Retraite de Russie

repli à l’issue de la campagne de Russie
La Retraite des Français en 1812
Tableau d'Illarion Prianichnikov (1874)

La retraite de Russie désigne le repli en 1812 de l’armée napoléonienne vers les territoires de l'Empire français à l'issue de l'occupation de Moscou, pendant la campagne de Russie, et qui anéantit la quasi-totalité de l’armée impériale.

Les difficultés de la retraiteModifier

Relâchement de l'armée napoléonienneModifier

Pour Napoléon, Moscou est synonyme de déconvenue : le tsar Alexandre refuse de prendre contact avec lui. Il décide de ne pas passer l'hiver dans la ville conquise, de peur d'être coupé de ses arrières[1]. À son départ, le 18 octobre 1812, la Grande Armée est désordonnée après ce temps de relâche, qui entame sa discipline et sa cohésion. Il en va même ainsi pour les officiers qui ne veillent pas assez à l'équipement des hommes et des chevaux (vêtements appropriés au rude climat de la Russie, fers à crampons pour les montures[2]). Les hommes se déplacent dès lors en bandes peu disciplinées[3] allant jusqu'à pratiquer le pillage et le vol de vivres sur la route du retour.

Les dangers sur le chemin du retourModifier

Le « général Hiver »Modifier

Cette relâche de la Grande Armée associée au froid environnant provoque des désastres. En effet, le froid et tout ce qu'il entraîne constitue désormais l'ennemi majeur de l'armée de Napoléon dans son retour vers la France. Le simple verglas suffit à tuer les chevaux: une fois à terre, il ne leur est plus possible de se relever et de continuer. De même, les hommes ne prennent pas la peine de faire fondre la neige afin d'abreuver leurs montures ; trop préoccupés par le froid, ils ne pensent qu'à se réchauffer. Les membres engourdis, n'éprouvant pas la sensation de chaleur des feux de camps, ils s'approchent trop près de ceux-ci au point que certains meurent brûlés[3].

La politique de la terre brûléeModifier

 
Retraite de Russie - Bernard-Édouard Swebach

Tout au long de la Campagne de Russie, les Russes en reculant face à l'armée de Napoléon ont appliqué la politique de la terre brûlée, détruisant sur leur chemin vivres et récoltes avoisinantes. Le 24 octobre, Koutouzov coupe la route du Sud à la Grande armée, à Maloïaroslavets[4] : elle est forcée de prendre pour la retraite la même voie qu'à l'aller. Elle se trouve vite confrontée au manque de vivres. Des stocks amassés par l'armée sont pris d'assaut par les hommes indisciplinés et affamés, entraînant un gaspillage des ressources alimentaires.

Les chevaux servent aussi de nourriture aux hommes, des groupes d'hommes se forment autour des chevaux le long de la marche, ces chevaux portent les équipements et les provisions jusqu'à leur mort où ils sont dépecés et mangés sur-le-champ, certains hommes tuant même leurs montures dès l'instant où celles-ci commencent à chanceler.

« Ceux qui n'avaient ni couteau, ni sabre, ni hache et dont les mains étaient gelées ne pouvaient manger (...) J'ai vu des soldats à genoux près des charognes mordre dans cette chair comme des loups affamés »

— Journal du Capitaine François, Charles-François François

« On nous faisait toujours marcher autant que possible derrière la cavalerie (...) afin que nous puissions nous nourrir avec les chevaux qu'ils laissaient en partant »

— Mémoires du Sergent Bourgogne, Adrien Bourgogne

Des cas de cannibalismeModifier

Poussés par le manque de nourriture et le grand froid, des soldats furent amenés à manger la chair d'autres soldats. Roman Sołtyk raconte qu'il a payé six francs une soupe à base de chair et foies de trainards sortis des rangs[5]. Philippe-Paul de Ségur raconte que des soldats, ayant trouvé la mort dans des maisons incendiées, furent mangés par des soldats affamés qui « osèrent porter à leur bouche cette révoltante nourriture »[6].

Des cas d'autophagie sont rapportés par le chef d'escadron Eugène Labaume : « Les uns avaient perdu l'ouïe, d'autres la parole et beaucoup par excès de froid, étaient réduits à un état de stupidité frénétique qui leur faisait rôtir des cadavres pour les dévorer ou qui les poussait à se ronger les mains et les bras »[7],[8].

Le harcèlement russeModifier

S'ajoute à cela la peur des attaques russes ; elle font peser une menace sur les retardataires, les hommes de la Grande Armée égarés étant pris pour cibles et faits prisonniers. À Elnia, le général Augereau est capturé avec sa brigade. Vers Slavkovo, l'arrière-garde commandée par Davout subit de lourdes pertes, comme aussi les troupes de Ney, près de Krasnoïe, ce qui incite Napoléon à prendre un raccourci[9]. Les Cosaques harcèlent l'armée de Napoléon, tentant de lui barrer le passage tout en se rassemblant pour le combat majeur que va connaître la retraite de Russie.

Sortir de la RussieModifier

La BérézinaModifier

 
L'empereur Napoléon Ier et sa Grande Armée anéantie par le froid, à la bataille de la Bérézina.

Le 25 novembre, Napoléon à la tête de 50 000 hommes arrive face à la Bérézina. La Grande Armée est alors en mauvaise posture ; les Russes tiennent le seul pont de la région ; la rivière n'étant pas gelée, l'armée de Napoléon commence à être encerclée par trois corps d'armée ennemis. Napoléon, malgré la mauvaise posture dans laquelle il se trouve, reste confiant et refuse de se laisser abattre ; il envoie un détachement d'hommes vers l'aval de la rivière afin d'éloigner l'armée russe d'un endroit favorable à la traversée situé en amont de sa position. Les pontonniers de Napoléon se mettent à l'ouvrage, deux ponts sont rapidement construits, le premier long de 100 mètres et large de 4 est destiné au passage de l'armée, le second plus court et plus solide étant dédié au passage des voitures et marchandises[10]. La traversée commence le 26 et se poursuit malgré quelques difficultés (quelques réparations sur les ponts et quelques assauts des Russes à repousser) jusqu'au 28 novembre. Le 28 commence une bataille d'artillerie : les obus russes font de nombreuses victimes parmi les soldats à la traîne rassemblés contre les ponts pour la traversée. Les ponts sont détruits par le général Éblé et les pontonniers le 29 novembre, laissant une dizaine de milliers de retardataires aux mains des Russes, dont les soldats de la division Partouneaux[11].

Une défaite stratégiqueModifier

Le passage de la Bérézina est un succès pour la Grande Armée, qui échappe à l'anéantissement : Napoléon lui-même échappe à la capture. Soucieux de rétablir son prestige, inquiet de la conspiration du général Malet, l'empereur quitte Smorgoni le 5 décembre pour revenir en France, en voiture puis en traîneau. Il a confié le commandement à son beau-frère, le maréchal Murat. Le départ de Napoléon produit un effet déplorable sur la plupart des soldats[12].

Les débris de la Grande Armée arrivent le 9 décembre à Vilnius, mais ils ne pourront y trouver des quartiers d'hiver. L'approche des cosaques les oblige à repartir, et ils franchissent le Niémen le 13 décembre, sous la protection du maréchal Ney. Arrivé à son tour à Vilnius, le tsar Alexandre proclame une amnistie générale pour les Lituaniens et les Polonais[13].

Quelques jours plus tard, en signant la convention de Tauroggen avec le général prussien Yorck, la Russie entame la dislocation du système napoléonien : le but de guerre de Napoléon avait été précisément de faire rentrer la Russie dans son système.

Quartiers d'hiverModifier

 
Les restes de la Grande Armée à Vilnius, toile de Georg Wilhelm Timm (1820–1895).

Parmi les survivants, beaucoup sont mutilés ou trop affaiblis pour porter les armes ; il ne reste qu'une légère ligne de défense pour faire face à l'avance des Russes, d'ailleurs presque aussi épuisés. Murat, avant de laisser le commandement à Eugène de Beauharnais, répartit ce qui reste des troupes dans leurs quartiers d'hiver. Un ordre du 31 décembre 1812 fixe les différents cantonnements :

Le corps autrichien est à Ostrołęka. Les restes du 8e corps regagnent la Westphalie. Le 10e corps est à Tilsit, se retirant vers Königsberg : à la suite de la défection d'Yorck, seule la division Grandjean et quelques bataillons restent sous commandement français[14].

Le 7e corps saxon, réduit à 4 000 ou 5 000 hommes, est épuisé par la retraite et par un dernier combat près de Kalisz le 13 février 1813 ; l'infanterie se dirige vers Torgau sur l'Elbe où elle est mise au repos avec quelques milliers de nouvelles recrues de l'armée saxonne, tandis que la cavalerie, séparée pendant la bataille, se replie en Galicie autrichienne, puis en Bohême où elle restera jusqu'en mai 1813[15].

PostéritéModifier

ArchéologieModifier

Une des fosses communes, où leurs corps ont été sommairement ensevelis, a été mise au jour par l’équipe des archéologues et des scientifiques dirigée par le docteur Rimantas Jankauska, pathologiste à l’université de Vilnius. Il en ressort que les soldats ne sont pas morts au combat, mais de froid, de privation et de maladie (au moins 30 % de ces soldats seraient morts d’une maladie transmise par les poux, comme la fièvre des tranchées ou le typhus[16]).

Postérité littéraireModifier

  • Guerre et Paix, roman de Léon Tolstoï, publié en feuilleton entre 1865 et 1869 dans Le Messager russe, narre l’histoire de la Russie à l’époque de Napoléon Ier, notamment la campagne de Russie en 1812
  • Balzac : dans Adieu publié en (1830), met en scène une femme séparée du militaire français qu'elle aimait lors du passage de la Bérézina, et devenue folle depuis. L'oncle de la jeune femme brosse le tableau le plus effrayant de cet épisode : « En quittant sur les neuf heures du soir les hauteurs de Stubzianka qu'ils avaient défendues pendant toute la journée du le maréchal Victor y laissa un millier d'hommes chargés de protéger jusqu'au dernier moment deux ponts construits sur la Bérézina qui subsistaient encore (…) ». Il décrit ensuite les soldats mourant de faim qui tuent les chevaux pour se nourrir, et la mort du mari de Stéphanie de Vandières, tué par un glaçon[17]. La bataille de la Bérézina et la retraite de Russie sont aussi évoquées dans La Peau de chagrin où le grenadier Gaudin de Witschnau a disparu .
  • Dans Le Médecin de campagne, le commandant Genestas en fait un récit apocalyptique et il décrit la débandade de l'armée : « C'était pendant la retraite de Moscou. Nous avions plus l'air d'un troupeau de bœufs harassés que d'une grande armée[18]. ».
  • On retrouve aussi cet affreux épisode guerrier dans le récit du général de Montriveau dans Autre étude de femme : « L'armée n'avait plus, comme vous le savez, de discipline et ne connaissait plus d'obéissance militaire. C'était un ramas d'hommes de toutes nations qui allaient instinctivement. Les soldats chassaient de leur foyer un général en haillons et pieds nus[19]. ».
  • La retraite de Russie est évoquée dans la première partie du poème L'Expiation de Victor Hugo, publié en 1853 dans le recueil Les Châtiments : « Il neigeait. On était vaincu par sa conquête. Pour la première fois l'aigle baissait la tête. Sombres jours ! l'empereur revenait lentement, Laissant derrière lui brûler Moscou fumant. Il neigeait... ».
  • Fin 2012, l’écrivain français Sylvain Tesson entreprend un périple de Moscou à l’hôtel des Invalides afin de refaire à moto et motocyclette à panier adjacent Oural le trajet de la retraite de Russie[20], périple qu'il raconte dans son roman Berezina.

Notes et référencesModifier

  1. Boudon 2012, p. 164-165 et 170-171.
  2. Lachouque 1964, p. 263.
  3. a et b Muhlstein 2007, p. 244.
  4. « La Campagne de Russie/Napopédia », sur www.napopedia.fr.
  5. [1] Napoléon et la campagne de Russie: 1812 de Jacques-Olivier Boudon.
  6. [2] Histoire de Napoléon et de la grande-armée pendant l'année 1812 ..., Volume 2 page 366
  7. Eugène Labaume, Relation circonstanciée de la Campagne de Russie en 1812, éditions Panckoucke-Magimel, 1815, p. 453-454
  8. [3] Campagne de Russie, 1812 d'après le journal illustré d'un témoin oculaire de G. de Faber du Faur, Dayot page 16.
  9. Boudon 2012, p. 176-177.
  10. Muhlstein 2007, p. 250.
  11. Lachouque 1964, p. 274.
  12. Boudon 2012, p. 186-189.
  13. Boudon 2012, p. 190-191.
  14. Guillaume de Vaudoncourt, Histoire de la guerre soutenue par les Français en Allemagne en 1813, volume 1, Paris, 1819, p. 17-18.
  15. Relation circonstanciée de la campagne de 1813 en Saxe par Ernst Otto lnnocenz von Odeleben, trad. française Aubert de Vitry, 1817, p. 15 [4]
  16. Didier Raout, « Les soldats de Napoléon battus par les poux », Futura-sciences, (consulté le 6 septembre 2010).
  17. Adieu, Bibliothèque de la Pléiade, 1979, t.X, p. 987-1001 (ISBN 2070108686).
  18. Le Médecin de campagne, Bibliothèque de la Pléiade, 1978, t. IX p.529-534 (ISBN 2070108694).
  19. Autre étude de femme, Bibliothèque de la Pléiade, 1976, t. III, p. 703, (ISBN 2070108589).
  20. http://www.ambafrance-pl.org/La-retraite-de-Russie-comme-il-y-a

BibliographieModifier

  • Henry Lachouque, Napoléon 20 ans de campagnes, Paris, Arthaud, .
  • Mémoires du sergent Bourgogne, préface de Jean Tulard, introduction et notes de Marcel Spivak, Paris, 1999, 414 p. (ISBN 2-7028-2247-9)
  • Alain Pigeard, L'Armée de Napoléon. Organisation et vie quotidienne, Tallandier, .
  • Thierry Lentz, Nouvelle histoire du premier empire, vol. 3 : La France et l'Europe de Napoléon 1804-1814, Fayard, .
  • Anka Muhlstein, Napoléon à Moscou, Paris, Odile Jacob, (ISBN 978-2-7381-1989-6).
  • Laura Lee, Et s’il avait fait beau ? De l’influence de la météo sur les grands événements de l’Histoire, Acropole, .
  • Jean Tulard, Le Grand Empire 1804-1815, Albin Michel, .
  • Jacques-Olivier Boudon, Napoléon et la campagne de Russie. 1812, Paris, Armand Colin, (ISBN 978-2-200-25765-1).
  • Guillaume de Vaudoncourt, Histoire de la guerre soutenue par les Français en Allemagne en 1813, volume 1, Paris, 1819 [5]

Articles connexesModifier