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Les Torches de Néron, tableau du peintre polonais Henryk Siemiradzki de 1876, Musée national de Cracovie, médaille d'or à l'exposition universelle de Paris en 1878.

La persécution de Néron, à la suite du grand incendie de Rome en 64, nous est connue par le récit qu'en fait, vers 115, l'historien romain Tacite dans ses Annales. Elle s'inscrit dans le cadre des persécutions des chrétiens sous l'Empire romain.

Ce récit a fortement marqué la tradition chrétienne, qui y associera par la suite la mort des apôtres Pierre et Paul, et a notamment été popularisé à l'époque moderne par le roman Quo vadis ?, qui vaudra en 1905 le prix Nobel de littérature à Henryk Sienkiewicz.

PersécutionsModifier

Article détaillé : Persécutions des chrétiens.

Le mot (diogmos en grec, persecutio en latin) désigne initialement simplement une poursuite judiciaire. Ce sont les auteurs chrétiens qui, dès le Nouveau Testament, vont lui donner, ainsi qu'au terme « persécuteur », un sens dépréciatif[1].

Ces persécutions, dans leur diversité, vont jouer un rôle fondamental dans le développement du christianisme et de sa doctrine[2]. L'historiographie chrétienne (et donc la très grande majorité des sources[3]), qui s'est développée en même temps que le culte des martyrs, a présenté ces persécutions comme une « politique d'intolérance religieuse, cohérente et systématique ».

En fait, au cours des Ier et IIe siècles, le christianisme est persécuté de façon sporadique et non systématique dans le temps et l'espace par l'État romain. En dépit de leur dénomination traditionnelle (« persécutions de Domitien, de Trajan, de Marc Aurèle, de Septime Sévère »), après Néron, les empereurs romains n'ont pas été à l'initiative des condamnations et répression au cours des deux premiers siècles[4], et les motivations religieuses des persécutions se retrouvent souvent au second plan et sont assez imprécises[5].

Juifs et chrétiens à RomeModifier

En l'an 19, l'empereur Tibère expulse tous les juifs de Rome, à la suite des crimes de quatre d'entre eux[6]. En 41 ou 49, l'empereur Claude les expulse à nouveau de Rome, sous le prétexte, selon Suétone, d'agitation « sous l'impulsion d'un certain Chrestus »[7]. On ne sait pas s'il s'agit de troubles provoqués parmi les juifs romains par la prédication des disciples de Jésus[8] ou d'autres juifs « messianisants » (c'est-à-dire dans l'attente imminente du Messie, Christ en grec)[9].

Les boucs émissaires : la persécution sous NéronModifier

Vers 115, l'historien romain Tacite raconte dans ses Annales[10] qu'à la suite du grand incendie de Rome en 64, l'empereur Néron soupçonné d'en être à l'origine, en fit accuser les chrétiens qui furent persécutés :

« Mais aucun moyen humain, ni largesses impériales, ni cérémonies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait Néron d'avoir ordonné l'incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d'autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d'hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d'infamies et d'horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d'abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs révélations, une infinité d'autres, qui furent bien moins convaincus d'incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens ; d'autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle, et donnait en même temps des jeux au Cirque, où tantôt il se mêlait au peuple en habit de cocher, et tantôt conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les cœurs s'ouvraient à la compassion, en pensant que ce n'était pas au bien public, mais à la cruauté d'un seul, qu'ils étaient immolés »

— Tacite, Annales XV, 44 (trad. Jean-Louis Burnouf - 1859)

Suétone (vers 121) mentionne cette persécution au milieu d’une liste de mesures prises par Néron : « on livra aux supplices les chrétiens, sorte de gens adonnés à une superstition nouvelle et dangereuse »[11]. On trouve peut-être une allusion à ces persécutions, sans date précise et sans lien avec l'incendie, dans la Première épître de Clément (95-97) de Clément de Rome[12].

L'authenticité des passages de Tacite et de Suétone a parfois été contestée, notamment par Polydore Hochart en 1884[13] et par le mythiste Prosper Alfaric[réf. souhaitée]. Polydore Hochart a par la suite soutenu que l'intégralité des Annales et des Histoires de Tacite seraient des faux écrits au XVe siècle par l'humaniste italien Poggio Bracciolini dit Le Pogge[14], notamment parce qu'ils constituent l'un des tout premiers témoignages non chrétiens sur Jésus. Il est aujourd'hui admis par les historiens que ces passages, très défavorables aux chrétiens, ne constituent pas des interpolations[15],[16].

Tacite rapporte qu'« on commença donc par poursuivre ceux qui avouaient, puis, sur leur dénonciation, une multitude immense [multitudo ingens], et ils furent reconnus coupables, moins du crime d'incendie qu'en raison de leur haine du genre humain »[17]. Il est difficile d'évaluer le nombre des victimes. L'apologétique chrétienne amplifiera les chiffres (un texte chrétien du Ve siècle parle de « neuf cent soixante dix-sept saints »)[18], et certains historiens l'estiment à moins de 300 morts[19].

Les incendies graves étaient fréquents dans les villes, et tout aussi fréquemment imputés à des minorités : cela avait été le cas à Rome pour les Campaniens en 211 av. J.-C. et des affranchis en 31 av. J-C., et le fut à Césarée en 70 pour les juifs[20]. Diverses hypothèses ont été avancées pour expliquer pourquoi en 64 les Romains s'en prirent « spécifiquement aux chrétiens, à une toute petite minorité mal distinguée des juifs »[20] (le reproche que leur fait Tacite de « haine du genre humain » est aussi celui très général qu'il fait aux juifs)[16]. L'hypothèse généralement retenue est que du fait de leurs pratiques rituelles, et de la mauvaise compréhension de leur langage, les chrétiens étaient considérés comme une secte secrète et criminelle, rappelant peut-être le Scandale des Bacchanales en 186 av. J.-C.[21]. Une hypothèse plus récente est que les chrétiens de l'époque, très marqués par l'eschatologie, aient vu et salué l'incendie comme l'annonce du jugement dernier et de la fin des temps, qu'ils voyaient comme un embrasement général : leurs manifestations et leur prosélytisme leur auraient attiré l'hostilité de la population romaine[22].

Dans la tradition chrétienne, la mort des apôtres Pierre et Paul a été rattachée à cette persécution et aurait donc eu lieu en 64 ou peu après. Toutefois, selon Marie-Françoise Baslez, il n'existe aucune source qui établisse un lien entre la répression de 64, faisant suite à l'incendie de Rome, et la condamnation de Paul[23]. Au contraire, la lettre de Clément de Rome (5,7 et 6,1) « distingue clairement le martyre de l'apôtre et la persécution de 64 »[24]. Eusèbe de Césarée dit que sous Néron « Paul fut décapité et Pierre crucifié à Rome »[25], « la tête en bas, après avoir lui-même demandé de souffrir ainsi »[26]. Un grand nombre d'historiens modernes comme Marie Françoise Baslez ou Simon Claude Mimouni prennent en compte les nombreuses sources écrites qui évoquent la mission de Paul à Éphèse vers 65 et une deuxième arrestation le conduisant à nouveau à Rome[27],[28], ainsi que les plus anciennes indications chronologiques au sujet de sa mort (IVe siècle) qui font référence aux années 67-68[23].

Ce rôle de bouc émissaire se retrouve dans l'exécution d'Ignace d'Antioche sous Trajan et les émeutes communautaires qui s'ensuivirent à Antioche, après le tremblement de terre de 115, et celles d'Asie Mineure sous Marc Aurèle, après celui de 178[29].

L'interdit contre les chrétiensModifier

Article détaillé : institutum neronianum.

Un échange de Lettres entre Pline le Jeune, alors gouverneur de Bithynie, et l'empereur Trajan, montre que dès 112 il existe une interdiction légale d'être chrétien[30]. L'existence et la nature de cette interdiction a été l'objet de nombreuses discussions historiques. Selon Tertullien, écrivant à la fin du IIe siècle[31], Néron aurait alors institué une loi générale d'interdiction des chrétiens, l'Institutum neronianum. On ne trouve cependant pas trace de cette interdiction et les magistrats romains ne semblent pas la connaître ; par ailleurs, l'interdiction des associations relevaient à l'époque des prérogatives du Sénat et non de l'empereur[32], qui avait par contre la charge de la lutte contre les incendiaires[33]. D'après une hypothèse récente, cet édit d'interdiction aurait été émis par le Sénat, et serait passé progressivement dans les provinces sénatoriales puis impériales, sans que les attendus en aient été précisés, ce qui expliquerait la perplexité des juges[34].

Une autre thèse voit le lien avec les superstitio non civiques[réf. souhaitée].

Notes et référencesModifier

  1. Baslez 2007, p. 263, Maraval 1992, p. 5
  2. « Dès les débuts, l'épreuve de la persécution apparaît constitutive du processus de christianisation et joue le rôle d'événement fondateur dans l'histoire des communautés locales. Le supplice d'Etienne, figure du protomartyr, ouvre la mission dans les Actes des Apôtres » Baslez 2007, p. 263
  3. Maraval 1992, p. 6
  4. Baslez 2007, p. 292-293
  5. Anna Van den Kerchove, Archives de sciences sociales des religions, 140 (2007) - Varia compte rendu de Baslez 2007
  6. Flavius Josèphe Antiquités judaïques18, 84
  7. « impulsore Chresto » Suétone, Claude, 25
  8. Simon, Benoît, Le judaïsme et le christianisme ancien, Paris, PUF, 4e ed., 1994, p. 126.
  9. Justin Taylor Les origines des premiers chrétiens, clio.fr, 2002.
  10. Tacite, Annales, livre XV, 44
  11. Suétone, 'Vie des douze César, Néron, 16
  12. Clément de Rome épître aux Corinthiens, 5-6 cité par Maraval 1992, p. 15
  13. Voir cette « étude historique » parue en 1884 dans les Annales de la Faculté des Lettres de Bordeaux : La persécution des chrétiens sous Néron
  14. « Cette hypothèse a rencontré la plus totale indifférence, manuels ou bibliographies ne la mentionnent même pas » : Henri Irénée Marrou, De la connaissance historique, Éd. du Seuil, coll. Points Histoire, 1975. p. 130-139 [1], voir aussi La question de Tacite lettre à M. Hochart par Paul Tannery
  15. Guy Achard : « Pour ce qui est de la répression contre les chrétiens, elle est plus plausible : certains pourtant, surpris de n'en trouver témoignage que chez Tacite, où il s'agit de la première mention des sectateurs du Christ dans un texte païen, et étonnés de voir que ce passage n'avait pas été repris par les Pères de l'Église, ont pensé qu'il s'agissait d'une interpolation due à un chrétien, mais la critique de la religion nouvelle y est trop vive pour que le texte soit dû à quelque falsification » in Guy Achard, Néron, Paris, PUF, Que sais-je ?, 1995, n° 3029.
  16. a et b E. Koestermann, Ein folgenschwerer Irrtum des Tacitus, dans Historia, Wiesbaden, 16, 1967, p. 456-469, cité dans Ludovic Wankenne, « Néron et la persécution des Chrétiens d'après Tacite, Annales, XV, 44. », sur Bibliotheca Classica Selecta, (consulté le 13 décembre 2009)
  17. Tacite, Annales, XV, 44. cité par Maraval 1992, p. 8
  18. Martyrologue hiéronymien cité par Maraval 1992, p. 13
  19. « Le nombre des martyrs a été largement exagéré par la propagande chrétienne : la persécution de Néron, par exemple, a fait moins de 300 morts » Jean-Paul Thuillier (dir.), Dictionnaire de l'Antiquité grecque et romaine, Paris, Hachette supérieur, 2002, art. "Persécutions".
  20. a et b Baslez 2007, p. 283
  21. Baslez 2007, p. 284 - E. A. Livingstone, Oxford Concise Dictionary of the Christian Church, Oxford University, revised 2d edition, 2006, art. "persecutions, early christians" : « Christianity at first appeared to the Roman authorities as a form of Judaism, which was tolerated, but Jewish agitation against the Christians revealed its separate identity. The secrecy of the early Christian rites and misunderstanding of Christian language (e.g. Jn 6:35) and of the agape and Eucharist led pagans to suppose them guilty of flagitia, promiscuity, incest, and cannibalism. This fact explain why Nero in 64 could make them scapegoats for the fire in Rome. From then the persecution continued intermittenly.» (« Le christianisme apparaît d'abord aux autorités romaines comme une forme du judaïsme, qui était toléré, mais l'agitation des juifs contre les chrétiens fit apparaître son identité séparée. Le secret des rites chrétiens et la mécompréhension du langage chrétien (par exemple Jean 6:35) et de l'eucharistie conduisit les païens à les croire coupables de "flagitia", de promiscuité, d'inceste et de cannibalisme. ce fait explique pourquoi Néron en 64 peut en faire les boucs émissaires. À partir de là les persécutions continuèrent de façon intermittente »)
  22. Baslez 2007, p. 284 et Maraval 1992, p. 9 qui reprennent Adalberto Giovanini Tacite, l'"Incendium Neronis" et les chrétiens, Revue des études augustiniennes 30, 1984, pp 3-23 pdf en ligne
  23. a et b Marie-Françoise Baslez, Saint Paul, Paris, 2012, éd. Pluriel, p. 291.
  24. Marie-Françoise Baslez, Saint Paul, Paris, 2012, éd. Pluriel, p. 448, note no 79.
  25. Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, livre II, 25.
  26. Eusèbe de Césarée, Histoire Ecclésiastique, livre III, 1.
  27. Marie-Françoise Baslez, Saint Paul, Paris, 2012, éd. Pluriel, p. 271-293.
  28. Simon Claude Mimouni, Le judaïsme ancien du VIe siècle avant notre ère au IIIe siècle de notre ère, Paris, 2012, éd. PUF, p. 786.
  29. Baslez 2007, p. 288
  30. Baslez 2007, p. 264
  31. Tertullien, Ad nationes (1, 7)
  32. Maraval 1992, p. 5-6
  33. Baslez 2007, p. 284
  34. Baslez 2007, p. 284 et Maraval 1992, p. 9 qui reprennent l'hypothèse de A. Giovannini, Tacite, l'"Incendium Neronis" et les chrétiens, Revue des études augustiniennes 30, 1984, pp 18-22 et L'interdit contre les chrétiens : raison d'État ou mesure de police ? , Cahiers du Centre G. Glotz, VII, 1996, pp 112-128.

Voir aussiModifier

BibliographieModifier

Ouvrages
  • W. H. C. Frend, Martyrdom and Persecution in the Early Church, Oxford, Blackwell, 1965. Réimpression : Grand Rapids, Baker, 1981.
  • Why were the early christians persecuted, articles de Geoffrey Ernest Maurice de Sainte Croix, A. N. Sherwin-White et W. H. C Frend dans Studies in ancient society compilés par Moses I., Finley Routledge, 1974, sur googlebooks.
  • Geoffrey Ernest Maurice de Sainte Croix, Christian persecution, martyrdom, and orthodoxy, édité par Michael Whitby et Joseph Streeter, Oxford University Press, 2006, partiellement sur googlebooks.
  • Marie-Françoise Baslez, Les persécutions dans l'Antiquité - Victimes, héros, martyrs, Fayard, 2007, compte-rendu par Anna Van den Kerchove, Archives de sciences sociales des religions, 140 (2007) - Varia.
  • Pierre Maraval, Les persécutions durant les quatre premiers siècles du christianisme, Desclée, coll. « Bibliothèque d'Histoire du Christianisme », .
Articles
  • Jean Beaujeu, « L'incendie de Rome en 64 et les chrétiens », Latomus, no 19,‎ , p. 65-80, (lire en ligne), compte rendu, compte rendu.
  • Charles Saumagne, « Les incendiaires de Rome », Revue Historique, no 462,‎ , p. 337-360.
  • Charles Saumagne, « Tacite et saint Paul », Revue Historique, no 232,‎ , p. 67-110, (lire en ligne).
  • J. Rougé, « L'incendie de Rome en 64 et l'incendie de Nicomédie en 303 », Mélanges d'histoire ancienne offerts W. Seston, Paris, 1974.
  • Paul Keresztes, « Nero, the Christians and the Jews in Tacitus and Clement of Rome », Latomus, no 43,‎ , p. 404-413, (lire en ligne).
  • Jean-Marie Pailler, « Néron, l’incendie de Rome et les chrétiens - Un prodige méconnu », Pallas, no 88,‎ , p. 175-196, (lire en ligne).
  • Brent D. Shaw, « The Myth of the Neronian Persecution », The Journal of Roman Studies, no 105,‎ , p. 73-100, (lire en ligne).
  • Birgit van der Lans, « Tacitus and the Persecution of the Christians : An Invention of Tradition? », Eirene, no 53,‎ , p. 299-331.

Articles connexesModifier

Liens externesModifier