Monument aux victimes du Struma et du Mefküre à Ashdod, Israël. Avant 1991 on ne connaissait pas l'identité de l'agresseur et on l'attribuait à un sous-marin allemand inconnu.
Monument aux victimes du Struma et du Mefküre à Ashdod, Israël.
Monument aux victimes du Struma et du Mefküre à Ashdod, Israël.
Mémorial aux immigrés clandestins qui périrent en mer, dans l'ancien camp de détention d'Atlit, Israël.

Le MV Mefküre (parfois appelé Mefkura) est un bateau battant pavillon turc, transportant des réfugiés juifs à travers la mer Noire et coulé, comme dans le cas du Struma deux ans auparavant, par un sous-marin soviétique le  : plus de 300 réfugiés sont tués[1].

Les faitsModifier

Alyah, association sioniste de Bucarest présidée par Eugen Meisner et Samuel Leibovici, affrétait des navires sous pavillon neutre comme le Darien II et le Struma pour convoyer de Constanța en Roumanie (alors alliée à l'Allemagne nazie contre l'URSS) à Istanbul en Turquie (alors neutre), des réfugiés juifs fuyant la Shoah en Roumanie. Le , trois petits cargos mixtes turcs (tous en surcapacité), embarquent 1 000 réfugiés juifs du port de Constanța à h 30 du soir. Les instructions des autorités allemandes de Constanța étaient pour le Morina, transportant 208 passagers, de naviguer en premier, suivi du Bülbül, transportant 390 passagers, en enfin du Mefküre, transportant 320 passagers (le nombre exact reste indéterminé)[2]. Le MV Mefküre portait les pavillons de la Turquie et de la Croix-Rouge : il était donc clairement identifié comme navire civil neutre[3]. Les bateaux reçoivent les instructions de naviguer de la position 43° 43′ N, 29° 08′ E directement vers le sud, vers le détroit du Bosphore. Comme d'habitude pour ce genre de convoi, la marine militaire roumaine escorte les trois navires à travers les champs de mines posées par la marine soviétique devant le port de Constanța[4].

Le , 40 minutes après minuit, le Mefküre est à 25 miles (40 kilomètres) au large d'İğneada en Turquie, lorsque le projecteur d'un bateau inconnu l'éclaire. Identifié par ses pavillons, le Mefküre n'en tient pas compte et poursuit son trajet[5]. Ce navire inconnu, très bas sur l'eau, tire au canon et à la mitrailleuse sur le Mefküre qui prend feu et coule. Son capitaine Kazım Turan et six autres membres de l'équipage réussissent à s'échapper sur un canot de secours. Seulement cinq réfugiés juifs survivent. Le nombre précis de réfugiés sur le bateau est inconnu mais on estime qu'il y avait 37 enfants parmi les victimes du naufrage. Jusqu'en 1990, un attribuait l'attaque à un sous-marin allemand inconnu : c'est ce qu'affirmait le panneau d'explication du mémorial d'Ashdod.

Le Bülbül, qui fait partie du convoi, est intercepté par la marine turque. Mais, depuis la tragédie du Struma (également coulé par un sous-marin soviétique à l'entrée du Bosphore en 1942) les autorités turques passent outre les pressions britanniques (qui considèrent les réfugiés juifs de Roumanie comme « des citoyens d'un pays en guerre contre la Grande-Bretagne » et leur refusent les visas[6]). Elles permettent aux juifs fuyant les territoires de l'Axe de poursuivre leur voyage vers la Palestine mandataire à travers la Turquie par la route ou en train : le Bülbül et le Morina sont donc autorisés à porter secours aux onze rescapés du Mefküre et à débarquer leurs passagers. Simon Brod et Rifat Karako, personnalités de la communauté juive de Turquie, N.G. Malioğlu, représentant du Service maritime roumain à Istanbul et la Croix-Rouge leur permettent de continuer grâce aux fonds envoyés par le Comité juif américain au grand rabbinat d'Istanbul[7].

Après l'ouverture du rideau de fer et des archives soviétiques (1991), on apprit que le navire inconnu qui avait éclairé le convoi de son projecteur était le sous-marin soviétique Shch-215 (en) commandé par le capitaine A. I. Strijak. Le , il quitte le port de Batoum pour opérer dans la zone de Bourgas, face aux côtes de la Bulgarie, alors membre de l'Axe. Naviguant en surface, le Shch-215 tire le à zéro heure cinquante, 90 cartouches de ses canons de 45 mm et 650 cartouches de ses mitrailleuses de calibre 7,62 mm sur le dernier navire du convoi, donc le Mefküre, avant de replonger et disparaître[8],[9],[10]. Une heure dix minutes après, à h du matin, la station d'écoute allemande de Pomorié dans le golfe de Bourgas, intercepte un message radio du Shch-215 à un azimut de 116 degrés : c'est la direction de la position 42° 00′ N, 28° 42′ E[11] où naviguait le convoi de réfugiés attaqué. La Russie moderne a présenté à Israël « des excuses pour cette tragique erreur », affirmant que le ShCh-215 avait pris le Mefküre pour un navire allemand. Comme pour le Struma, les anciens des organisations sionistes (Yichouv, Lehi, Irgoun) n'ont pas cru à une erreur, car le convoi du Morina, du Bülbül et du Mefküre était parfaitement identifié comme civil neutre, et sa situation connue des Alliés. De plus, la Kriegsmarine allemande n'avait en mer Noire qu'une vingtaine de Räumboote, une dizaine de Schnellboote et six U-boot de type IIB : rien qui ressemble à un convoi de petits cargos mixtes désarmés[12]. Il semblerait que les autorités britanniques ont fait pression sur la Turquie et sollicité l'URSS pour empêcher l'entrée en Palestine des réfugiés juifs fuyant la Shoah[13].

MémoriauxModifier

Il existe trois mémoriaux commémorant les personnes tuées dans cette tragédie, un en Roumanie, au cimetière juif de la Chaussée de Giurgiu dans le sud de Bucarest[14], le second à Ashdod et le troisième à Atlit en Israël.

NotesModifier

  1. (en) Jan Lettens, « SV Mefkure (+1944) », The Wreck Site, (consulté le 26 mars 2013)
  2. (en) Siri Holm Lawson, « Re: Identity of MEFKURE sunk 1944. », Norwegian Merchant Fleet WW II, Warsailors (consulté le 26 mars 2013)
  3. (en) « מפקורה SS Mefküre Mafkura Mefkura », Haapalah / Aliyah Bet,‎ (consulté le 26 mars 2013)
  4. The Mefkure Tragedy / Albert Finkelstein, 1991, Document no 17
  5. (en) Guðmundur Helgason, « Shch-215 », uboat.net, Guðmundur Helgason, 1995–2013 (consulté le 26 mars 2013)
  6. C'est Harold MacMichael Haut-Commissaire de la Palestine mandataire qui expliqua la position de l'Empire britannique : « il s'agit de citoyens d'un pays en guerre contre la Grande-Bretagne venant d'un territoire sous contrôle ennemi », tandis que Walter Guinness (assassiné en 1944 par le Lehi) avait expliqué à la Chambre des Lords que « la Palestine est trop petite et déjà surpeuplée pour accueillir les trois millions de Juifs que les sionistes veulent y amener » : lire Charles Enderlin, Par le feu et par le sang, le combat clandestin pour l'indépendance d'Israël, Albin Michel, 2008, p. 98-100. Les britanniques à leur tour subissaient la pression du grand mufti de Jérusalem, Mohammed Amin al-Husseini qui avait demandé en juin 1943 à Miklós Horthy d'envoyer les Juifs de Hongrie dans des camps de concentration en Pologne plutôt que de les laisser partir en Palestine et qui, quelques jours avant la tragédie du Mefküre, le 25 juillet 1944, avait écrit au ministre des Affaires étrangères son opposition à la délivrance de sauf-conduits pour 900 enfants juifs et 100 adultes de Hongrie et Roumanie : lire Gilbert Achcar, The Arabs and the Holocaust: The Arab-Israeli War of Narratives, Chastleton Travel 2010, page 148.
  7. Ayse Hür, le mythe des Schindler turcs, dans Courrier international [1] [2]
  8. (ru) Nikolaev Aleksandr S, « Щ-215, С-215 туп "Щ" X серии », Энциклопедия отечественного подводного флота (consulté le 27 mars 2013)
  9. (ru) « ru:Подводная лодка "Щ-215" », Черноморский Флот информационный ресурс,‎ 2000–2013 (consulté le 27 mars 2013)
  10. (ru) « ru:Щ-215 », СОВЕТСКИЕ ПОДВОДНЫЕ ЛОДКИ,‎ (consulté le 27 mars 2013)
  11. (es) « Desastres Maritimos de la 2e Guerra Mundial 1944 (Esta seccion sera traducida en breve) », Historia y Arqueologia Marítima Indice desastres..., Fundacion Histarmar (consulté le 26 mars 2013)
  12. Timothy C. Dowling, Russia at War, ABC-CLIO Publishing, 2014, p. 129.
  13. Charles Enderlin, Par le feu et par le sang : le combat clandestin pour l'indépendance d'Israël, Albin Michel 2008, p. 98-100.
  14. Rosanne Leeson, « The Sinking of the “Mefkure” », JewishGen.org, (consulté le 26 mars 2013)

AnnexesModifier

BibliographieModifier

  • (de) Rohwer, Jürgen (1964). « Die Versenkung der jüdischen Flüchtlingstransporter Struma und Mefkure im Schwarzen Meer (Februar 1942, August 1944) ». Schriften der Bibliothek für Zeitgeschichte, Vol.4 (en allemand). (de) Frankfurt am Main: Bernard & Graefe. Verlag für Wehrwesen.
  • (de) Rohwer, Jürgen (1986). Jüdische Flüchtlingsschiffe im Schwarzen Meer (1934-1944). In: Ursula Büttner (ed.): Das Unrechtsregime, Vol.2. Hamburg: Christians Verlag, p. 197-248. (ISBN 3-7672-0963-2)

Articles connexesModifier

Liens externesModifier