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Paola Tabet

anthropologue italienne
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Paola Tabet est une anthropologue italienne. Elle a été professeure d'anthropologie à l'université de Sienne ainsi qu'à l'université de Calabre (Italie). Elle est l'une des représentantes les plus importantes de l'anthropologie féministe, ainsi que du féminisme matérialiste.

BiographieModifier

Tabet est née d'une famille d'intellectuels communistes dont une partie avait émigré aux États-Unis à la suite des lois sur la race et du fascisme de Mussolini[1]. Elle passe son enfance à Manhattan, aux États-Unis, et revient en Italie avec sa famille après la Deuxième guerre mondiale. Elle a été élevée parmi des idéaux antiracistes et communistes, et dès sa jeune adolescence elle fait partie de l'organisation des jeunes communistes. Néanmoins, la révolution de 1956 en Hongrie et un séjour de six mois en Russie viennent à bout de son allégeance communiste, et elle évite par la suite toute organisation politique[1].

Tabet est philologue de formation[1],[2]. Elle s'intéresse d'abord au folklore (contes, chansons et textes populaires) et fait des recherches de terrain en Italie, avant d'entamer des travaux sur la parenté à Calabre[1]. Néanmoins, elle finit par perdre de l'intérêt pour ses recherches, et quitte donc l'université au tournant des années 1970, se divorce, et part voyager en Tunisie. Elle y rencontre un groupe hippie de la côte ouest américaine dont le modèle anti-autoritaire et la vie collective hors de la famille et du couple stable l'encourage à élever des enfants[1],[2]. Elle a des jumeaux, puis vit avec ses enfants quelques années dans d'autres communautés hippies en Italie, des communes, où elle se trouve cette fois-ci confrontée à des rapports plus traditionnels entre les sexes et à de l'homophobie[1]. Sa déception et sa rage l'encourage à se pencher sérieusement sur les inégalités entre les sexes, et à retourner à l'université[1],[2], cette fois-ci en anthropologie, notamment poussée par sa découverte préalable des travaux de Lévi-Strauss[1]. Elle obtient une bourse d'étude puis un poste de recherche à l'Université de Pise. Durant ces années, elle cherche à faire de l'anthropologie féministe, fonde un petit groupe universitaire de réflexion féministe, et commence ses travaux sur la division sexuelle du travail et les outils[1],[2].

C'est à la suite de ces premières recherches qu'elle découvre, vers 1978, en se rendant à l'École des hautes études en sciences sociales, la revue Questions féministes. Elle rencontre alors Nicole-Claude Mathieu, Christine Delphy, Colette Guillaumin et Monique Wittig, avec qui elle a une connivence intellectuelle et qui deviendront ses principales partenaires de recherches[1],[2].

Après ses travaux sur les outils et les armes, Tabet est secouée par la brutalité de ses découvertes et hésite à aborder le thème de la reproduction. Elle travaille pendant deux ans sur les limites au travail intellectuel des femmes, mais décide finalement d'entamer des recherches sur la reproduction, qu'elle voit comme un enjeu central[2]. C'est ce qui la mène à la publication de l'article « Fertilité naturelle, reproduction forcée » en 1985.

Les résultats de ses recherches sur la reproduction constituent le point de départ d'une réflexion sur la division sociale entre femmes de bien (épouses, mères) et femmes stigmatisées (putains, femmes de plaisir), et sur la construction sociale de la sexualité des femmes : elle commence alors ses travaux sur ce qu'elle appellera les échanges économico-sexuels[2]. À la suite de la publication de l'article « Du don au tarif » en 1987, Tabet entame des recherches sur le racisme, en se fondant notamment sur les théories élaborées par Colette Guillaumin concernant les liens entre sexisme et racisme[2]. Ces travaux mènent à la publication de son livre La pelle giusta en 1997, qui aura un grand retentissement en Italie.

Au cours de sa carrière, elle travaille notamment avec Jeanne Favret-Saada, Josée Contreras (qui a traduit tous ses textes en français depuis 1987), Nicole Échard et Gail Pheterson, qui auront toutes une influence importante sur ses travaux[2].

Le groupe de la revue Questions féministes reste son lieu de référence jusqu'à la fin de sa carrière, et Tabet devient elle-même une figure importante du féminisme matérialiste[3]. Elle a parallèlement peu de contacts avec les universitaires italiens, qui la considèrent généralement comme une féministe française[2]. Tabet explique cette situation par le fait qu'au début de sa carrière, elle s'identifiait peu au féminisme de la différence qui était prédominant chez les féministes italiennes, et par ses propres conditions de vie qui l'isolaient partiellement du milieu universitaire[2].

Elle est aujourd'hui considérée comme l'une des représentantes les plus importantes de l'anthropologie féministe[4].

TravauxModifier

Paola Tabet travaille principalement sur les rapports sociaux de sexe et sur le racisme[5]. Ses travaux sur la division sexuelle du travail, la reproduction et la sexualité ont donné lieu à la publication de plusieurs articles et ouvrages, dont plusieurs ont été traduits en français. Depuis 2006, elle fait partie du comité scientifique de la revue féministe ProChoix.

Échange économico-sexuelModifier

Article détaillé : Échange économico-sexuel.

Le concept d'échange économico-sexuel, formalisé par Paola Tabet en 1987, permet l'étude de la sexualité des femmes dans un système patriarcal :

« Dans un contexte général de domination des hommes sur les femmes, les rapports entre les sexes ne constituent pas un échange réciproque de sexualité. Un autre type d'échange se met en place : non pas de la sexualité contre de la sexualité, mais une compensation contre une prestation, un paiement (en valeur économique mais aussi bien en valeur-prestige, statut social, nom) contre une sexualité largement transformée en service. L'échange économico-sexuel devient ainsi la forme constante des rapports entre les sexes et structure la sexualité elle-même.  »

— Paola Tabet, La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel

Elle critique également le concept de prostitution : si l'on suppose souvent sa définition comme universelle, le terme de « putain » ou de « prostituée » n'est, dans de nombreuses sociétés, pas toujours lié à des relations sexuelles tarifées. Est ainsi qualifiée de « prostituée » toute femme ayant des rapports sexuels extramaritaux dans la tradition hébraïque, toute femme qui se donne publiquement, gratuitement ou non, chez certains juristes de l'Ancien Régime, ou les prisonnières de guerre qui sont répétitivement violées dans les communautés Manus en Nouvelle-Guinée.

PublicationsModifier

Ouvrages traduits en françaisModifier

  • Paola Tabet, La construction sociale de l’inégalité des sexes. Des outils et des corps, Paris, L'Harmattan, coll. « Bibliothèque du féminisme », , 208 p. (ISBN 978-2-7384-6773-7)
    Deux parties : Les mains, les outils, les armes et Fertilité naturelle, reproduction forcée.
  • Paola Tabet (trad. Josée Contréras), La grande arnaque : Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris, L'Harmattan, coll. « Bibliothèque du féminisme », , 207 p. (ISBN 978-2-7475-7672-7)
    Ce livre est une fusion et une mise à jour de plusieurs articles déjà parus. La version originale italienne a été publiée la même année (Rubbettino editore)
  • Paola Tabet, Les doigts coupés : Une anthropologie féministe, Paris, La Dispute, (ISBN 978-2-84303-283-7)
    La version originale italienne a été publiée en 2014 sous le titre Le dita tagliate

Articles traduits en françaisModifier

  • Paola Tabet, « Les mains, les outils, les armes », L’Homme, vol. 19, no 3,‎ , p. 5-61
    Article repris dans Tabet, 1998
  • Paola Tabet, « Fertilité naturelle, reproduction forcée », dans Nicole-Claude Mathieu, L’arraisonnement des femmes. Essais en anthropologie des sexes, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, , p. 61-132
    Article repris dans Tabet, 1998
  • Paola Tabet, « Du don au tarif. Les relations sexuelles impliquant compensation », Les Temps modernes, no 490,‎ , p. 1-53
    Article repris et réélaboré dans Tabet, 2004
  • Paola Tabet, « Les dents de la prostituée : échange, négociation, choix dans les rapports économico-sexuels », dans Marie-Claude Hurting, Michèke Kail, Hélène Rouch, Sexe et Genre. De la hiérarchie entre les sexes, Paris, Éditions du CNRS, (ISBN 978-2-271-06028-0), p. 227-243
    Article repris et réélaboré dans Tabet, 2004
  • Paola Tabet, « Comme s'ils avaient la peau juste », ProChoix, no 16,‎ , p. 19-26 (lire en ligne)
  • Paola Tabet, « La grande arnaque. L'expropriation de la sexualité des femmes », Actuel Marx, no 30,‎ , p. 131-152
    Article repris et réélaboré dans Tabet, 2004

Articles traduits en anglaisModifier

  • (en) Paola Tabet, « Hand, Tools, Weapons », Feminist Issues, vol. 2, no 2,‎ , p. 3-62
  • (en) Paola Tabet, « Natural Fertility, Forced Reproduction », dans Diana Leonard et Lisa Adkins, Sex in Question : French Materialist Feminism, London, Taylor and Francis, , p. 109-177

Disponible uniquement en italienModifier

  • (it) Paola Tabet, La pelle giusta, Torino, Einaudi, (ISBN 978-88-06-14538-5) (La peau juste).
    Ce livre, qui a connu un grand retentissement en Italie, est issu d'une recherche sur la transmission de l'idéologie raciste aux écoliers italiens âgés de 6 à 14 ans. L'anthropologue y analyse plus de 8 000 textes rédigées par des enfants et adolescents sur le thème : « Si mes parents étaient noirs… ». Un résumé en français est paru sous forme d'article dans la revue ProChoix.

EnquêteModifier

  • Enquête sur les conditions socio-économiques et les stratégies de subsistance des femmes émigrées en ville, Recherche financée par l’ATP « recherches sur les femmes et recherches féministes », CNRS 1985-1988.
  • Étude sur les rapports sexuels contre compensation. Rapport présenté à l’UNESCO, Division des Droits de l’Homme et de la Paix, 1988.
    Étude reprise et réélaborée dans Tabet, 2004

Notes et référencesModifier

  1. a b c d e f g h i et j Mathieu Trachman, « La banalité de l'échange. Entretien avec Paola Tabet », Genre, sexualité & société, no 2,‎ (ISSN 2104-3736, DOI 10.4000/gss.1227, lire en ligne, consulté le 31 janvier 2019)
  2. a b c d e f g h i j et k Hélène Martin et Séverine Rey, « Creuser des évidences toutes naturalisées. Entretien avec Paola Tabet », Nouvelles Questions Féministes, vol. 27, no 3,‎ , p. 127 (ISSN 0248-4951 et 2297-3850, DOI 10.3917/nqf.273.0127, lire en ligne, consulté le 16 novembre 2018)
  3. Annie Bidet-Mordrel, Elsa Galerand et Danièle Kergoat, « Analyse critique et féminismes matérialistes. Travail, sexualité(s), culture », Cahiers du Genre, vol. HS4, no 3,‎ , p. 5 (ISSN 1298-6046 et 1968-3928, DOI 10.3917/cdge.hs04.0005, lire en ligne, consulté le 16 novembre 2018)
  4. « Les doigts coupés - Une anthropologie féministe », sur decitre.fr (consulté le 19 novembre 2018)
  5. Félicie Drouilleau, « Paola TABET, La grande arnaque. Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, Paris, L’Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2004, 207 p. », Clio. Femmes, genre, histoire, no 22,‎ (ISSN 1777-5299, lire en ligne)

Voir aussiModifier