le 6 septembre 1808, Murat fasse son entrée solennelle à Naples. L'accueil chaleureux de la population le réconforte totalement. Après être passé sous des arcs de triomphes, il reçoit l'hommage des notables de la ville, un Te Deum est chanté dans la cathédrale. Rasséréné, Murat décide de se mettre à l'œuvre et avant tout, donner à l'Empereur l'impression d'être entièrement dévoué et fidèle à sa cause : « Sire je suis bien malheureux depuis que je vis loin de vous… Croyez- vous, Sire, que le Royaume que vous m'avez donné me soit plus cher que votre gloire ? »[33].

Domaine militaireModifier

Joseph a emmené la Garde royale et les régiments de valeur en Espagne. Murat doit reconstituer une armée. Son expérience et son ardeur lui permettent de réaliser cette tâche ; pour cela, Murat supprime les commissions militaires, amnistie les déserteurs, gracie des dizaines de condamnés à mort et rappelle les émigrés. En effet, il s'agit pour lui de libérer une partie de son territoire, d'assurer la sécurité du commerce maritime et de montrer à ses sujets qu'il est leur unique souverain et qu'il s'investit totalement dans son rôle de roi. Malgré tout, ceci ne lui vaut pas les éloges de Napoléon : « j'ai vu des décrets de votre part qui n'ont pas de sens. Pourquoi rappeler des exilés et rendre des biens à des hommes qui conspirent contre moi ? »[34]. Le 4 octobre 1808, le général Lamarque obtient la capitulation de l'île de Capri occupée par les Anglais. Naples se défend victorieusement contre une escadre anglaise lors de la campagne d'Autriche en 1809. Malheureusement la tentative d'annexion de la Sicile, lieu d'exil de l'ancien souverain de Naples Ferdinand Ier, se solde par un échec et donne de nouveau à Napoléon l'occasion de marquer son emprise sur le royaume et de montrer à Murat qu'il doit se considérer comme un sujet. L'Empereur exige de l'argent, des troupes, et impose à Naples l'ouverture de ses frontières aux produits français et une stricte observance du Blocus continental. Malgré tout, Joachim Murat rêve d'indépendance et souhaite s'affranchir de la tutelle de l'Empereur.

Domaine économiqueModifier

Le roi de Naples prend son rôle de roi au sérieux. Il semble disposé à faire le bonheur de son peuple en reconstituant les finances, redonnant du prestige à son armée et rétablissant les frontières de son royaume. La situation financière est très difficile. Roederer, l'ancien ministre des Finances, est parti avec Joseph, les fonctionnaires et l'armée ne sont pas payés depuis plusieurs mois et le pays est livré au brigandage. Pourtant, aidé et bien conseillé par son ministre des Finances, le comte de Mosbourg, il rétablit en partie les finances sans augmenter les impôts, introduit le code Napoléon, achève l'abolition de la féodalité et règle en partie le brigandage dans la région des Abruzzes et en Calabre. En 1811, Murat fait construire l'école du corps des ingénieurs des Ponts et Chaussées qui deviendra l'École supérieure polytechnique au début du XXe siècle. En même temps, Caroline seconde son époux en portant son attention sur l'éducation des jeunes filles de la bonne société napolitaine en créant un pensionnat. Elle s'intéresse aux fouilles d'Herculanum et de Pompéi, favorise les arts français, principalement la peinture avec Ingres. Un tableau intitulé la Dormeuse est livré en 1808, puis la Grande Odalisque en 1804[35]. En outre, la sélection des plants de mûriers et la modernisation des équipements pour les fabricants de soie donne un nouvel essor au secteur manufacturier.

Les relations difficiles avec NapoléonModifier

Ses bons résultats amènent Murat à souhaiter s'exonérer de plus en plus de la tutelle de Napoléon afin de pouvoir régner en toute indépendance par rapport à l'Empire français. Le roi de Naples prend ainsi de plus en plus d'initiatives personnelles. Il décide de mettre fin aux fonctions du maréchal Catherine-Dominique de Pérignon comme gouverneur de Naples et le remplace par un lieutenant-colonel napolitain. Puis, par un décret du 17 juillet 1812, il décide que tous les Français civils et militaires devront se faire naturaliser. De plus, le pavillon français est remplacé sur les bateaux et les forteresses par un nouveau pavillon napolitain : fond bleu avec bordure formant damier à carreaux alternés blancs et cramoisis[36]. Devant ces initiatives, la réponse de Napoléon est immédiate : « vu notre décret du 30 mars 1806 en vertu duquel le Royaume des Deux Siciles fait partie de notre Empire, considérant que le prince qui gouverne cet État est français et qu'il n'a été mis sur le trône que par les efforts de nos peuples : décrétons : Tous les citoyens français sont citoyens des Deux Siciles. Votre décret ne leur est pas applicable »[36]. En même temps, l'armée napolitaine est remplacée par un corps d'observation commandé par le général Paul Grenier mais entretenu par le trésor napolitain. Murat est proprement démis de ses fonctions. C'est un véritable affront pour le roi de Naples. Le royaume reste un État vassal de l'Empire, ce qui empêche une véritable renaissance. Ces vexations et le caractère inquiet de Murat l'amènent peu à peu à commettre l'irréparable.

La trahisonModifier

En avril 1812, le roi de Naples combat aux côtés de Napoléon pendant la campagne de Russie, et la régence du royaume est confiée à Caroline. Dès son retour, Murat, persuadé de l'écroulement progressif du Grand Empire napoléonien mais désireux de conserver son propre royaume, se tourne vers les ennemis de Napoléon. Il entame une double manœuvre qui le mène à sa perte. Pour Napoléon, il est toujours l'allié et le satellite de la France, mais pour la Grande-Bretagne et l'Autriche, il se montre prêt à observer une neutralité en contrepartie de son maintien à la tête de son royaume. L'abdication de Napoléon après le traité de Fontainebleau conclut son entente avec l'Autriche. Le 17 janvier 1814, Murat lance une proclamation aux peuples de l'Italie dans laquelle il annonce le parti qu'il vient de prendre et le but qu'il poursuit : « de justes motifs nous ont amené à rechercher une alliance avec les coalisés contre l'Empereur des Français et nous avons eu le bonheur d'en être accueilli »[37]. Le soutien de l'Autriche est cependant très incertain. Le retour de Napoléon de l'île d'Elbe redonne espoir à Murat, qui dès lors envisage de conquérir l'Italie et de s'en proclamer roi. Il déclare la guerre à l'Autriche, mais ses troupes ne sont pas à la hauteur de l'enjeu : vaincu à Tolentino le 2 mai 1815, il essaie de reconquérir son royaume en débarquant en Calabre, mais il est fait prisonnier et fusillé au Pizzo par les armées de Ferdinand IV. Celui-ci réunifie son royaume. L'emprise napoléonienne sur Naples est terminée.

ConstitutionModifier

La constitution :

  • fait de la religion catholique la religion de l’État (Titre I) ;
  • établit les règles de succession : la couronne de Naples est héréditaire dans la descendance directe et légitime, de mâle en mâle, par ordre de primogéniture (titre II) ;
  • précise les modalités de désignation du régent : la régence appartient de droit à la reine, et à son défaut, au prince de la famille royale, choisi par l’Empereur des Français ; à défaut de prince de la famille royale, le choix doit tomber sur des nationaux (titre III) ;
  • précise les titres et droits des membres de la famille royale (titre IV) ;
  • établit la liste des grands officiers de la couronne : grand-aumônier, grand-chambellan, grand-maréchal, grand-écuyer, grand-Veneur, grand-maître de cérémonies (titre V) ;
  • établit la liste des ministres : un ministre de la justice et du culte, un ministre des affaires étrangères, un ministre de l'intérieur, un ministre des finances, un ministre de la guerre et de la marine, un ministre de la police générale (Titre VI) ;
  • définit la composition du Conseil d’État : entre vingt-six et trente-six membres, répartis en quatre sections (justice et culte, intérieur et police, finances, guerre et de la marine), le président de la cour de cassation étant membre né du conseil d’état. Par l’art. 8 , les actes du roi relatifs aux objets réservés au parlement national, ont force de loi jusqu’à la première assemblée du parlement dès qu’ils ont été discutés dans le conseil d’état (titre VII) ;
  • précise le rôle et la composition du parlement national composé de cent membres et divisé en cinq classes : clergé (vingt ecclésiastiques nommés à vie), noblesse (vingt personnes titrées nommées à vie), possédants (vingt propriétaires, élus), docteurs (membres de l'université et des tribunaux et d’hommes distingués par leur mérite, soit dans les sciences, soit dans les beaux-arts, et nommés à vie), commerçants (vingt négociants et marchands, élus) ; le parlement national convoqué par le roi, ne peut être prorogé ou dissous que par lui ; il se réunit au moins une fois tous les trois ans ; son président est nommé par le roi ; ses séances sont secrètes ; les répartitions des contributions, les changements importants à faire au Code Civil, au Code pénal, au système fiscal ou monétaire sont soumis à ses délibérations (titre VIII) ;
  • établit les principes du système judiciaire, de la citoyenneté (droit du sol), distingue trésor public et trésor de la couronne (titre IX).

SymboliqueModifier

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Le nom du royaume est royaume de Naples et de Sicile mais les rois Joseph Bonaparte et Joachim Murat ne purent conquérir cette île.
  2. Mathieu Dumas écrit dans ses souvenir : « Le roi Joseph, que des observateurs inattentifs et des écrivains malveillants se sont plu à représenter comme un prince uniquement occupé de ses plaisirs, était l'âme de nos travaux ; il s'occupait avec diligence de tous les détails, discutait dans son Conseil d’État sur les diverses matières avec beaucoup de lumières et de précision, et mettait dans l'exécution des mesures arrêtées beaucoup de suite et de fermeté. »
  3. Notamment à Paestum, Nola, Bari, Armento, Pompéi dont il fit dégager l'enceinte, l'amphithéâtre, et la bibliothèque.
  4. Confiée à Michele Arditi, elle devait veiller à l'organisation des chantiers, délivrer des licences et rendre les exportations difficiles.
  5. Il y avait quatre-vingt-dix ducs dans la France la fin de l'Ancien Régime et bientôt quarante-deux princes et ducs dans la France de Napoléon. Antoine-Marie Rœderer estimait que si les proportions de Naples avaient été appliquées à la France, celle-ci auraient compté 3 182 ducs.

RéférencesModifier

  1. À sa majesté Joseph-Napoléon Ier, roi de Naples.
  2. a et b Causes politiques célèbres du dix-neuvième siècle: Procès de Murat (Joachim-Napoléon), roi de Naples. Procès du général Raphaël Riégo. Procès de Charles-Louis Sand (meurtre de Kotzebuë). Procès du comte de Lavalette. Procès d'Arthur Thistlewood et autres. Tome 3, p. 15.
  3. a et b Nouveau recueil de traités ; tiré des copies publiées par autorité, des meilleures collections particulière de traités et des auteurs les plus estimés, Volume 5, p. 15.
  4. N. Cadet, Honneur et violences de guerre au temps de Napoléon. La campagne de Calabre, p. 91.
  5. Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 286.
  6. " Napoléon et Joseph Bonaparte ", Vincent Haegele, p. 190
  7. "Napoléon et Joseph Bonaparte", Le Pouvoir et l'Ambition, Haegele.
  8. Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 294-295.
  9. Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 295.
  10. a et b Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 297.
  11. Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 298.
  12. a et b Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 296.
  13. " Napoléon et Joseph Bonaparte", Le Pouvoir et L'Ambition, Haegele p. 178-181
  14. Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 298-299.
  15. " Napoléon et Joseph Bonaparte", op.cit.
  16. M. G. Buist, At Spec Non Fracta. Hope & Co. 1770-1815, p. 339-340.
  17. Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 302-303.
  18. Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 303.
  19. N. Cadet, Honneur et violences de guerre au temps de Napoléon. La campagne de Calabre, p. 18.
  20. J. Rambaud, Naples sous Joseph Bonaparte, p. 403.
  21. G. Sodano, « L'aristocrazia napolétana et l'eversione della feudalità : un tonfo senza rumire ? », Ordine e disordine. Amministrazione et mondo militare nel Decennio franceses, 2012, p. 132-157
  22. a et b Legge sull'amministrazione del Regno di Napoli, A. N., 381 AP3, dossier 1, budgets 1806-1808.
  23. Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 290-291 et 301.
  24. A.N., 381, AP 3, dossier 1, budgets 1806-1808.
  25. a et b Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 289.
  26. Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 289-290.
  27. Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 290.
  28. Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, éd. Perrin, 2019, p. 593.
  29. "Napoléon à Joseph", correspondance intégrale, Paris 2007 no 287
  30. " AN . 400 AP", Napoléon à Joseph , 2 mai 1806
  31. " Napoléon à Joseph" , op.cit no 287
  32. " Napoléon et Joseph " Le Pouvoir et l'Ambition", Haegele, p. 306.
  33. " Murat" , Marcel Dupont, hachette p. 234
  34. " Le Ménage Murat", Jules Bertaut p. 130
  35. " Le Ménage Murat", Jules Bertaut.
  36. a et b " Le Ménage Murat", Jules Bertaut p. 168
  37. " Murat" , Marcel Dupont, p. 295

BibliographieModifier

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