Putsch des généraux

Putsch des généraux

Informations générales
Date
Lieu Drapeau : France Alger, département d'Algérie
Issue

Échec du putsch

  • Arrestation de deux des quatre généraux d'armée putschistes (Maurice Challe et André Zeller)
  • 220 officiers sont relevés de leur commandement, 114 sont traduits en justice et le groupement des commandos de l'air ainsi que les trois régiments ayant pris part au putsch sont dissous par ordre du chef de l'État.
  • Création de l'OAS
  • Réforme institutionnelle de 1962 sur l'élection du président de la République.
Belligérants
Drapeau : France Maurice Challe
Drapeau : France Edmond Jouhaud
Drapeau : France Raoul Salan
Drapeau : France André Zeller
Drapeau : France Paul Gardy
Drapeau : France Général de Gaulle (Président de la République)

Guerre d'Algérie

Batailles

Du 1er novembre 1954 au 19 mars 1962
Toussaint rouge — Opération Eckhmül — Opération Aloès — Opération Véronique — Opération Violette — Massacres d'août 1955 dans le Constantinois — Opération Timgad — Bataille d'El Djorf — Opération Massu — Embuscade de Palestro — Bataille d'Alger — Bataille de Bouzegza — Bataille de Timimoun — Opération Jumelles — Bataille des Frontières — Coup d'État du 13 mai 1958 — Opération Résurrection — Opération Couronne — Opération Brumaire — Semaine des barricades — Manifestations de décembre 1960 — Bleuite — Putsch des généraux — Combat du Fedj Zezoua — Plan Challe — Opération Oiseau bleu
Du 19 mars 1962 au 5 juillet 1962
Bataille de Bab El Oued — Fusillade de la rue d'Isly — Massacre d'Oran

Le putsch des généraux du , également appelé putsch d'Alger[n 1], est une tentative de coup d'État, fomentée par une partie des militaires de carrière de l'armée française en Algérie, et conduite par quatre généraux cinq étoiles (Maurice Challe, Edmond Jouhaud, Raoul Salan et André Zeller). Ils déclenchent cette opération en réaction à la politique choisie par le président de la République, Charles de Gaulle, et son gouvernement, qu'ils considèrent comme une politique d'abandon de l'Algérie française. Pour sa part, le général Jacques Massu reste à l'écart après s'être vu proposer le rôle de chef.

D'autres généraux participent au putsch, de sorte qu'il est impropre de parler uniquement de « quatre généraux putschistes ». On peut citer par exemple le général Gardy et le général Faure, même s'ils n'ont pas le même prestige que les quatre généraux d'armée.

ContexteModifier

Le , par un référendum sur l'autodétermination en Algérie organisé en métropole et en Algérie, les électeurs se prononcent à près de 75 % en faveur de l'autodétermination. Des négociations secrètes sont alors ouvertes entre le gouvernement français de Michel Debré et le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) lié au Front de libération nationale. Une partie des cadres de l'armée, après avoir mené sept années de combats sous la direction de plusieurs gouvernements depuis le début de la guerre d'Algérie estime être proche de la victoire sur le plan militaire, se sent trahie par le général de Gaulle et son projet d'Algérie algérienne et veut s'opposer par un coup de force aux projets d'indépendance de l'Algérie.

Trois des quatre généraux Putschistes sont en poste en Algérie au moment du putsch d'Alger du 13 mai 1958 qui conduit le général de Gaulle au pouvoir[n 2]. Les slogans d'alors sont « Algérie française, de Gaulle au pouvoir »[n 3]. Partisans de l'Algérie française, leurs attitudes divergent après mais ils se retrouvent à l'annonce de l'ouverture des pourparlers avec le FLN et le GPRA alors que l'armée progresse et se sent proche d'une victoire.

Le général Challe remplace le général Salan en au poste de commandant supérieur Interarmées de l'Algérie suite aux évènements de mai 1958. Il est rappelé en métropole en au poste de Commandant en Chef Centre-Europe (CINC CENT) à l'OTAN après la Semaine des barricades (-). Il démissionne en .

Le général Salan est commandant supérieur Interarmées de l'Algérie depuis cumulé avec le poste de délégué général du gouvernement depuis le puis il est muté en métropole en ; il quitte le service actif le . Menacé d'arrestation il s'exile en Espagne en où il se rallie à l'OAS fondée le [1].

Le général Jouhaud est le pied-noir de l'équipe, né à Bousfer (Oranie). Ancien adjoint de Salan, il est promu chef d'état-major de l'armée de l'air en en métropole quittant l'Algérie après avoir été très impliqué dans le Coup d'État du 13 mai 1958; il demande sa mise en retraite en [2].

Le général Zeller est chef d’état-major de l’armée depuis , démissionnaire en pour protester sur une baisse des effectifs en Algérie il reprend ses fonctions avec le grade de général d’armée en jusqu’au où il passe en deuxième section(réserve). Il écrit dans Carrefour (hebdomadaire) portant la parole du désaccord des militaires avec la politique de de Gaulle.

Le colonel Argoud est un brillant polytechnicien, ancien chef d'etat-major du corps d'armée d'Alger du général Massu, il est rappelé en métropole en . il est un des principaux organisateurs de la préparation du putsch puis joue un rôle actif sur le terrain.

Le pouvoir gaulliste est bien informé depuis plusieurs mois par la police judiciaire d'Alger et les services de renseignements des intentions de certains militaires. L'année précédente, le , pendant la semaine des barricades, le colonel Antoine Argoud s'est même entretenu avec Michel Debré pour demander un changement de politique, faute de quoi « une junte de colonels » renverserait le gouvernement pour maintenir l'Algérie comme territoire français. La tension étant montée tout au long de l'année 1960, une possibilité de coup d'État est alors dans tous les esprits en particulier au printemps 1961. Du fait de ces signaux, l'École militaire à Paris, l'un des centres du complot, est étroitement surveillée.

Dans sa conférence de presse du , le général de Gaulle fait part de sa conviction que l'Algérie sera indépendante, il en parle avec détermination et même cynisme. Son ton désinvolte est ressenti comme une provocation par les tenants de l'Algérie française[3].

La veille du putsch, les cabinets de Louis Joxe et Pierre Messmer, respectivement ministres des Affaires algériennes et des Armées, sont informés une nouvelle fois de l'imminence d'un putsch. Constantin Melnik prend les mesures nécessaires pour la sécurité du général de Gaulle[4].

Projets politiquesModifier

Les putschistesModifier

L'armée a fait le serment que l'Algérie restera française, cet engagement du général Challe est largement partagé dans l'armée et doit être le motif de ralliement devant l'évolution de la politique algérienne de de Gaulle.

L'objectif, après la prise de contrôle de l'Algérie, commence par sa pacification après la relance d'une offensive définitive sur l'ALN avec la mobilisation des algériens des deux communautés et le renvoi du contingent en métropole [n 4] ; elle serait suivie de l'obtention du consensus des populations musulmanes au maintien de la France dans une Algérie enfin pacifiée. Devant ce succès le général de Gaulle devra se soumettre ou se démettre[5].

Les moyens sont de mobiliser rapidement certains régiments pour contrôler Alger, obtenir les ralliements promis des autre provinces algériennes et les soutiens des officiers de métropole (école militaire, école saint cyr, régiments du SW, garnison en allemagne), tenir à l'écart les populations civiles en raison de la crainte de débordement comme pendant la Semaine des barricades, s'appuyer sur le principe que l'armée ne tire pas sur l'armée.

Le général de GaulleModifier

Dès le de Gaulle dans une conférence de presse évoque une Algérie algérienne mais étroitement unie à la France[6],[n 5]. Le dans une conférence de presse de Gaulle évoque l'hypothèque diplomatique[n 6],[7] et militaire (477 000 militaires en Algérie en ) que constitue le conflit algérien et le poids économique : « L'Algérie nous coûte plus qu'elle nous rapporte » il conclut « la décolonisation est notre intérêt et par conséquent notre politique. »[8].

Dégager l'armée de ses missions civiles, lui enlever sa capacité d'intervenir sur la scène politique et après la fin du conflit algérien[n 7] la redéployer en métropole et à l'international dotée de forces d'intervention et de la dissuasion nucléaire, telle est la mutation débutée avant le putsch qui s'accélère suite à ces évènements[9].

Pour faire face aux évènements, la fermeté affichée par le général de Gaulle dans son discours du dimanche qui délie du devoir d'obéissance à l'autorité militaire et fait basculer les nombreux indécis, celle de son gouvernement et de Michel Debré son premier ministre permettant une mobilisation d'union national à Paris et en métropole et le recours à l'article 16[n 8] permettent la bascule du putsch et à de Gaule de mettre en œuvre les réformes qu'il estime nécessaire à la grandeur de la France.

L'anticommunismeModifier

Une idée force réunit les différents protagonistes, putschistes et sympathisants, gaullistes, et opinion internationale (Espagne et États-Unis) : l'anticommunisme, nous sommes à l'époque de la Guerre froide. Le F.L.N. s'est rapproché de l'Union soviétique et reçoit son soutien[10]. L'armée tire les leçons de la Guerre d'Indochine et développe la notion de Guerre révolutionnaire, Pierre Mesmer avant le référendum de dit que la mission de l'armée est de combattre les Fellagas pour « empêcher l'Algérie de basculer vers l'est et de devenir l'Algérie soviétique »[11].

Putschistes, indécis et loyalistes, l'armée de conscription tenue à l'écartModifier

L'armée française en Algérie française est divisée en deux entités très différentes : les réserves générales et les troupes de secteur, soit plus de 477 000 hommes au total en 1961, dont 33 000 officiers. Aucune unité de secteur ne participe au putsch.

Dans les réserves générales, à la Légion, seuls 3 régiments sur 10 (11 si on compte le groupe des unités sahariennes) suivent le général Challe. À la 10e division de parachutistes, 2 régiments sur 7 (1er REP et 9e RCP) participent à l'action. À la 25e division parachutiste, 5 régiments sur 7 s'engagent (1er RCP, 14e RCP, 18e RCP, 2e REP, 8e RPC). À la 11e division d'infanterie, pas un seul des cinq régiments ne bouge.

Pour les unités hors division, le 1er REC du lieutenant-colonel de La Chapelle, le groupement de commandos parachutistes du commandant Robin, les commandos de l'air du lieutenant-colonel Emery se rallient aux mutins, ainsi que d’autres unités : le 5e REI du commandant Camelin, le 27e dragons du colonel Puga, le 7e RTA, le 1er RIMa du commandant Lousteau, le 94e régiment d'infanterie du colonel Parizot.

La marine, sous le commandement du vice-amiral Querville également préfet maritime, reste loyaliste, l'amirauté devient le point de ralliement des opposants au putsch, elle assure le retour de huit cents appelés du contingent libérables et quitte Alger sous contrôle du putsch pour le port de Mers el-Kébir[12].

Les forces de maintien de l'ordre se cantonnent à une position de neutralité, elles ne s'opposent pas aux mouvements des troupes putschistes mais n'apportent pas leur concours malgré certaines manifestations de sympathie[13]

DéroulementModifier

la veille du putsch (21 avril)Modifier

Le général Challe arrive à Alger dès le par un vol depuis la base de Creil en noratlas avec la complicité du général Nicot, chef d'état major de l'armée de l'air et conseiller de Michel Debré et du général Bigot, commandant la 5e région algérienne (Alger), en compagnie du général Zeller et du lieutenant-colonel Broizat. Il est rejoint par le général Gardy et le colonel Godard qui ont pris un vol régulier d'air Algérie et par le général Jouhaud; ils ont été précédés quelques jours avant par le colonel Lacheroy et le colonel Gardes venus finaliser les contacts avec les soutiens promis et les plans d'actions ; l'état-major du complot est en place[14],[15].


Les chances de réussite sont toutefois minces, car le 1er REP ne représente que 1 000 hommes, soit à peine 0,3 % des effectifs militaires français présents en Algérie et que le général Gouraud, commandant le corps d'armée de Constantine, se ravise et décide de ne plus participer au complot[n 9]. Le coup n'est pas suffisamment préparé pour rallier d'autres régiments ou les fonctionnaires civils (policiers, administration préfectorale). De plus, le pouvoir est au courant des préparatifs du putsch par trois réseaux de renseignements : la préfecture de police de Maurice Papon qui a ses propres renseignements généraux, la sécurité militaire qui donne ses informations à Xavier Deniau, conseiller technique au cabinet du ministre des Armées, et les réseaux classiques, dont le SDECE de Constantin Melnik, chargé de la sécurité du premier ministre[4].

Le préfet de police et le directeur de la Sûreté nationale, montent une cellule de crise dans un salon de la Comédie-Française, où le général de Gaulle assiste avec Léopold Sédar Senghor à une présentation de Britannicus. Le chef de l'État est informé pendant l'entracte par Jacques Foccart, secrétaire général aux Affaires africaines et malgaches, son plus proche collaborateur (officiellement de Gaulle a été prévenu après la représentation, réveillé à 2 heures du matin)[16].

Samedi 22 avrilModifier

Dans la nuit, à h du matin, le 1er régiment étranger de parachutistes (REP) sous les ordres d'Hélie Denoix de Saint-Marc, commandant par intérim du régiment[n 10] et le groupement des commandos parachutiste de l'air (CPA 40)[n 11] sous les ordres du commandant Robin[17], s’emparent en trois heures des points stratégiques d'Alger, notamment du Gouvernement général d'Alger, du palais d'été, de l’hôtel de ville, de la caserne Pélissier, de la radio et de l’aéroport d'Alger. La seule victime de l'opération est le maréchal des logis Pierre Brillant, abattu en défendant le transmetteur radio d'Ouled Fayet[18].

Les généraux du cadre de réserve André Zeller, Maurice Challe, Edmond Jouhaud et Paul Gardy, secondés par les colonels Antoine Argoud, Jean Gardes, Charles Lacheroy, Joseph Broizat, prennent le contrôle d'Alger. Challe critique la « trahison et les mensonges » du gouvernement envers les Algériens qui lui ont fait confiance et annonce que :

« Le commandement réserve ses droits pour étendre son action à la métropole et reconstituer un ordre constitutionnel et républicain gravement compromis par un gouvernement dont l'illégalité éclate aux yeux de la nation. »

Radio-Alger renommée Radio-France, animée par André Rossfelder, annonce à 7 heures du matin à la population d'Alger : « l'armée a pris le contrôle de l’Algérie et du Sahara […] L'Algérie française n'est pas morte […] Vive l'Algérie française pour que vive la France ». Le délégué général du gouvernement en Algérie, Jean Morin, le ministre des Transports, Robert Buron, le général Vésinet, général de cops d'armée d'Alger, et un certain nombre de représentants des autorités civiles et militaires sont arrêtés, ils seront transférés à In Salah le au soir. Jean Morin, arrêté après l'investissement du palais d'été par les parachutistes, a cependant la possibilité d'appeler Michel Debré, premier ministre et Louis Joxe, ministre des affaires algériennes, et les met au courant de la situation à Alger, il contacte également différents responsables civils et militaires, le standard téléphonique ne sera découvert qu'au petit matin. Il permet ainsi la réaction du général de Gaulle et du gouvernement.

Un peu plus tard, Challe s’exprime sur la radio d’Alger :

« Je suis à Alger avec les généraux Zeller et Jouhaud, et en liaison avec le général Salan [alors en exil volontaire en Espagne] pour tenir notre serment, le serment de l’armée de garder l’Algérie pour que nos morts ne soient pas morts pour rien. Un gouvernement d’abandon […] s’apprête aujourd’hui à livrer définitivement l’Algérie à l’organisation extérieure de la rébellion. […] Voudriez-vous que Mers el-Kébir et Alger deviennent des bases soviétiques? […] L’armée ne faillira pas à sa mission et les ordres que je vous donnerai n’auront jamais d’autres buts. »

cette déclaration est suivie de la diffusion d'un ordre du "commandement militaire" instituant l'état de siège[19]. Les européens d'Alger pavoisent. Francine Dessaigne rapporte dans son livre« Dans la rue, les gens se congratulent et les soldats sont fêtés […] Nous nous sentons revivre, libérés d'un poids, et nous croyons à la fin de nos souffrances »[20]. Le samedi, les putschistes contrôlent Alger et sa région, ont pris les commandements militaires, les premiers objectifs sont remplis.

Mais la progression du putsch est entravée : le ralliement escompté des régions militaires d'Oran et de Constantine n'est pas confirmé. Le général Gardy nommé par Challe commandant du corps d'armée pour l'Oranie et le colonel Argoud partent pour Oran pour contrôler le général de Pouilly et Zeller va à Constantine convaincre son ami le général Garaud hésitant[15].

À Paris, la police arrête dès h du matin le général Jacques Faure, six autres officiers et quelques civils impliqués dans le « complot de Paris » prévu pour relayer en métropole le putsch. Elle met ainsi la main sur les plans et contacts de la partie métropolitaine de l'insurrection. Des officiers de réserves rassemblés dans les forêts d'Orléans et de Rambouillet sont dispersés.

Dès h 45 de Gaulle reçoit Louis Joxe, ministre des affaires algériennes qu'il dote des pleins pouvoirs, et le général Olié, chef d'état-major qu'il investit du commandement de l'armée en Algérie, ils s'envolent aussitôt en caravelle pour une mission à risque en Algérie. Ils atterrissent à Oran et se rendent à Mers el-Kébir pour rencontrer l'amiral Querville et le général de Pouilly, général du corps d'armée d'Oran[n 12]. Ils se rendent ensuite à la base de Teleghma pour rencontrer à Constantine le général Gouraud, général du corps d'armée de Constantine qui a promis son soutien à Challe. L'entretien se poursuit par un diner pendant lequel Gouraud subit par téléphone la pression pour les arrêter. Après une nuit à Teleghma ils quittent la base au petit matin juste avant sa prise de contrôle par le 6e RPINA, la caravelle essuiera quelques tirs de son avant-garde, ils se rendent ensuite à Bône-les-Salines voir les généraux Fourquet, commandement aérien tactique de Constantine, et Ailleret, région nord-est Constantine, tous les deux opposés au putsch. Ils rejoignent la métropole et rendent compte à de Gaulle dès 12 h 15[21],[1].

Lors du Conseil des ministres à 17 heures, de Gaulle, apparemment serein, déclare : « Ce qui est grave dans cette affaire, messieurs, c’est qu’elle n’est pas sérieuse ». L’état d’urgence est décrété en Algérie. Les partis de gauche, les syndicats et la Ligue des droits de l’homme appellent à manifester « l’opposition des travailleurs et des démocrates au coup de force d’Alger ».

Dimanche 23 avrilModifier

Salan arrive d’Espagne accompagné de Jean-Jacques Susini, il revendique la responsabilité politique et souhaite armer les activistes civils. Challe, malgré son isolement croissant, refuse.

À 20 h, le président Charles de Gaulle, vêtu de son uniforme de général, paraît à la télévision et prononce un discours appelant les soldats d'Algérie, les Français, d'Algérie ou de métropole, à refuser le coup d'État ; il informe également des mesures qu'il prend :

« Un pouvoir insurrectionnel s'est établi en Algérie par un pronunciamento militaire. Les coupables de l'usurpation ont exploité la passion des cadres de certaines unités spéciales, l'adhésion enflammée d'une partie de la population de souche européenne égarée de craintes et de mythes, l'impuissance des responsables submergés par la conjuration militaire. Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite[n 13] ; il a une réalité : un groupe d'officiers partisans, ambitieux et fanatiques. Ce groupe et ce quarteron possèdent un savoir-faire limité et expéditif, mais ils ne voient et ne connaissent la nation et le monde que déformés au travers de leur frénésie. Leur entreprise ne peut conduire qu'à un désastre national ; car l'immense effort de redressement de la France, entamé depuis le fond de l'abîme, le 18 juin 1940 ; mené ensuite en dépit de tout, jusqu'à ce que la victoire fût remportée, l'Indépendance assurée, la République restaurée ; repris depuis trois ans, afin de refaire l'État, de maintenir l'unité nationale, de reconstituer notre puissance, de rétablir notre rang au dehors, de poursuivre notre œuvre outre-mer à travers une nécessaire décolonisation, tout cela risque d'être rendu vain, à la veille même de la réussite, par l'odieuse et stupide aventure d'Algérie. Voici que l'État est bafoué, la nation bravée, notre puissance dégradée, notre prestige international abaissé, notre rôle et notre place en Afrique compromis. Et par qui ? Hélas ! Hélas ! Hélas ! Par des hommes dont c'était le devoir, l'honneur, la raison d'être de servir et d'obéir. Au nom de la France, j'ordonne que tous les moyens, je dis tous les moyens, soient employés partout pour barrer la route à ces hommes-là, en attendant de les réduire. J'interdis à tout Français, et d'abord à tout soldat, d'exécuter aucun de leurs ordres. L'argument suivant lequel il pourrait être localement nécessaire d'accepter leur commandement, sous prétexte d'obligations opérationnelles ou administratives, ne saurait tromper personne. Les chefs, civils et militaires, qui ont le droit d'assumer les responsabilités sont ceux qui ont été nommés régulièrement pour cela et que, précisément, les insurgés empêchent de le faire. L'avenir des usurpateurs ne doit être que celui que leur destine la rigueur des lois. Devant le malheur qui plane sur la Patrie et devant la menace qui pèse sur la République, ayant pris l'avis officiel du Conseil constitutionnel, du Premier ministre, du Président du Sénat, du Président de l'Assemblée nationale, j'ai décidé de mettre en œuvre l'article 16 de notre Constitution. À partir d'aujourd'hui, je prendrai, au besoin directement, les mesures qui me paraîtront exigées par les circonstances. Par là même, je m'affirme en la légitimité française et républicaine qui m'a été conférée par la nation, que je maintiendrai quoi qu'il arrive, jusqu'au terme de mon mandat ou jusqu'à ce que viennent à me manquer soit les forces, soit la vie, et que je prendrai les moyens de faire en sorte qu'elle demeure après moi. Françaises, Français ! Voyez où risque d'aller la France par rapport à ce qu'elle était en train de redevenir. Françaises, Français ! Aidez-moi ! »[22]

Conformément à l'article 16 de la Constitution de la Cinquième République française, le général de Gaulle se saisit alors des pleins pouvoirs mis en œuvre jusqu'au .

« Cinq cent mille gaillards munis de transistors », comme dira le général de Gaulle à propos du contingent, ont entendu son appel à l'obéissance et à l'aide ainsi que son interdiction d'obéir aux officiers rebelles. Des unités d'appelés refusent d'obéir aux ordres des mutins (2e et 8e RPIMA), certaines se soulèvent à leur tour et arrêtent les officiers putschistes en leur sein (14e BCA)[23].

À h 45, le premier ministre Michel Debré apparaît à la télévision et appelle la population à se rendre sur les aéroports « à pied ou en voiture », « dès que les sirènes retentiront », pour « convaincre les soldats engagés trompés de leur lourde erreur » et repousser les putschistes[24] : il dramatise la situation en faisant croire qu'on s'attendait à des parachutages ou des atterrissages de troupes factieuses sur les aéroports[n 14]. Mais la consigne lancée par Debré dans son affolement aurait risqué, si elle avait été suivie, d'encombrer les voies conduisant aux aérodromes, et de gêner davantage la riposte des forces de l'ordre que les parachutistes factieux.[réf. souhaitée]

Des volontaires, anciens de la France libre et jeunes gaullistes de gauche (UDT), se rassemblèrent dès le lundi matin à Paris, au Petit Palais, pour soutenir militairement de Gaulle. Il semble, d'après des témoignages visuels[réf. nécessaire] (rapportés notamment par Jean Lacouture) que des armes leur aient été distribuées. Quant aux syndicats ils décidèrent pour le lendemain une grève générale d’une heure qui fut fortement suivie. Aucune mesure de protection n'est mise en place (douze vieux chars Sherman de la Seconde Guerre mondiale tournent dans Paris et prennent position devant l'Assemblée nationale mais, non armés, ils ne font que de la figuration). Pierre Abramovici, en ayant accès aux archives du fonds Debré à Sciences Po[25], révèle que toute cette campagne de communication alarmiste, menée par Roger Frey (ex-ministre de l'Information et ministre de l'Intérieur par intérim, Pierre Chatenet étant malade) alors que le « complot de Paris » est déjà déjoué et que les généraux dirigeant le putsch savent qu'ils ont échoué, permet à de Gaulle de faire passer l'article 16 et de renforcer la « monarchie républicaine »[4].

Lundi 24 avrilModifier

Le député Chérif Sid Cara, lui-même putschiste en 1958, en tant que président du conseil général d'Oran, publie avec vingt autres conseillers généraux un communiqué de soutien le aux putschistes. Ils y « saluent avec ferveur l’aube d’une Algérie définitivement française, gage évident d’une fraternité réelle... », et « ... présentent l’hommage profondément ému de leur reconnaissance à l’armée française et à ses chefs dont ils se déclarent totalement solidaires... ».

Mardi 25 avrilModifier

Les généraux putschistes se font acclamer une dernière fois.

Le gouvernement français ordonne la mise à feu de la quatrième bombe (Gerboise verte) du programme d'essais nucléaires de Reggane, pour éviter que l'engin ne tombe dans les mains des généraux putschistes[26],[27].

Mercredi 26 avrilModifier

Progressivement, les troupes ayant suivi les généraux se rendent. Les insurgés se retirent avec les parachutistes du 1er REP à Zeralda à 30 km d’Alger[n 15]. Le commandant Denoix de Saint-Marc, qui avait le premier suivi les généraux, se constitue prisonnier et négocie la reddition du général Challe aussitôt transféré en métropole. Le putsch a échoué, mais l'article 16 reste en vigueur pendant cinq mois pour éviter tout nouveau soulèvement.

Sanctions militairesModifier

220 officiers sont relevés de leur commandement, 114 sont traduits en justice. Le groupement des commandos de l'air ainsi que trois régiments ayant pris part au putsch (1er régiment étranger de parachutistes, 14e régiment de chasseurs parachutistes et du 18e régiment de chasseurs parachutistes) sont dissous par ordre du chef de l'État. L'état-major d'autres régiments est dissous et reconstitué : 1er et 9e RCP, 2e, 3e et 8e RPIMA[28].

Environ un millier d'officiers hostiles à la politique du gouvernement ou par solidarité avec les putschistes démissionnent à cette période, soit 3 % des officiers d'active de l'armée française[1].

Procès et amnistiesModifier

Le Haut Tribunal militaire condamne Challe et André Zeller à 15 ans de réclusion. Ils sont amnistiés et réintégrés dans leurs dignités militaires sept ans plus tard. Salan et Jouhaud s'enfuient et poursuivent leur action au sein de l'OAS que Salan dirige avec Jean-Jacques Susini secondé par Jouhaud pour le secteur d'Oran et que rejoignent les partisans acharnés de l’Algérie française qu'ils soient civils ou militaires. Arrêté le Jouhaud est condamné à la peine de mort, Salan arrêté le , qu'on s'attend à voir condamné à la même peine, est défendu par l'avocat et homme politique maître Tixier-Vignancour qui, en mettant en cause la politique algérienne de de Gaulle, sauve sa tête. L'éxécution de Jouhaud est suspendu la veille sous la pression de Jean Foyer et de plusieurs membres du gouvernement (Georges Pompidou, Pierre Sudreau, Valéry Giscard d'Estaing, Louis Joxe, Pierre Messmer, Edgard Pisani[29].Les condamnations pénales sont effacées par la loi d'amnistie de .

Les généraux putschistes encore vivants sont réintégrés dans l'armée (corps de réserve) en , par une loi d'amnistie. Avec le soutien du président du groupe Pierre Joxe, les 311 députés socialistes votent contre l'avis du gouvernement un amendement écartant du bénéfice de la loi les officiers ayant pris les armes contre la République. Le , Pierre Mauroy engage alors la responsabilité du gouvernement sur ce texte contre lequel aucune motion de censure n'est déposée[30]. Les généraux amnistiés sont Raoul Salan et Edmond Jouhaud, ainsi que six généraux ayant joué des rôles moins importants :

BilanModifier

Cet échec du putsch est le dernier sursaut officiel (l'organisation française politico-militaire l'OAS aura une action clandestine) des partisans de l'Algérie française, les accords d'Évian étant signés moins d'un an plus tard. Il confirme le légalisme de l'armée française qui est restée, malgré ses opinions, majoritairement fidèle aux institutions.

Pour Pierre Abramovici, le putsch a été largement exploité par l'exécutif. Le général de Gaulle a dramatisé la situation afin de créer autour de sa personne un consensus populaire, près d'un million de personnes iront dans la rue pour le soutenir dont les forces de gauche, et ainsi renforcer la « monarchie républicaine » qu'il souhaitait mettre en place. Cette opinion, contredite par des éléments factuels, ne résume pas les conséquences du putsch[31]. Les opinions favorables aux thèses des tenants de l'Algérie française et la sympathie dont bénéficient les participants persistent dans l'armée et dans l'opinion publique plusieurs années après.

Au niveau institutionnel, de Gaulle prend 25 décisions majeures grâce aux pleins pouvoirs conférés par l'article 16 de la Constitution de la Cinquième République française. À plus long terme, ce putsch et les attentats dont de Gaulle est l'objet lui donnent des arguments en faveur de la réforme institutionnelle de 1962 sur l'élection du président de la République au suffrage universel[4].

RemarquesModifier

  • L'expression « quarteron » avec le sens de « petit groupe de personnes » a été référencée avant son utilisation la plus fameuse, celle du général de Gaulle[32],[33]. Ainsi Louis Aragon parlait en 1958 d’un « quarteron de conjurés monarchistes »[34].
  • À pied, à cheval et en voiture fait référence à une comédie filmée de 1957, avec Noël-Noël, Darry Cowl et Sophie Daumier, qui avait été très populaire en France. Elle fait aussi référence au poème de Jacques Prévert, En sortant de l'école (1946), devenu un classique de la chanson française. La formulation de Michel Debré avait donc, involontairement ou non, revêtu un côté facétieux, dans le but peut-être de montrer que les généraux « n'impressionnaient pas » le gouvernement.[réf. nécessaire]

FilmographieModifier

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Putsch, mot emprunté à l'allemand () évoquant un coup d'état militaire syn: Pronunciamiento : Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, t. 3, Paris, Le Robert, , 4376 p. (ISBN 978-2-32101-409-6), p. 3009.
  2. Zeller,chef d'état-major n'a jamais eu de commandement en Algérie depuis la Seconde Guerre mondiale où il assure des responsabilités importantes à Alger entre et la campagne de Tunisie en .
  3. soutenus par le klaxon des voitures, ils se répondent : trois coups deux coups puis deux coups trois coups.
  4. Le le général Gambiez commandant en chef en Algérie reçoit des instructions du président de la république et du premier ministre lui demandant l'étude d'une trêve unilatérale à compter du
  5. « L'Algérie algérienne est en marche. Cela veut dire une Algérie dont le destin dépend de ses habitants.[...]. Mais le bon sens, encore une fois, commande que cette Algérie algérienne soit étroitement unie à la France » ()
  6. L'ONU à l' donne deux tiers de voix à un texte affirmant le droit du peuple algérien à l'indépendance
  7. Après les négociations entre Georges Pompidou et le GPRA les entretiens qui conduisent aux accords d'Évian signés le commencent au début du mois d'
  8. il sera prolongé jusqu'au (JORF no 230 du 30 septembre 1961, p. 8963) : « Lorsque les institutions de la République, l'indépendance de la Nation, l'intégrité de son territoire ou l'exécution de ses engagements internationaux sont menacés d'une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier ministre, des Présidents des Assemblées ainsi que du Conseil constitutionnel. »
  9. Tiraillé entre son devoir d'obéissance, ses convictions personnelles, et sa volonté de ne pas voir des régiments français s'opposer les uns aux autres, il oscille à plusieurs reprises.
  10. Le colonel Guiraud est opportunément en permission
  11. Ce groupement bien qu'étant une unité d'élite est constituée majoritairement par des appelés du contingent.
  12. Le général Olié raconte alors qu'ils ont eu peur car l'aéronaval a tenté de les arraisonner, ils ont été escortés par des chasseurs envoyés par le général Fourquet, commandement aérien tactique du Sahara. La caravelle vole ensuite à très basse altitude pour échapper aux radars et fait un détour par le sud.
  13. On a pu dire que De Gaulle avait fait une faute, parlant de « généraux en retraite » au lieu de « généraux à la retraite », mais ni Challe, ni Salan ni Zeller n'étaient à la retraite.
  14. Selon Pierre Abramovici, les avions militaires en Algérie étaient insuffisants en nombre et en capacité à transporter des véhicules.
  15. Les légionnaires chantent la chanson d'Édith Piaf « non, rien de rien non, je ne regrette rien c'est payé, balayé, oublié, je me fous du passé. »

RéférencesModifier

  1. a b et c Ministère de la défense, « Le putsch des généraux 21-26 avril 1961 », sur Établissement de Communication et de Production Audiovisuelle de la Défense (ECPAD)., (consulté le 7 mai 2021).
  2. Vaisse, p. 31-35.
  3. Sophie Guerrier, « De Gaulle : ses dix expressions devenues cultes », sur lefigaro.fr,
  4. a b c et d Pierre Abramovici, Le Putsch des généraux. De Gaulle contre l’Armée 1958-1961, éd. Fayard, mars 2011
  5. Vaîsse, p. 129-131.
  6. de Gaulle, Discours et messages, t. 3, Plon, , p. 241.
  7. Vaîsse, p. 110.
  8. Vaîsse, p. 130.
  9. Vaïsse, p. 110.
  10. Irina Gridan et Gaëlle Le Boulanger, « Les relations militaires entre l'Algérie et l'URSS, de l'indépendance aux années 1970 », Outre-Mers. Revue d'histoire, nos 354-355,‎ , p. 37-39 (lire en ligne, consulté le 12 mai 2021).
  11. Vaîsse, p. 116.
  12. Vaïsse, p. 25 et 62.
  13. Vaîsse, p. 146.
  14. Vaîsse, p. 18-19 et 149-150.
  15. a et b général Paul Gardy, « Mémento personnel sur les événements d’avril (rédaction : Alger, 3 au 8 juin 1961) », Bulletin Les amis de Raoul Salan, no 28,‎ 1er trimestre 2011, p. 3-20 (lire en ligne, consulté le 13 mai 2021).
  16. chroniques du Canard enchaîné reprises dans La Cour (tome II, le Roi) d'André Ribaud et Moissan
  17. André Thiéblemont, « Guerre d’Algérie : l’honneur au risque du désaveu et du déshonneur », Inflexions, no 27,‎ , p. 89-97 (www.cairn.info/revue-inflexions-2014-3-page-89.htm, consulté le 9 mai 2021).
  18. Ghislain Dubois, Argoud, de Gaulle : le duel, éd. Dricot, 1995, p.107
  19. Vaîsse, p. 17-23.
  20. Francine Dessaigne, Journal d'une mère de famille pied-noir : Alger, 1960-1962, Confrérie Castille, , 241 p. (ISBN 978-2907862516), p. 50.
  21. Vaîsse, p. 36-37, 42-45.
  22. Discours du général De Gaulle le 23 avril 1961, INA
  23. Vaïsse, p. 62-63.
  24. Discours de Michel Debré dans la nuit du 21 au 22 avril 1961, INA
  25. Fonds Michel Debré - Sciences Po - Centre d'histoire
  26. (en) « France's Nuclear Weapons - Origin of the Force de Frappe », sur nuclearweaponarchive.org (consulté le 15 juillet 2016)
  27. (en) Peter Feaver et Peter Stein, Assuring Control of Nuclear Weapons: The Evolution of Permissive Action Links, CSIA Occasional Paper #2, Lanham, University Press of America, 1987
  28. Vaïsse, p. 218.
  29. Vaîsse, p. 237.
  30. PS : le leurre du parti godillot et le maillon faible, Michel Noblecourt, Le Monde, 6 mai 2014
  31. Putsch d'Alger, une manip du Général ?, entretien, lepoint.fr, 10 mars 2011
  32. https://www.cnrtl.fr/definition/quarteron
  33. Portail lexical - Définition de quarteron
  34. Nouveau Petit Robert, 1996
  35. Pierre Delerive sur data.bnf.fr
  36. Serge de Sampigny sur data.bnf.fr

Voir aussiModifier

Sources et bibliographieModifier

Articles connexesModifier

Liens externesModifier