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DescriptionModifier

 
Évocation du transport de monnaies de pierre autour des îles Yap sur un radeau.

Les pierres des îles Yap sont des pierres rondes plates semblables à des meules courantes, comportant un trou en leur milieu, et dont la taille peut aller de 4 à 350 cm de diamètre[G 1]. Elles sont extraites de deux carrières, sur les sites de Uet el Daob ma Uet el Beluu et Chelechol ra Orrak sur un îlot rocheux dans l'état d'Airai dans les Palaos[1]. Elles ont été fabriquées dans de l'aragonite, une forme de carbonate de calcium généralement incolore, blanche ou jaunâtre, à lustre vitreux. Les monnaies de pierre les plus recherchées, blanches et laiteuses avec de petits cristaux ou striées d'une couleur chocolat brun, sont celles qui ont été les plus difficiles à travailler. Les autres sont ternes, blanc crème ou brun foncé. La taille est aussi un facteur dans la valeur attribuée à une pierre[2]. Environ 6 600 exemplaires pourraient être encore présents sur les îles Yap[2].

HistoireModifier

Les mythes des originesModifier

Les origines de la monnaie de pierre se perdent dans les légendes. Une histoire yapaise rapporte qu'un homme de Yap, Anagumang, instruit par la divinité Le-gerem pris avec lui sept hommes — un nombre parfait dans la tradition yapaise — et les emmena dans l'île mythique de Magaragar au sud des Palaos où ils trouvèrent une pierre brillante. Ils la travaillèrent d'abord sous la forme d'un poisson puis d'un croissant de lune et enfin d'une pleine lune, forme approuvée par la divinité et qu'ils jugèrent parfaite après y avoir pratiqué un trou central. Le symbole de la lune et de ses stades est souvent présent dans les histoires yapaises. Dans d'autres versions, la forme d'une tortue est également essayée ou bien la forme est directement obtenue. Selon la légende, les yapais auraient également trouvés sur place en abondance des valves de coquillages nacrés, le yar, qu'il adoptèrent comme un autre moyen d'échange, et des valves de coquillages de l'espèce Tridacne géant utilisés pour faire des pilons de cérémonie[G 2].

D'autres légendes racontent que la découverte des carrières est le fruit du hasard. Un groupe de pêcheurs emporté par une tempête atteint accidentellement les Palaos[G 3],[3]. D'après un premier récit, leur chef Anagumang ordonne à ses hommes de couper la pierre en une forme de poisson, mais celle-ci étant insatisfaisante — probablement parce qu’elle était difficile à transporter —, ils sculptèrent des morceaux en forme de pleine lune et les perforèrent pour y passer un tronc pour l'acheminement, chaque extrémité reposant sur les épaules d'un homme[3]. Un autre récit rapporte que les pêcheurs sont originaires de Rull aux Îles Yap et la pierre qu'ils ramènent a la forme d'un poisson. Lorsqu'ils se présentent devant le roi. Ils lui donnent la pierre et déclarent qu'ayant presque perdu la vie alors qu'ils attrapaient du poisson pour lui, le poisson de pierre devrait être acceptable pour le roi et considéré comme plus précieux que d'autres trésors yapais[G 3]. Le terme rai est un homonyme pour le mot baleine, peut-être en référence à ce récit[3].

Les premiers témoignages archéologiques, historiques et ethnographiquesModifier

En 1909, l'anthropologue allemand Wilhelm Muller tente de dater l'apparition des premières monnaies de pierre et interroge pour cela un habitant. Celui-ci la date du chef Givai, premier d'une lignée de sept chefs s'achevant avec le chef actuel. L'extraction des pierres daterait donc des environs de 1700 d'après le savant allemand[4]. L'ethnologue Cora Lee C. Gillilland doute de ce calcul et souligne la présence du chiffre sept[G 2]. Le numismate Robert D. Leonard estime toutefois qu'une telle date n'est peut-être pas si fausse[2].

Des fouilles réalisées sur les îles Yap ont fourni, de l'avis de Robert D. Leonard et Cora Lee C. Gillilland, de possibles précurseurs des monnaies de pierre[G 4],[2]. Des opérations archéologiques menées en 1956 ont fourni un disque en phosphate non perforé de 3,4 cm de diamètre pour 0,3 à 0,5 cm d'épaisseur daté par radiocarbone de 1 636 ± 200 ans, et un disque plus gros dans une variété de calcite de 11,2 cm de diamètre, toujours non perforé, daté par radiocarbone de 1 756 ± 200[5]. Cette dernière pièce est pour Robert D. Leonard peut-être le plus ancien exemplaire datable de monnaie de pierre[2]. Toutefois, pour les fouilleurs, de tels morceaux ne peuvent être qualifiés de monnaie de pierre car ils pourraient résulter de la taille de coquilles, la formation de ces matériaux se produisant à la fois dans le cadre de processus inorganiques et organiques[5].

 
Monnaies de pierre aux îles Yap sur leur tronc, prêtes au transport, 1903

Quelques documents du XVIIIe siècle ou du début du XIXe siècle pourraient mentionner, à travers le brouillage des incompréhensions, des monnaies de pierre. Dans une lettre écrite par le père Juan Antonio Cantova le 20 mars 1722, à Guam, celui-ci rapporte qu'un indigène de Yap déclare que son île possède des mines d'« argent », qu'il en a lui-même extrait un morceau qu'il a tenté d'arrondir et qu'il l'a ensuite donné au chef de Yap pour son trône. Dans son voyage dans les mers du Sud en 1815-1818, Otto von Kotzebue mentionne que Yap produit des « pierres à aiguiser » exclusivement utilisées pour les trônes des chefs[2].

Le journal du capitaine Andrew Cheyne, capitaine du brick Naiad, à la date du 23 août 1843, est la première référence claire à de la monnaie de pierre. Le bateau transporte une délégation d'un chef des Palaos, Abba Thule, chargée de transmettre en cadeau diplomatique une monnaie de pierre au roi de Yap. Elle est décrite comme une pierre ronde de deux pieds de diamètre (61 cm), avec un trou au centre, semblable à une petite meule courante. Andrew Cheyne mentionne que « ces pierres sont très rares, et par conséquent très prisées, car elles ne se trouvent que dans les montagnes des îles Pallou » (Palaos). Lors de l'échange du cadeau, qui se déroule à bord, la pierre est définie comme un « présent d'argent »[G 2],[2].

Intensification de la présence européenneModifier

Peu après l'acquisition des îles Carolines à l’Espagne en 1898, le gouvernement allemand souhaite améliorer la viabilité des chemins qui parcourent les îles Yap qui, en l'état cependant, conviennent aux yapais. Pour les y obliger, un homme est envoyé pour marquer avec un morceau de bois noir certaines des pierres les plus précieuses pour en montrer la revendication par le gouvernement allemand. Les yapais se mettent alors aussitôt au travail afin que ces croix soient effacées[6].

L'extraction et l'importation des pierresModifier

Des fouilles archéologiques réalisées sur les carrières dans les îles Chelbacheb dans l'état de Koror dans les Palaos ont révélé des outils, des restes de nourriture, des disques de pierre non finis, un mur de soutènement et un quai de corail et de calcaire. Pour tailler les pierres, les Yapais ont utilisé des outils en coquille et en pierre, puis, plus tard, en fer. Les pierres étaient déplacées depuis les carrières, parfois très éloignées du rivage, sur des chemins en pierre jusqu'à des quais où elles étaient attachées, pour le retour aux îles Yap, sur des canoës pour celles de moins de six pieds de diamètre, sur des radeaux pour les plus grosses. D'après Scott M. Fitzpatrick, les bateaux comptaient un équipage de six à huit personnes à l'aller, mais seulement deux lors du retour à Yap[3].

Utilisation des monnaies de pierreModifier

La monnaie de pierre se situe, pour l'économiste Gregory Mankiw, entre la monnaie fiduciaire et la monnaie de commodité[7]. Des monnaies de pierre se retrouvent isolées ou en très petits groupes sur toutes les îles Yap. Les plus gros rassemblements sont improprement nommés des banques, dénomination toutefois largement utilisée[T 1]. D'après Adam Thompson, l'emploi du concept de banque est la conséquence d'une interprétation erronée et excessive de la nature de la monnaie de pierre par les occidentaux[T 1]. Dans la culture occidentale, l'argent a un rôle prépondérant dans le sens où il est nécessaire d'effectuer un certain nombre de tâches pour l'acquérir, pour ensuite le dépenser, et que sa valeur réside dans l'argent lui-même. Dans la culture yapaise, la valeur de l'argent de pierre réside dans la propriété non pas matérielle mais légale de la pierre[T 1],[7]. Nombre de ces pierres ne pouvant être déplacées qu'avec beaucoup de peine, elles sont laissées sur place bien que la propriété ait changée[6],[T 1]. au cours du XIXe siècle, une famille fait transporter depuis les Palaos une très grande monnaie de pierre. Alors que le radeau sur lequel elle est posée, tiré par un bateau traditionnel, arrive dans le lagon, une tempête se déclare et les marins pour sauver leur vie coupent les amarres du radeau qui sombre. La faute n'étant pas imputable aux propriétaires et les témoignages faisant état d'une pierre aux proportions magnifiques et d'une qualité extraordinaire, il est considéré par tous que sa valeur marchande n'est pas affectée et est toujours valable[6]. La propriété d'une monnaie de pierre ne peut être prise comme pourrait l'être un billet de banque trouvé par terre. La propriété peut seulement être donnée et c'est ce don qui donne de la valeur à la pierre[T 1].

La monnaie de pierre est utilisée en compensation envers une famille à laquelle a été fait du tort, pour acheter des terres, acquérir des informations. Elle sont aussi données en dot à une femme lorsqu'elle s'installe dans le village de son mari[T 1]. Une monnaie de pierre peut également être donnée lors d'une cérémonie afin d'exprimer les liens d'amitiés entre villages. Elle peut être rendue lors d'une cérémonie postérieure[T 1].

 
Maison communautaire de Yorlap (village de Gal', municipalité de Kanifay) avec des monnaies de pierre

Les « banques de monnaie de pierre » sont établies sur des terrains appelés malal destinés à la pratique de la danse, aux échanges de cadeaux entre les villages et aux réunions de chefs de village[T 1]. Selon Adam Thompson, ces pierres ont été à l'origine ramenées des Palaos pour servir à l'expression de l'honneur dû aux chefs qui viennent sur le malal. En cet endroit, assis contre des dossiers en pierre attitrés à leur titre, ils reçoivent des cadeaux, assistent à des fêtes ou à des réunions rassemblant les chefs de différents villages et les prêtres dotés de capacités magiques devant donner suite à leurs demandes : déclencher la guerre, lancer des sorts de caste et voir sur de grandes distances. Adam Thompson rapproche sur ce point les dossiers des malal des dossiers des marae de Polynésie orientale, zone sacrée où les chefs s'asseyaient et discutaient des événements du village[T 1].

Au début du XXIe siècle, plus souvent qu'avant, les plus petites pierres sont retirées du malal et placées devant la maison familiale, ceci afin de contourner l’étiquette complexe en matière d’autorisation qui doit être demandée aux différents chefs qui surveillent le malal[T 1].

Les monnaies de pierre des malalModifier

 
Emplacements des sept malal sur les Îles Yap.

Les sept principaux rassemblements de monnaies de pierre des îles Yap sont inscrits sur la « liste indicative » de l'UNESCO depuis 2004 en vue de devenir un site du patrimoine mondial de l'UNESCO. Certains, comme Daed et Fanekan, sont situés à côté de la maison des hommes des villages de Riken (municipalité de Gagil) et Fanekan (municipalité de Tomil) qui paraissent être des villages de statut inférieur. Fanekan semble être le plus récent puisque vraisemblablement construit pendant l'occupation japonaise du Mandat des îles du Pacifique. Le groupe de Falow est éloigné de toute construction du village de Gilfith (municipalité de Fanif), tandis que celui de Guywar est proche à la fois de la maison des hommes et de la maison communautaire du village de Riy (municipalité de Rumung). D'autres rassemblements comme Yorlap, Mangyol et Diyagil, sont adjacents à la maison communautaire des villages de Gal' (municipalité de Kanifay), Makiy (municipalité de Gagil) et Malay (municipalité de Kanifay) et jouissent tous d'un statut élevé[T 2].

La plus grande concentration intacte de pierres est la « banque d'argent de pierre de Mangyol », dans le village de Makiy dans la commune de Gagil. Il consiste en un rassemblement de 71 pierres divisées en deux files se croisant en leur milieu, l'une de direction nord-sud traditionnellement appelée Bleyrach, l'autre d'est en ouest nommée Mangyol, dénomination communément utilisée pour désigner l'ensemble. D'après le journaliste Bill Jaynes, Bleyrach serait l'une des sept "banques" originales dont l'aménagement aurait été désigné par les esprits dans les temps préhistoriques. Mangyol aurait été construit avant l'occupation espagnole au XVIe siècle[8]. Le lieu est un important centre de pouvoir ainsi que l'indique un grand nombre de dossiers témoignant des liens intenses maintenus avec de nombreux villages[T 2].

Brisées, ces pierres n'ont plus aucune valeur aux yeux des autochtones. Les habitants de Yap, pour ne pas risquer de les casser pendant un transport périlleux, laissent les plus lourdes au même endroit et notent mentalement à qui la pierre appartient[9].

Les monnaies de pierre en tant que symbole de la culture yapaiseModifier

 
Présentation d'une monnaie de pierre lors de la déclaration d'indépendance des États fédérés de Micronésie en 1978

Notes et référencesModifier

  • (en) Cora Lee C. Gilliland, The Stone Money of Yap : A Numismatic Survey, Smithsonian Institution Press, coll. « Smithsonian studies in history and technology » (no 23), , 75 p. (lire en ligne).
  1. Gilliland 1975, p. 8-9, 37-55.
  2. a b et c Gilliland 1975, p. 21.
  3. a et b Gilliland 1975, p. 21, note 209.
  4. Gilliland 1975, p. 21-22.
  • (en) Adam Thompson, An Inventory of the Stone Money Banks on the island of Yap: the 7 registered sites, s.l., Yap HPO, , 46 p. (lire en ligne).
  1. a b c d e f g h i et j Thompson 2012, p. 7-9.
  2. a et b Thompson 2012, p. 44.
  • Autres sources
  1. (en) « Yapese Disk Money Regional Sites », sur whc.unesco.org, UNESCO (consulté le 19 avril 2019)
  2. a b c d e f et g (en) Robert D. Leonard, « The Stone Money Of Yap », Quarterly Journal of the Central States Numismatic Society, vol. 41, no 1,‎ , p. 31-34 (lire en ligne)
  3. a b c et d (en) Scott M. Fitzpatrick, « Banking on Stone Money », Archaeology, vol. 57, no 2,‎ , p. 18-23 (ISSN 0003-8113, lire en ligne)
  4. (de) Wilhelm Muller, « Yap », dans Georg Thilenius, Ergebnisse der Südsee-Expedition 1908 - 1910, Hambourg, Friederichsen, , 378 p. (lire en ligne), p. 130-132
  5. a et b (en) E. W. Gifford, et D. S. Gifford, « Archaeological Excavations in Yap », Anthropological Records., vol. 18, no 2,‎ , p. 149-224
  6. a b et c (en) Angell Norman, The story of money, New York, Garden City, , 411 p. (lire en ligne), p. 88-89
  7. a et b Gregory Mankiw (trad. de l'anglais), Macroeconomics, New York, Macmillan, , 9e éd. (1re éd. 1998), xxiii-769 p. (ISBN 978-1-4641-8289-1 et 2807301479), p. 84-85.
  8. (en) Bill Jaynes, « Ancient stone money bank receives modern addition », sur kpress.info, Kaselehlie Press, (consulté le 22 avril 2019)
  9. (en) Art Pine, « Fixed Assets, or Why a Loan in Yap is Hard to Roll Over », The Wall Street Journal,‎ , A1 (ISSN 0099-9660, lire en ligne)

Liens externesModifier

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