René Carmille

polytechnicien, créateur du service statistique de la France

René Carmille, né à Trémolat en Dordogne en 1886 – mort pour la France en déportation à Dachau (Bavière) en 1945. Polytechnicien (X 1906), contrôleur général des armées, il crée sous l'Occupation le Service national des statistiques (SNS), qui deviendra l’Insee en 1946, et le numéro de code individuel qui deviendra, à la Libération, le numéro de Sécurité sociale, toujours utilisé en France.

René Carmille
Carmille.jpg
Biographie
Naissance
Décès
Voir et modifier les données sur Wikidata (à 59 ans)
DachauVoir et modifier les données sur Wikidata
Nom de naissance
Léon François René CarmilleVoir et modifier les données sur Wikidata
Nationalité
Formation
Activités
Militaire, résistantVoir et modifier les données sur Wikidata
Autres informations
Grade militaire
Général de division (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Conflit
Lieu de détention
Distinctions

Pionnier de la mécanographieModifier

René Carmille, admis à l'X en 1906, en sort dans l’Artillerie. Lieutenant, puis commandant de batterie au début de la guerre de 1914, il occupe ensuite des fonctions d’État-Major, y compris au Deuxième Bureau (c'est à dire le service d'espionnage). En avril 1924, il entre par concours au Contrôle de l'administration de l'armée. Il devient spécialiste de gestion industrielle, promeut notamment le développement de la mécanographie par cartes perforées, et supervise plusieurs opérations d’espionnage.

Dès décembre 1934, pour faciliter la mobilisation des classes d’âges successives, il propose un numéro matricule à 12 chiffres, fondé sur la date et le lieu de naissance et destiné à être attribué aux garçons dès leur déclaration à l’état civil. Il publie De la mécanographie dans les Administrations, et visite à Berlin la Dehomag, filiale allemande d’IBM, d’où il rapporte le modèle de la carte perforée à 80 colonnes. En France, il favorise le développement de Bull[1], contrôlée par les Papeteries Aussedat, fournisseur en cartes mécanographiques. Il mène plusieurs expériences, la principale à Rouen. Il publie en 1936 « De la mécanographie dans les Administrations »[2]. Cet ouvrage connaîtra 12 rééditions de sa parution en 1936 jusqu'en 1943. Il y révèle son expertise de la mécanographie et de ses possibilités d'applications dans les entreprises et dans les administrations. Il y démontre l'utilité d'une identification des individus (ce deviendra le numéro de sécurité sociale) mais aussi d'un code géographique, de nomenclatures d'activité économique et de profession. Il expose (p.75 et 76 de la deuxième édition) ce qui constituera le projet SAFARI développé par l'INSEE en 1970. On a aussi de lui une conférence de 1938 « sur le Germanisme »[3].

La mobilisation clandestineModifier

Vint la drôle de guerre et la débâcle. Il y avait plus d’un million de prisonniers. L’armistice laissait à la France le droit d’entretenir une armée de 100 000 hommes. Le colonel du Vigier et le contrôleur général Carmille proposèrent au général Picquendar, chef d'État major de l'Armée d'Armistice, de créer un service civil tenant des registres mécanographiques de la population, pour une éventuelle mobilisation clandestine. René Carmille obtint la création () du Service de la Démographie, rattaché au ministère des Finances (ce rattachement est toujours celui de l’Insee). Ce service récupérait une partie du personnel des bureaux de recrutement et l’essentiel de leurs archives qu’il continuait de mettre à jour. Il lui fut affecté des centaines d'officiers et sous-officiers démobilisés. L’atelier central était situé à Lyon, six directions régionales en zone sud, une à Paris, d’autres à Alger, Tunis, Rabat.

Pour disposer d’un fichier utilisable en cas de remobilisation, il fallait :

  • créer un fichier mécanographique des soldats et personnels militaires, y compris les prisonniers ;
  • attribuer un numéro d'identité à l'ensemble de la population ;
  • recenser la population d'âge actif, pour en relever notamment les professions, métiers et qualifications.

Pour les prisonniers, Vichy négocia avec la Wehrmacht via le Comité international de la Croix-Rouge. Carmille constata alors que le numéro qu’il avait imaginé aurait été beaucoup moins encombrant en nombre de caractères et beaucoup plus sûr quant à l’homonymie que les nom et prénom et le numéro matricule en usage, de type différent selon les armes.

Pour « identifier » la population, c'est-à-dire attribuer un numéro à chaque individu, on fit donc procéder aux relevés des actes de naissance détenus par les greffes des tribunaux, pour doter de leur numéro les millions de personnes nées en France dans les 65 dernières années. Comme il s'agissait de simuler une opération à finalité civile, on décida de relever les naissances des deux sexes, quitte à ajouter un treizième chiffre en première colonne, 1 pour les hommes, 2 pour les femmes. Le futur « numéro de Sécurité sociale » était né. Mais le ministre de la Justice, Joseph Barthélémy depuis le , qui prépare ce qui va devenir le deuxième « statut des Juifs » du , souhaitait distinguer les Juifs des autres habitants. Carmille fit observer que l'état civil ne permettait pas de le faire, sauf peut-être en Algérie. Le relevé eut finalement lieu de mars à août 1941, sans autre code que le sexe pour la première colonne ; il est à l'origine de l'actuel Répertoire national d'identification des personnes physiques (RNIPP)[4].

Le service civil chargé du recensement quinquennal de la population était la Statistique générale de la France (SGF), dirigée par Henri Bunle. Les recensements avaient eu lieu en 1931 et 1936, et le suivant aurait dû avoir lieu en 1941. Carmille le fit remplacer par un recensement, dit « des activités professionnelles » (recensement AP), avec une nomenclature des professions adaptée à l'éventuelle mobilisation. Pour ne pas avoir à soumettre le projet aux autorités d'Occupation, Carmille fit limiter ce recensement à la seule « zone libre ». S'agissant des Juifs, il accepta d'insérer une question déclarative supplémentaire (no 11) : « Êtes-vous de race juive ? », se référant au « statut des Juifs » promulgué le . Le recensement eut lieu le . Devait être établi un bulletin pour chaque personne française ou étrangère de 13 à 64 ans. Ni le nombre de réponses ni aucun résultat de ce recensement n'ont jamais fait l'objet d'aucune publication.

Henri Bunle et la SGF avaient évidemment protesté contre l’intrusion sur leurs plates-bandes de militaires camouflés. La riposte ne tarda pas. Le Service de la Démographie absorba la SGF, le  ; l'ensemble prit le nom de Service national des Statistiques (SNS). Six nouveaux ateliers furent créés en zone Nord. Les futures directions régionales de l’Insee se mettent ainsi en place.

En janvier 1941 un marché de 36 millions de francs est signé entre Bull et le ministère des finances, au titre du Service de la démographie pour réaliser un système d'information statistique administratif (SISA). La Banque de Paris et des Pays-Bas accepte en avril 1941 de financer ces commandes. En 1941 également, Bull se fait condamner pour contrefaçon des brevets IBM pour avoir adopté la carte perforée à 80 colonnes. L'appel suspensif interjeté ne sera jugé en faveur de Bull qu'en 1947, pour vice de forme, IBM ayant délivré des matériels 80 colonnes avant le dépôt du brevet en France[5].

Grâce au numéro d'identification, le SNS pouvait "croiser" les informations contenues dans les feuilles de démobilisation de 2 500 000 soldats, leurs cartes de soldes, leurs cartes de rationnement de tabac, et le recensement de zone libre de juillet 1941. Les lieutenants colonels Henri Zeller et Georges Pfister chargèrent Carmille de préparer la mobilisation de quinze divisions en deux semaines et à plus long terme d'une force de réserve générale d'une centaine de divisions. Pendant l'hiver 1941-1942, Carmille sortit les noms de 220 000 anciens combattants entraînés vivant en zone libre, et les affecta par localité et par unité, de telle sorte qu'une mobilisation partielle, sur une base régionale, devenait possible. Il prépara également des cartes perforées permettant d'imprimer les ordres de mobilisation en quelques heures[6].

Statistique et discriminationModifier

Quant au public, il considéra l’occupant comme l’inspirateur du recensement des activités professionnelles. Le SNS en fut durablement compromis. Il est pourtant aujourd’hui établi que ni le recensement AP, ni le numéro Carmille n’eut aucun rôle dans les arrestations, déportations et spoliations raciales ; aucune « bavure » n’a jamais été signalée. La question no 11 « Êtes-vous de race juive ? » n'eut d'autres utilisations que d'exclure (dispenser) des Chantiers de jeunesse quelques personnes qui s’étaient déclarées juives.

Il est vrai que le recensement AP de juillet 1941, portant sur la population de zone Sud, fut presque simultané à l'opération des services de police de juin 1941, portant sur les seuls Juifs, dite par voie d’affiches « recensement des Juifs ». Or les services du SNS de Clermont-Ferrand et de Limoges furent simultanément invités à « identifier », c’est-à-dire à compléter par le numéro d’identification, en vue d’une exploitation mécanographique, les fichiers du Commissariat général aux questions juives (CGQJ), dirigé par Xavier Vallat. Carmille ne refusa rien explicitement mais accumula les difficultés. Il retarda le plus possible l’exploitation par des consignes orales aboutissant à une sorte de « grève du zèle », d’autant plus facile à appliquer que beaucoup des personnes concernées étaient nées à l'étranger ou en Alsace annexée et n'avaient donc pas eu de numéro d'identité attribué. Il fit si bien que le chiffrement demandé n’aboutit, après trois ans d’atermoiements, qu’à un « état numérique des Juifs français et étrangers recensés en  », en exemplaire unique, qui n’était pas terminé en février 1944, lors de l’arrestation de Carmille. Il s’agit de tableaux anonymes, par sexe et par département, du nombre de Juifs recensés, classés par nationalité et activité professionnelle, et où il n'y a guère que des 0 et des 1 : combien de Juifs roumains du sexe masculin exerçaient en la profession de serrurier dans les Pyrénées-Orientales ?

Les services de police n'avaient pas besoin des fichiers de Carmille. Ils organisèrent rafles et déportations à partir de leurs propres fichiers manuels, adaptés de celui mis au point avant-guerre à la Préfecture de Police pour surveiller les menées communistes, comme par exemple le fichier Tulard ; de même, le CGQJ procéda aux spoliations en se passant de mécanisation : les statisticiens du SNS, ni directement par leurs travaux, ni indirectement par l’usage du numéro d’identité, n’eurent de part dans les menées criminelles du Gouvernement de Vichy.

La Gestapo, qui intensifiait la chasse aux résistants et aux Juifs, exigea de Vichy de rendre obligatoire et générale la déclaration de changement de domicile qui n’était jusqu’alors imposée qu’aux mobilisables. Carmille s’y opposa le plus longtemps possible, préférant mettre à jour les adresses de ses fichiers par des déclarations spontanées, par exemple en utilisant les demandes de cartes de tabac. Mais il dut finalement s’incliner devant l'ultimatum allemand. La « loi » correspondante, datée du , ne fut publiée au Journal Officiel que le . Le mal était fait qui engendrait un tabou durable : pour longtemps en France, l’État ne peut plus rendre obligatoire la déclaration de changement de domicile.

Le , Fritz Sauckel exige du Gouvernement de Vichy 250 000 ouvriers pour l’Allemagne. Laval le rencontre le et espère s’en tirer avec des volontaires : le 22, il institue la « Relève », qui prévoit le retour d’un prisonnier contre le départ de trois travailleurs volontaires pour l’Allemagne. C’est ici que se place le discours radiodiffusé où il reconnaît qu’il « souhaite la victoire de l’Allemagne ». Devant l'échec, le Service du travail obligatoire est institué, le . Dans ses mémoires, Alfred Sauvy évoque un appel téléphonique du ministre Jean Bichelonne pour savoir ce qu’on peut attendre, en cas de mobilisation, des cartes perforées du service statistique. Il renvoie l’appel à Carmille, à Lyon. L’enjeu, désormais, est de savoir si, grâce aux cartes perforées, on allait mobiliser de jeunes Français soit pour les envoyer en Allemagne, soit pour les mettre au service des armées, françaises et alliées, qui devaient débarquer, nul ne savait où.

Débarquement en Algérie et invasion de la zone sudModifier

L'Algérie était le grand espoir de ceux qui attendaient le moment de reprendre la lutte contre l’envahisseur. Y coexistaient des citoyens français, des étrangers et des Arabes, « sujets » musulmans, et y sévissait un antisémitisme diffus, de la part des « petits blancs » européens et des Arabes jaloux du décret Crémieux de 1870, qui avait « déclaré citoyens français les Juifs indigènes des départements de l’Algérie ». Les recensements de population, jusqu’à celui de 1936, décomptaient séparément Européens, Juifs et Musulmans. Le , dans la foulée du « statut des Juifs », le Gouvernement de Vichy avait abrogé le décret Crémieux. Les Juifs d'Algérie redevenaient des « sujets », comme les Arabes, et furent exclus de la fonction publique et des écoles publiques.

René Carmille y avait fait passer, fin juin 1940, le matériel du bureau de recrutement de Rouen, y compris un prototype de tabulatrice transporté en avion. En mai 1941, il rencontre à Alger le général Weygand, Délégué général en Afrique française. On peut supposer que Carmille expose à Weygand les dispositions prévues en cas de mobilisation et l’intérêt des équipements mécanographiques.

Or le commence le débarquement des Alliés en Afrique du Nord. Dès le 11, les troupes allemandes envahissent la zone sud. Le général Verneau, chef de l’Etat-Major de l’Armée de terre (EMA), ordonne de « détruire les documents relatifs à la mobilisation clandestine »[7] . La flotte se saborde à Toulon le 27 ; ainsi privé de son dernier attribut de souveraineté, le gouvernement de Vichy dissout l’Armée d’armistice ; ses officiers créent alors ce qui deviendra l’Organisation de résistance de l'armée (ORA). « C’est alors une organisation fort méfiante à l’égard du gaullisme, proche du giraudisme » écrit Jean Lacouture, dans sa biographie de De Gaulle. Or l'entourage du général Giraud, travaillant indépendamment de l'État-major de l'Armée d'Armistice, ne se fiait guère au plan de mobilisation de Carmille[8].

Les raisons qui avaient conduit Carmille à limiter le recensement AP à la zone libre (ne pas mettre un fichier d’adresses d’hommes mobilisables sous les yeux de l’ennemi) valaient désormais pour toute la métropole. Le , il fait visiter au maréchal Pétain la direction régionale du Service national des statistiques à Clermont-Ferrand. Selon un témoignage de 1975 de l’Inspecteur général de l’Insee R. Gaudriault, « à l’issue de la visite, le maréchal, M. Carmille, M. Rabache, Directeur Régional, M. Roques, (chef du service technique) et moi, nous nous sommes isolés dans une pièce et M. Carmille a décrit en détail le fonctionnement et l’emploi possible de ses fichiers. M. Carmille exposant qu’on pouvait réunir les éléments de plusieurs divisions, le maréchal a demandé « combien ? » ».

Le , les Forces françaises libres s'emparent de la succursale du SNS d'Alger. Celle-ci est réquisitionnée par les autorités militaires. Le Général d’Armée René Prioux, Major-Général des Forces terrestres et aériennes, reconstitue à partir des services du SNS les Bureaux de Recrutement pour les Français de souche, et les Sections Spéciales de Recrutement pour les indigènes, telles qu’elles existaient avant 1940. Ces Bureaux et Sections Spéciales utilisent pour la mobilisation les cartes perforées du recensement AP en distinguant Français de souche, Juifs et indigènes[9]. Considéré par De Gaulle comme trop proche du régime de Vichy, Prioux sera écarté de tout rôle militaire en juin 1943. La DR d'Alger du SNS restera sous statut militaire jusqu’au .

Le 24 décembre, à Alger, l'Amiral Darlan est assassiné. Le , le commandement allié nomme le général Giraud « commandant en chef civil et militaire en Afrique ». En fait de Gaulle prend progressivement l’ascendant politique et, grâce à Jean Monnet et l'aide américaine, organise le réarmement de l'Armée française[10].

René Carmille décide alors, conformément à l'ordre du général Verneau, de détruire ou camoufler les activités liées à la mobilisation clandestine. Les codes (« tableaux de connexions » dans la technique mécanographique) et les fichiers essentiels sont cachés au séminaire des Jésuites de Mongré, près de Villefranche-sur-Saône[11]. Il se consacre pleinement aux activités civiles du SNS, ce qui dépasse largement ce que les services secrets font d’habitude pour une « couverture ». Carmille applique un programme élaboré avant-guerre, si bien qu’en trois ans il dote la France d’un service de statistiques civiles performant, gérant des fichiers d’individus, d’entreprises et d’établissements, pratiquant sondages et enquêtes, recrutant à l’École Polytechnique des cadres qui prêtent serment de respecter un secret professionnel strict, disposant d’une École d’application, qui deviendra l’ENSAE en 1962. Du coup, si les statisticiens de la SGF considèrent ce militaire avec méfiance, les militaires inversement ne comprennent pas toujours cet officier qui déborde largement les missions que l’armée lui confie.

Résistance et arrestationModifier

Membre du réseau de résistance de Pierre Sonneville « Marco Polo », Carmille s’efforce, tout au long de l’année 1943, de coordonner son action avec Alger et Londres. Trois agents de liaison sont envoyés à Alger. Le , sur ses instructions, André Caffot, grâce au réseau Jade-Amicol, s’envole d’un terrain de fortune des environs de Reims pour Londres, pour remettre à l’Intelligence Service le modèle de la carte d’identité que Vichy vient d’instaurer, ainsi qu’une des machines destinées à composter les cartes dans les préfectures. Des avis de décès reçus au SNS sont utilisés pour mettre de « vraies-fausses » cartes d'identité à la disposition de résistants, de déserteurs allemands et de juifs.

Devant la mauvaise volonté de Carmille, Jean Bichelonne songe à le remplacer à la tête du SNS par son adjoint Saint-Salvy, réputé favorable à la collaboration, mais c’est ce dernier qui doit quitter le SNS, le . Carmille tergiverse mais ne peut empêcher que les textes officiels organisant le STO citent le Service national des Statistiques dans les administrations concernées, ni que le dessin du numéro d’identité figure sur les formulaires. Mais on n’a jamais trouvé le numéro effectivement transcrit sur aucun formulaire de convocation au STO. Environ 875 000 requis français travailleront en Allemagne mais inversement des dizaines de milliers de jeunes gens prennent le maquis, passent en Espagne, et grossissent en tout cas les rangs de la Résistance, qui cherche à saboter l’organisation du STO.

Les Allemands se méfient du SNS, notamment le lieutenant-colonel Von Passow, chargé de le contrôler, et redoutent la préparation, par ses services, des outils d’une mobilisation rapide. La Gestapo surveille aussi René Carmille pour ses activités résistantes (fourniture de faux papiers et distribution d’argent aux maquis). En témoigne la déposition du Sonderführer Walter Wilde, fait prisonnier en août 1944[12].

Le à midi, René Carmille est arrêté à Lyon, avec son chef de cabinet Raymond Jaouen. Désigné comme « grand ennemi de l’armée allemande, ayant entretenu des relations avec Londres et aidé des groupes terroristes », il est conduit à l'hôtel Terminus où il est interrogé par Klaus Barbie, qui le torture deux jours durant. Il est interné à la prison Montluc. Klaus Barbie fait transférer les deux prisonniers à Compiègne. De là ils partent pour Dachau par le Train de la mort des 2-, un des derniers convois de déportés. Jaouen meurt étouffé pendant le trajet, Carmille meurt du typhus le . La Gestapo a au moins gagné sur ce point : les débarquements de Normandie () et de Provence () ne purent s'appuyer sur la mobilisation des spécialistes qu’avait prévue et organisée Carmille.

ControversesModifier

Le numéro de SécuModifier

En septembre 1944, la rubrique “ Race ” est annulée sur tous les documents détenus par le Service national des Statistiques. En mai 1945, la première composante du numéro d’identification est définitivement limitée au sexe : 1. masculin 2. féminin.

Selon le témoignage de Pierre Laroque , « lorsqu’a été entrepris le travail préparatoire du Plan français de Sécurité Sociale, à l’automne 1944, le numéro d’identité de M. Carmille était déjà bien implanté et a été considéré tout naturellement comme devant devenir le numéro de Sécurité Sociale en accord avec l’INSEE (sic). En tout état de cause l’élaboration de la législation sur la Sécurité Sociale a abouti aux Ordonnances de base d’octobre 1945 et à l’entrée en application du régime nouveau le 1er juillet 1946. J’ai toute raison de penser qu’à ces diverses dates le nouveau numéro de Sécurité Sociale, substitué au numéro ancien des Assurances sociales, était adopté sans contestation par qui que ce soit. » Cette affectation à la Sécurité sociale était providentielle. Au lieu de servir à une contrainte comme le service militaire ou la déclaration de revenus, le numéro Carmille recevait un usage apprécié de la population à qui il permet de faire valoir ses droits à prestations, pensions et remboursements variés.

En avril 1946, le SNS devient l'Insee, qui utilise le numéro pour la gestion des listes électorales et se charge, en décembre 1946, de la notification à la Sécurité Sociale du numéro d’identification.

Projet SafariModifier

En 1971, l’INSEE décida de centraliser les répertoires d’identification à Nantes. Le projet fut baptisé Safari (Système automatisé pour les fichiers administratifs et le répertoire des individus). En , l’administration prévoit de cumuler la centralisation du répertoire de l’INSEE à Nantes avec celle du fichier national des assurés (avec l’adresse) de la Caisse nationale d'assurance vieillesse (CNAV) à Tours. Le , Le Monde dénonça l’affaire sous le titre « Safari ou la chasse aux Français »[13]. Dans la campagne passionnelle qui s’ensuivit, d’aucuns firent état de prétendues utilisations du numéro Carmille, « créé par Vichy », pour la chasse aux juifs, aux résistants, aux réfractaires au STO, etc.

Le calme ne revint qu’avec le vote de la loi informatique et libertés du 6 janvier 1978, créant la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL). L'article 18 de la loi dispose en particulier que « l'utilisation du répertoire national d'identification des personnes physiques en vue d'effectuer des traitements nominatifs est autorisé par décret en Conseil d'État pris après avis de la Commission. » La CNIL considère que « l'utilisation du numéro de sécurité sociale [équivaut] à l'utilisation du RNIPP »[14].

Rapport RémondModifier

En 1991, Serge Klarsfeld, ayant découvert le fichier de police ayant servi à la persécution des Juifs en 1941 dans les archives du secrétariat d’État aux Anciens combattants, l'Insee fut accusé d’avoir conservé des codifications raciales dans le 1er chiffre du numéro de Sécurité sociale. Cette mise en cause aboutit au rapport de René Rémond, missionné par Jack Lang, rapport qui amalgamait le SNS aux autres administrations du régime de Vichy et faisait de René Carmille, un maréchaliste convaincu, adhérant à l'idéologie du régime. Ce qui ne satisfaisait ni l'Insee, ni Robert Carmille, fils de René. Tandis que celui-ci diffusait une brochure de protestation[15], le Directeur général de l'Insee demandait au principal rédacteur du rapport Rémond, Jean-Pierre Azéma, de diriger une mission chargée d'un nouveau rapport.

Azéma et les "vichysto-résistants"Modifier

Or Azéma concluait à son tour que le SNS n'avait pas été un organisme résistant, et qualifiait d'invérifiables les consignes orales de sabotage alléguées par Robert Carmille[16]. Dans le même temps qu'il s'intéressait à Carmille, il témoignait au procès de Maurice Papon (octobre 1997-janvier 1998) ; il y opposait les "vichysto-résistants" qui avaient « commencé par Vichy mais se sont rendus compte de l’énormité et qui ont choisi une autre voie », pour les opposer au « vichysto-vichyste » Papon. Plus tard, une de ses thésardes, Johanna Barasz, approfondit cette catégorie dans laquelle figurait Carmille :

« (...) il y eut bien dans la Résistance active des hommes qui (...) ont été des soutiens effectifs de l’État français (...) Pour les premières années de l’Occupation, le général de La Laurencie, le colonel Groussard, le commandant Loustaunau-Lacau et le noyau initial d’Alliance, le général Cochet (...). Autre vivier manifeste de vichysto-résistants, les services de renseignement de Vichy, officiels ou camouflés comme les services du colonel Paillole , ainsi que les groupes de militaires qui, autour de l’état-major de l’armée de l’armistice, organisèrent en Zone nord les Groupes d’Autodéfense (gad) ou couvrirent les activités officieuses du colonel Mollard et de son service de Camouflage du Matériel ainsi que celles du contrôleur général Carmille dont les statistiques devaient permettre la préparation d’une mobilisation secrète. Vinrent plus tard Dunoyer de Segonzac et son équipe d’Uriage, les prisonniers de guerre dont François Mitterrand prit la tête, et bien sûr l’Organisation de résistance de l’armée (ora)… Cette seconde génération de vichysto-résistants (...) côtoya la résistance se réclamant du général Giraud[17]. »

IBM et l'HolocausteModifier

En février 2001 parut en France le livre d’Edwin Black, IBM et l’Holocauste. Le chapitre 11, intitulé « La France et la Hollande », compare l’utilisation systématique des machines de la Dehomag en Hollande, où la proportion de Juifs assassinés fut de 73%, à la pagaille des fichiers manuels utilisés en France, accentuée, dit-il, par le refus de Carmille d’utiliser ses machines Bull pour identifier les Juifs, où cette proportion fut d’environ 25 %. Black cite in extenso,p. 371, la lettre du 18 juin 1941 où Carmille fait des offres de service à Xavier Vallat. Il conclut : « René Carmille (…) fut honoré à titre posthume pour ses hauts faits patriotiques, mais l’exploit qu’il a accompli en limitant spectaculairement le nombre des victimes juives en France n’ a jamais été véritablement reconnu. Il a même été, parfois, contesté » (p. 382).

L’accueil des spécialistes fut froid. Dans sa critique[18], Annette Wieviorka écrit : « On comprend mal d’abord l’accumulation d’erreurs factuelles grossières. (…) Sur Carmille, Black n’apporte aucun élément nouveau. Alors que l’homme est controversé (…), Black en fait un personnage jouant double jeu. Il aurait proposé ses services à Vichy en juin 1941 pour tromper l’ennemi. Il n’aurait jamais eu l’intention de livrer les juifs. Black attire à nouveau l’attention sur un homme qui mériterait une vraie biographie. En revanche, nul ne peut admettre une conclusion qui gomme l’ensemble des facteurs historiques capables de rendre compte du sort contrasté des juifs de France et des juifs hollandais. » L'amalgame de Black est en somme inverse de celui d'Azéma. Celui-ci accuse Carmille d'avoir facilité indirectement les rafles et déportations de Juifs, Black l'honore pour avoir « limité spectaculairement le nombre des victimes juives en France ». René Carmille a certainement sauvé de nombreux juifs et résistants en leur fournissant de fausses cartes d’identité, dès 1942, et surtout en 1943. Mais en 1941, son sabotage avéré du dépouillement mécanographique du CGQJ n'a empêché que des spoliations, non des arrestations.

Mais la thèse de Black fit son chemin outre-Atlantique, où Carmille est désigné comme le First Hacker dans une video You Tube[19], un article de revue,[20], et comme A Quiet Hero dans le roman de Dwight Harshbarger[21].

OuvragesModifier

  • Vues d'économie objective, Sirey, 1935
  • La mécanographie dans les administrations, Sirey, 1ère édition, 1936, 2ème édition, 1941

HommagesModifier

  • Commandeur de la Légion d’honneur ( Chevalier 10/07/1920 - Officier 8/7/1928 - Commandeur 25/6/1941)
  • Croix de guerre, 1914-1918
  • Croix de guerre avec palme, à titre posthume (1946)
  • Médaille de la Résistance (réseau Marco Polo).
  • Le Centre des Techniques de l'Information de Paris (CTIP), à Suresnes (Mont-Valérien), porte le nom de René Carmille[22]
  • La promotion 2008-2009 de l'École militaire du corps technique et administratif porte son nom[23].
  • Pour le 50ème anniversaire de son décès, en janvier 1995, une salle René Carmille fut inaugurée au ministère de la Défense, boulevard Saint-Germain, par le ministre François Léotard, en présence du Directeur général de l’INSEE et de ses prédécesseurs.
  • Avenue Général Carmille à La Seyne-sur-Mer[24]
  • Rue du Général René Carmille, à Domme (Dordogne), où la famille possède une maison

Notes et référencesModifier

  1. Voir la thèse de Paulette Richomme, Une entreprise à l'épreuve de la Guerre et de l’Occupation, « La Compagnie des machines Bull » 1939-1945, Université Paris X Nanterre, 2006-2007 [PDF] feb-patrimoine.com, Tome 1 feb-patrimoine.com, Tome 2.
  2. René Carmille, La Mécanographie dans les administrations, Recueil Sirey, Paris, 1936.
  3. Sur le germanisme, Revue politique et parlementaire, 1939, p. 31-51
  4. Robert Carmille "Les services statistiques français pendant l'Occupation"
  5. Histoire de la Compagnie des Machines Bull 1941-1947
  6. Robert O. Paxton : L'armée de Vichy, Points-Histoire H352, Seuil, Tallandier, 2004, p. 319
  7. "L'Organisation de Résistance de l'Armée (ORA)", par Jorris Alric, La Revue d'Histoire Militaire, 25 mars 2020
  8. Paxton, L'armée de Vichy, op. cit. p. 331
  9. Xavier Jacquey De la statistique au camouflage. Une administration résistante", note 51, p. 42
  10. Voir Situation politique en Afrique libérée (1942-1943)
  11. Robert Carmille op.cit.
  12. Déposition du Sonderführer Walter Wilde
  13. [PDF]Philippe Boucher, « Safari ou la chasse aux Français », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  14. Voir Michèle Tribalat, Statistiques ethniques, une querelle bien française, L'Artlleur, 2016, chap. I : "Débats qui ont entouré la création de la CNIL. Du fichier Safari... au fichier juif", p. 21-62
  15. Des apparences à la réalité : le "fichier juif". Rapport de la commission présidée par René Rémond au Premier ministre : Mise au point par Robert Carmille., brochure mise en ligne en 2008, après la mort de Robert Carmille
  16. Nicolas Weill "Un rapport s'interroge sur le rôle de la statistique sous Vichy”, Le Monde, 8 septembre 1998
  17. Barasz, Johanna. « De Vichy à la Résistance : les vichysto-résistants 1940-1944 », Guerres mondiales et conflits contemporains, vol. 242, no. 2, 2011, pp. 27-50.
  18. "Un beau sujet gâché", Le Monde, 12 février 2001
  19. Video Interregenum: The First Hacker. Nick Fox-Gieg 2011
  20. Amanda Davis, "A History of Hacking." The Institute 6 March 2015
  21. A Quiet Hero A Novel of Resistance in WWII France, Mascot Books,2019
  22. Le Mont Valérien, 8ème Régiment de transmissions
  23. Biographie du parrain de la promotion, baptisée le 8 novembre 2008. Promotion E.M.C.T.A. N° 32 “ Contrôleur Général CARMILLE ” 2008 - 2009
  24. Images de la vie seynoise d'antan (Tome VIII)

Voir aussiModifier

Article connexeModifier

BibliographieModifier

  • Robert Paxton, 2006, L’armée de Vichy : le corps des officiers français 1940-1944, 567 p.
  • François Brousse L'Armée française sous l'Occupation, tome 1 : La dispersion, Presses de la Cité, 2002, p. 256-266 et p. 464-466
  • Michel Lévy "L'Information statistique, Seuil, 1975, pp. 25-28
  • Edwin_Black#IBM_et_l'Holocauste, Robert Laffont, 2001, p. 361 - 383
  • Dwight Harshbarger, "A Quiet Hero", Mascot Books, 2019
  • Robert Carmille, Les Services statistiques français pendant l'Occupation, 2000 (disponible sur Wikisource)
  • « L'utilisation des sources administratives en démographie, sociologie et statistiques sociales » - Dossiers et recherches, INED, no 86, p. 23-34 [1]
  • Bulletin d'Histoire de la Sécurité Sociale, no 48, , p. 10-28
  • Le numéro d'identité, Population et sociétés, bulletin de l'INED, no 232,
  • Michèle Tribalat, « INED : Vertu rétrospective : le procès anachronique de René Carmille », dans Annick Duraffour, Philippe Gumplowicz, Grégoire Kauffmann, Isabelle de Mecquenem et Paul Zawadzki (dir.), La Modernité disputée : textes offerts à Pierre-André Taguieff, Paris, CNRS Éditions, , 784 p. (ISBN 978-2-271-12952-9), p. 349-356.
  • Michel-Louis Lévy, "Justice pour René Carmille" in La Jaune et la Rouge,n° 753, , p. 101-103 (pdf en ligne)

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