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La phronesis (φρόνησις en grec ancien) est un concept philosophique. Employé en particulier dans l'Éthique à Nicomaque d'Aristote[1], ce terme a été traduit par « prudence » par Jules Tricot. Une traduction récente, de Richard Bodéüs, a choisi de le traduire par « sagacité ». En anglais, il est le plus souvent traduit par « practical wisdom » (« sagesse pratique ») par opposition à la « sagesse théorétique »[2] bien que le mot « prudence » soit aussi parfois utilisé. L'exposition de la « prudence »[3] est particulièrement complexe lorsqu'on entre dans les détails, et suscite encore bien des débats parmi les commentateurs.

Sommaire

La phronesis chez les philosophes de l'AntiquitéModifier

Le concept chez PlatonModifier

La phronesis chez Platon, « réflexion » en français, est l’acte propre de l’âme : la pensée, et l'exercice qui la constitue et la conditionne à atteindre la tempérance. Elle est présente dans les propos du Phédon.

Dans certains de ses dialogues, Platon écrit que Socrate affirmait qu'avoir la phronesis signifiait être vertueux. En pensant avec la phronesis, la personne a de la vertu. Par conséquent, toute vertu est une forme de phronesis. Être bon, c'est être une personne intelligente ou raisonnable avec des pensées intelligentes ou raisonnables. La phronesis permet à une personne d'avoir une force morale ou éthique.

Dans le Ménon, Socrate explique que la phronesis, qualité synonyme de la compréhension morale, est l'attribut le plus important à apprendre, même s'il ne peut pas être enseigné ; la phronesis s'acquière en développant notre compréhension de nous-même.

Le concept chez AristoteModifier

La définition aristotélicienne est ainsi donnée[4]: « La prudence est une disposition (hexis), accompagnée de règle vraie (orthos logos), capable d'agir dans la sphère de ce qui est bon ou mauvais pour l'être humain »[5].

La φρόνησις est donc la vertu (arété) de la faculté d'opiner de l'âme, qui se distingue de la faculté de raison[6]. Ceci parce que la faculté d'opiner, comme la prudence, a rapport au contingent, c'est-à-dire à la sphère des actions humaines, et non au nécessaire ou à l'universel.

De plus, la prudence est une « vertu pratique », c'est-à-dire qui a rapport à la praxis, à l'action, par opposition à la poïesis, c'est-à-dire aux arts ou à la production technique (technè).

Enfin, la prudence, vertu morale par opposition aux vertus intellectuelles, indique une rationalité dite (après Tricot) « prudentielle ». Elle a pour condition nécessaire mais non suffisante l'habileté, qui est la « puissance capable de faire les choses tendant au but que nous nous proposons et de les atteindre » [7]. Autrement dit, elle a besoin de cette puissance qu'est l'habileté, mais ne se confond pas avec celle-ci, car « nous appelons habiles les hommes prudents aussi bien que les roués » [4]. En termes modernes, on pourrait traduire « habileté » par rationalité instrumentale, c'est-à-dire la capacité à choisir les moyens adéquats à la fin. La prudence ne se réduit donc pas à celle-ci, bien qu'elle ne puisse exister sans elle.

Elle est en effet la faculté de choisir le « juste milieu » dans des circonstances concrètes chaque fois différentes et en partie imprévisibles. Il s'agit donc d'une faculté de rationalité essentiellement liée à la contingence de notre monde. Aussi, la prudence n'a pas « seulement pour objet les universels, mais elle doit aussi avoir la connaissance des faits particuliers, car elle est de l'ordre de l'action » [8] : la prudence requiert ainsi l'expérience que donne l'âge[9].

Cette vertu s'attache ainsi aux actes contingents, c'est-à-dire relativement au bon agir. Cette disposition a pour fin le sujet agissant lui-même, c'est-à-dire que la prudence permet de se constituer vertueux [4]. Cela ne veut pas dire, toutefois, que la prudence ne se rapporte qu'à l'individu (contrairement à ce que croit la doxa[10]), car « peut-être cependant la poursuite par chacun de son bien propre ne va-t-elle pas sans économie domestique ni politique »[11]. Ainsi, « la sagesse politique et la prudence sont une seule et même disposition, bien que leur essence ne soit cependant pas la même »[12]; la prudence appliquée à la cité s'appelle soit législation, soit politique proprement dite[13].

Il n'est pas possible d'être homme de bien sans prudence, ni, inversement, prudent sans vertu morale[14]. Elle réglemente en quelque sorte l’usage des passions, c’est-à-dire qu'elle consiste en un juste usage des passions et des affects (pathoi) selon les circonstances. C'est pourquoi, bien qu'elle soit dans la partie rationnelle de l'âme, elle ne porte pas sur le nécessaire mais sur le contingent, puisqu'elle agit selon les circonstances. La prudence consiste par exemple à savoir quand il faut être en colère, jusqu'à quel point et avec qui[15]. Elle est donc capacité à agir selon les circonstances de façon adéquate : l'homme prudent sait agir, après délibération (boulesis), comme il faut.

Enfin, la prudence n'est pas simple application d'un syllogisme pratique (pour parler en termes modernes), ce qui en ferait un simple jugement déterminant (pour parler comme Kant). En effet, l'homme prudent (phronimos) n'applique pas des règles universelles aux cas particuliers : il est au contraire à soi-même sa propre mesure. Aussi, c'est l'homme prudent qui est la mesure de la prudence (le phronimos est la mesure de la phronesis) : autrement dit, il n'y a pas de mesure fixe, stable, permanente, ou encore de critère universel, qui pourrait permettre de départager les hommes prudents des autres. C'est l'homme qui est la mesure de cette vertu et non le contraire.

Le concept dans les débats modernesModifier

La phronesis chez HeideggerModifier

Martin Heidegger interprète Aristote d'une manière à ce que la phronesis (et la philosophie pratique) est la forme originelle du savoir, et ainsi, qu'elle est primaire à la sophia (philosophie théorique)[16].

Heidegger interprète l'Éthique à Nicomaque comme une ontologie de l'existence humaine. La philosophie pratique d'Aristote est un fil conducteur de toute son Analyse de l'Existence, car selon ce texte, la facticité nomme notre mode d'existence au monde. Heidegger reconnaît ainsi que la phénoménologie aristotélique suggère trois mouvements fondamentaux de l'existence, póiesis, práxis, et theoría, qui correspondent à trois dispositions, téchne, phrónesis et sophía. Heidegger les considère comme les modalités de l'Être, inhérent à la structure du Dasein. Selon Heidgger, la phronesis d'Aristote révèle la bonne manière d'être Dasein. C'est le meilleur moyen de se comporter dans et vers le monde, une manière de s'orienter.

La techne est une manière d'être concerné par les choses et les principes de la production, la theoria est une manière d'être concerné par les principes éternels, la phronesis est une manière d'être concerné par sa vie, et ainsi, de la vie de tous les autres. La délibération est la manière par laquelle la nature phronétique du Dasein se manifeste.

BibliographieModifier

RéférencesModifier

  1. Aristote, Éthique à Nicomaque, livre VI (« Des vertus intellectuelles »).
  2. Éthique à Nicomaque, VI, chapitre 7.
  3. Éthique à Nicomaque (VI, 6)
  4. a b et c Eth. à N., VI, 5.
  5. Eth. à N., 1140b.
  6. Eth. à N., 1140b25.
  7. Eth. à N., 1144a25, VI, 13.
  8. Eth. à N., VI, 8, 1141b15.
  9. Eth. à N., VI, 8 et VI, 9, 1142a10.
  10. Eth. à N., VI, 8.
  11. Eth. à N., VI, 9, 1142a10.
  12. Eth. à N., VI, 8, 1141b20.
  13. Eth. à N., VI, 8, 1141b20
  14. Eth. à N., VI, 13.
  15. Sur la colère, voir aussi la Rhétorique d'Aristote.
  16. Günter Figal, Martin Heidegger zur Einführung, Hamburg 2003, p. 58.

Voir aussiModifier

Articles connexesModifier