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Radio Télévision Libre des Mille Collines

La Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM) est une station de radio rwandaise, qui a émis du au et a joué un rôle important durant le génocide au Rwanda.

Sommaire

HistoireModifier

CréationModifier

Les premières réunions préparatoires à la Radio Télévision Libre des Mille Collines, réunissant des proches du Président Habyarimana, ont lieu en juillet 1992[1]. Ils créent la RTLM en avril 1993.

Le financement est assuré par Félicien Kabuga, aujourd'hui recherché pour génocide (dont il est considéré comme le grand argentier), pour un budget de 3 millions de francs français. La RTLM compte une cinquantaine d'actionnaires, tous membres de l'Akazu[2].

 
Ferdinand Nahimana lors de son procès en 2003

Elle est dirigée par Ferdinand Nahimana. Le secrétaire du comité exécutif, et considéré comme le numéro 2[1], est Jean Bosco Barayagwiza.

Elle a pour but de proposer une alternative à Radio Rwanda, la radio d'État, qui, depuis avril 1992, avait pris ses distances avec le parti du Président, le MRND[3]. Elle cherche à diffuser l'idéologie du Hutu Power, en réponse à l'influence grandissante que prenait la radio du Front patriotique rwandais[4].

La radio est alors le média le plus puissant au Rwanda, la télévision et la presse écrite étant moins accessible (et le taux d'illettrisme étant élevé dans certaines zones). Le taux d'équipement de la population est alors d'un poste de radio pour 10 à 15 personnes[5].

Elle est installée en face du palais présidentiel[6] et commence à émettre le 8 juillet 1993, d'abord sur la région de Kigali, puis progressivement sur l'ensemble du Rwanda et le nord du Burundi[1]. Les animateurs s'expriment principalement en kinyarwanda, mais aussi en français[7]. Contrairement à ce que son nom indique, elle n'a pas de chaîne de télévision associée.

ConceptModifier

La RTLM cherche en particulier à séduire les jeunes avec une tonalité conviviale qui rompt avec le style suranné de Radio Rwanda, beaucoup d'ironie et des satires humoristiques, entrecoupées de musique zaïroise entraînante[8]. Elle diffuse aussi régulièrement la musique de Simon Bikindi, dont les textes incitent à la haine contre les Tutsi[2].

Les animateurs jouent subtilement des animosités et frustrations des Hutu à l'encontre des Tutsi et répandent une propagande virulente contre les Tutsi, les Hutu modérés, les Belges et la Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR). Les incitations claires au génocide, telles que « Tuez tous les cafards », ne commencent cependant qu'en même temps que celui-ci.

La RTLM connaît un important succès populaire, en particulier chez les jeunes, et crée ainsi une atmosphère hostile aux Tutsi qui prépare le terrain au génocide.

ÉquipeModifier

L'équipe compte une dizaine de personnes. Le directeur opérationnel est Phocas Habimana (Ferdinand Nahimana ayant autorité mais n'étant que rarement présent dans les locaux)[9]. Le rédacteur en chef est Gaspard Gahigi[10].

 
Georges Ruggiu lors de son procès en 2000

Parmi ses animateurs vedettes, on trouve Valérie Bemeriki[4], le belge Georges Ruggiu[10], Gaspard Gahigi[11], Noel Hitimana[12] et Kantano Habimana[13].

Il est estimé que ce dernier, animateur extrêmement populaire, a bénéficié d'environ un tiers du temps d'antenne de la radio, Valérie Bemeriki en ayant eu 17%, Georges Ruggiu 8% et Noël Hitimana 5%[14].

Parmi les autres animateurs à l'antenne de Radio Mille Collines, on trouve Emmanuel Mbilizi, Emmanuel Nkomati, Emmanuel Rucogoza Et Pérpétue Bimenya[1].

Pendant le génocideModifier

Dans les jours qui précèdent le début du génocide, il est annoncé à l'antenne de la radio que "Le 4 ou le 5, il va se passer un petit quelque chose (...) une petite chose est prévue. Cette petite chose va continuer les jours suivants… Hohoho !". Le génocide débute finalement le 6 avril, immédiatement après que l'avion du Président Habyarimana a été abattu, vers 20h30. Radio Mille Collines diffuse des listes de personnes à exécuter dès 21h, laissant penser que la radio était un instrument de la planification du génocide[2].

Au cours du génocide, la RTLM encourage les tueries dans la bonne humeur[15], indiquant les endroits où des Tutsi se cachent, donnant des noms de personnes à abattre, galvanisant les miliciens pour qu'ils attrapent et découpent les inyenzi et "remplissent les fosses". Inyenzi, un mot kinyarwanda qui signifie « cafard », « cancrelat », est alors utilisé pour désigner les Tutsi[16].

Kantano Habimana va jusqu'à se rendre sur les barrages constitués par les miliciens afin de les interviewer[14].

Le 17 avril 1994, une bombe est lancée sur les locaux de la radio. Noël Hitimana est sérieusement touché à une jambe dont il sera amputé et ne reviendra pas à l'antenne[12].

Au cours du génocide, le commandant de la Mission des Nations unies pour l'assistance au Rwanda (MINUAR), Roméo Dallaire, et d'autres parties prenantes, demandent que les technologies de brouillage soient utilisées pour bloquer Radio Mille Collines, mais les États-Unis auraient refusé[17],[18].

La RTLM est surnommée "Radio Machette" par le Front Patriotique Rwandais[10]. Elle est aussi parfois surnommée "Radio Télévision La Mort"[19].

Fin du génocide et de la RTLMModifier

Les animateurs de la radio fuient Kigali le 4 juillet 1994 lorsque le FPR entre dans la capitale[10], mettant fin au génocide et provoquant un exode massif de hutus vers le Zaïre.

La RTLM continue pourtant d'émettre via des équipements mobiles jusqu'au 31 juillet 1994. Elle continue pendant cette période d'être écoutée par les Hutu qui fuient le Rwanda pour se réfugier au Zaïre dans la "zone humanitaire sûre", ce qui crée une polémique[20].

PostéritéModifier

Rôle dans le génocideModifier

L'historien Jacques Sémelin estime que "c'est la première fois qu'un média de masse appelle au meurtre", la RTLM n'ayant pas eu d'équivalent lors d'autres génocides[21].

De nombreux observateurs considèrent que la RTLM a joué un rôle capital dans le génocide[2],[22],[4]. Une étude du Quarterly Journal of Economics estime qu'environ 10% des crimes commis lors du génocide sont le résultat des messages diffusés sur Radio Mille Collines. Les violences ont été plus importantes dans les zones où la radio était bien réceptionnée[23]. En revanche, une autre étude remet ces résultats en question[24].

CondamnationsModifier

Trois des associés de la radio, Jean Bosco Barayagwiza, Ferdinand Nahimana et Hassan Ngeze (en) (ancien rédacteur en chef du journal extrémiste Kangura), ont été condamnés en 2003, pour génocide et incitation au génocide, par le Tribunal pénal international pour le Rwanda[25], à des peines respectives de 35, 30 et 35 ans.

L'animatrice Valérie Bemeriki a également été condamnée, à perpétuité, pour planification de génocide[4],[26].

Georges Ruggiu a été condamné en 2000 à douze années de réclusion.

Kantano Habimana est mort de maladie en 1995[10].

Noël Hitimana est probablement mort en prison en 2002 ou plus tôt.

Félicien Kabuga est toujours recherché[27].

Dans la culture populaireModifier

Une pièce de théâtre, Hate Radio, de Milo Rau, créée en 2012, s'inspire de Radio Mille Collines[13],[28].

Sources et liensModifier

BibliographieModifier

  • Joseph Bemba, Justice internationale et liberté d'expression : les médias face aux crimes internationaux, Paris, L'Harmattan, 2008, p. 47-110 (ISBN 978-2-296-06066-1)
  • Jean-Pierre Chrétien (dir.), Rwanda : les médias du génocide, Paris, Karthala, 1995 (en particulier « De Radio Rwanda à la RTML », p. 63-82) (ISBN 2-86537-621-4) (rapport d'une mission envoyée au Rwanda en septembre 1994 à la demande de l'UNESCO)
  • Jean-Pierre Chrétien et Marcel Kabanda, Rwanda, racisme et idéologie. L’idéologie hamitique, Paris, Belin, 2013, 379 p. (en particulier chapitres 8 et 9)
  • Jean-François Dupaquier, Politiques, militaires et mercenaires français au Rwanda - Chronique d'une désinformation, Paris, Karthala, 2014, 480 p.
  • Joséphine Tuvuzimpundu, Dans la tourmente rwandaise : étude lexico-sémantique du discours de la Radiotélévision libre des Mille Collines (RTLM), [octobre 1993-juillet 1994], thèse de doctorat de linguistique, université Michel de Montaigne-Bordeaux III, 578 p.

Articles connexesModifier

Liens externesModifier

(en) Rwanda File (transcriptions des émissions de RTLM)

Extraits sonores de la RTLM

Extrait du documentaire "Tuez-les tous" sur la RTLM

Emission "Affaires Sensibles" de France Inter contenant plusieurs archives de la RTLM

Notes et référencesModifier

  1. a b c et d « Ferdinand Nahimana, historien et politique », sur France Génocide Tutsi
  2. a b c et d « Au Rwanda, les funestes échos de Radio-Mille Collines », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 9 avril 2019)
  3. HRW, FIDH, Aucun témoin ne doit survivre, Karthala (1999), p.84-86
  4. a b c et d « Génocide rwandais : une journaliste de Radio mille collines témoigne », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 9 avril 2019)
  5. « Radio "R.T.L.M." - Vidéo dailymotion », sur Dailymotion (consulté le 10 avril 2019)
  6. « Radio Mille Collines le média génocidaire du 07 avril 2014 - France Inter », sur www.franceinter.fr (consulté le 9 avril 2019)
  7. « 7. La radio de la haine », sur Cairn.info, Complicités de génocide (2010), pages 125 à 131 (consulté le 10 avril 2019)
  8. HRW, FIDH, Aucun témoin ne doit survivre, Karthala (1999), p.87
  9. Hervé Deguine, Un idéologue du génocide rwandais: Enquête sur Ferdinand Nahimana, Fayard/Mille et une nuits
  10. a b c d et e « Georges Ruggiu, une voix du génocide. Animateur radio au Rwanda, ce Belge attisait la haine interethnique. », sur Libération.fr, (consulté le 9 avril 2019)
  11. « RFI - Rwanda - Les «médias de la haine» en procès », sur www1.rfi.fr (consulté le 9 avril 2019)
  12. a et b « Cinq ans après le génocide des tutsis au Rwanda (4/4) : Le temps du pardon », sur France Culture (consulté le 10 avril 2019)
  13. a et b « Mille Collines, la radio de la haine », La Croix,‎ (ISSN 0242-6056, lire en ligne, consulté le 9 avril 2019)
  14. a et b (en) « The Media and the Rwanda Genocide », sur IDRC - International Development Research Centre (consulté le 9 avril 2019)
  15. Institut National de l’Audiovisuel- Ina.fr, « 1994 La radio rwandaise des Mille collines : le génocide en chantant », sur Ina.fr (consulté le 9 avril 2019)
  16. Benjamin Sehene et Liesel Couvreur-Schiffer, Le piège ethnique, Éditions Dagorno, 1999, p. 21 (ISBN 9782910019549)
  17. (en) Information Intervention: When Switching Channels Isn't Enough, Foreign Affairs, novembre-décembre 1997, Vol. 76 Issue 6, p. 15.
  18. (en) Bystanders to Genocide, The Atlantic, septembre 2001, p. 8.
  19. « Mille Collines au Rwanda : archives sonores d'un génocide 1 », sur France Culture (consulté le 10 avril 2019)
  20. Hervé Deguine & Robert Ménard, « Les extrémistes de « Radio Machette » », sur Le Monde diplomatique, (consulté le 9 avril 2019)
  21. Le Point magazine, « Procès Rwanda: actionnaire de radio Mille collines? L'accusé minimise encore - Page 2 », sur Le Point, (consulté le 10 avril 2019)
  22. « Wayback Machine », sur web.archive.org, (consulté le 9 avril 2019)
  23. (en) David Yanagizawa-Drott, « Propaganda and Conflict: Evidence from the Rwandan Genocide », The Quarterly Journal of Economics, vol. 129, no 4,‎ , p. 1947–1994 (ISSN 0033-5533, DOI 10.1093/qje/qju020, lire en ligne, consulté le 9 avril 2019)
  24. (en) « Did Radio RTLM Really Contribute Meaningfully to the Rwandan Genocide?: Using Qualitative Information to Improve Causal Inference from Measures of Media Availability », sur Taylor & Francis Online, Civil Wars, (consulté le 9 avril 2019)
  25. Nahimana, Ferdinand, sur le site du portail judiciaire de La Haye, p. 329
  26. « Génocide au Rwanda: une journaliste de la radio RTLM condamnée à la perpétuité », Le Parisien, (consulté le 9 avril 2019)
  27. « Enquête sur le financement du génocide au Rwanda : Félicien Kabuga, le grand argentier des massacres », Le Monde,‎ (lire en ligne, consulté le 14 avril 2019)
  28. « Hate radio: la voix du génocide au Rwanda », sur Slate Afrique (consulté le 9 avril 2019)