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Sac de Dinant (1914)

bataille de la Première Guerre mondiale
(Redirigé depuis Massacre de Dinant)
Ne doit pas être confondu avec Sac de Dinant (1466).

Sac de Dinant (1914)
Image illustrative de l’article Sac de Dinant (1914)
Dinant dévastée et telle qu'elle était un mois auparavant.

Date -
Lieu Dinant, Drapeau de la Belgique Belgique
Victimes Civils belges
Type Incendie criminel, exécutions sommaires
Morts 674
Auteurs Drapeau de l'Empire allemand Empire allemand
Ordonné par Max von Hausen
Motif fallacieuse présence de francs-tireurs
Guerre Première Guerre mondiale
Coordonnées 50° 15′ 40″ nord, 4° 54′ 43″ est

Géolocalisation sur la carte : Belgique

(Voir situation sur carte : Belgique)
Sac de Dinant (1914)

Le sac de Dinant ou massacre de Dinant recouvre les exécutions en masse de civils, le pillage et la mise à sac de la ville de Dinant (Belgique), de Neffe et de Bouvignes-sur-Meuse perpétrés par les troupes allemandes lors de la bataille de Dinant qui les opposait aux Français durant la Première Guerre mondiale. Arguant fallacieusement que des francs-tireurs se dissimulaient au sein de la population civile, l'État-major allemand donne des ordres pour exécuter la population et incendier les habitations. Le et les jours qui suivirent, 674 hommes, femmes et enfants sont exécutés par armes à feu en différents endroits de la ville. Deux-tiers des habitations dinantaises sont la proie des flammes. La population civile avait cependant été désarmée dès le et instamment priée de ne pas s'impliquer dans le combat contre les envahisseurs. La Belgique proteste vigoureusement et l'opinion internationale s'en émeut parlant du Viol de la Belgique. En 1940, les troupes allemandes dynamitent le mémorial aux 674 victimes. Il faut attendre 2001 pour que le gouvernement allemand adresse officiellement ses excuses à la Belgique et aux descendants des victimes.

Sommaire

TopographieModifier

 
Dinant en 1914.

La topographie du lieu jouera un rôle déterminant dans le massacre de Dinant. Dinant est située, principalement rive droite, entre la Meuse et la « Montagne », un affleurement rocheux de 100 mètres de haut au sommet duquel se trouve la citadelle de Dinant. La ville s'étend du nord au sud sur quatre kilomètres. En sa partie la plus large, elle fait trois cents mètres de profondeur et seulement quelques mètres aux endroits d'étranglement qui ne comportent guère plus que la route et un étroit chemin de halage. Face à la collégiale, un pont principal relie la rive droite et le quartier de Saint-Médard et celui de la gare, rive gauche. En 1914, une passerelle relie quant à elle Bouvignes-sur-Meuse (rive gauche) et Devant-Bouvignes (rive droite). Au nord, on trouve le quartier de l'Abbaye et le faubourg de Leffe. Au sud, débouchant du Froidvau, on trouve rive droite le quartier des Rivages et de Saint-Nicolas. Face au rocher Bayard s'étend, rive gauche le village de Neffe. Peu d'accès mènent à la ville[1],[2].

Déroulement du massacreModifier

Mettant à exécution son plan Schlieffen, le , l'armée allemande envahit la Belgique quelques jours après avoir envoyé un ultimatum au gouvernement belge demandant de laisser passer les troupes allemandes par ses frontières. Le Roi Albert et son gouvernement refusent de voir la neutralité et l'intégrité du territoire bafouées[3].

En , Dinant compte 7 890 habitants[4]. Le , le bourgmestre, Arthur Defoin, impose à la population dinantaise — la même mesure fut prise à Bouvignes-sur-Meuse — de faire consigner leurs armes et munitions à la maison communale[5],[6],[Notes 1]. Le bourgmestre précise :

« Il est formellement signalé aux habitants que les civils ne peuvent se livrer à aucune attaque ou violences par les armes à feu ou autres contre les troupes ennemies. Semblables attaques sont prohibées par le droit des gens et exposeraient leurs auteurs, peut-être même la ville, aux plus graves conséquences. Dinant, , A. Defoin[7]. »

Ce même au matin, une compagnie de trente[8] carabiniers-cyclistes du 1er chasseur à pied arrive à Dinant. L'après-midi, une première patrouille de reconnaissance allemande fait une rapide incursion à Dinant. Deux uhlans s'avancent dans la rue Saint-Jacques, la Garde civique ouvre le feu mais ne les atteint pas. Un chasseur-cycliste décharge son fusil et blesse au bras un Allemand et sa monture, il s'enfuit à pied et est rapidement rattrapé, le second fera une chute de cheval et sera soigné par le Docteur Remy. Le soir, l'avant-garde de la 5e armée française, le 148e régiment d'infanterie, prend position pour défendre les ponts de Bouvignes-sur-Meuse et de Dinant. Le , les carabiniers-cyclistes sont rappelés. Des escarmouches ont lieu entre les Français et les Allemands les jours suivants, un hussard est tué le . Les Allemands renoncent alors aux missions des éclaireurs et utilisent leur aviation pour évaluer les troupes en présence[9].

La défaite allemande du 15 août 1914Modifier

Article détaillé : Bataille de Dinant (1914).

Le , les Allemands commencent à bombarder les deux rives de la Meuse, ils détruisent tout d'abord l'hospice sur lequel figurait cependant une énorme croix rouge, il est six heures du matin. Il en fut de même pour le château de Bouvignes transformé en hôpital de campagne pour les blessés français et arborant les mêmes signes distinctifs. Les combats font rage, l'armée allemande s'empare un temps de la citadelle de Dinant qui surplombe la ville et tente de franchir la Meuse, elle est sur le point d'y parvenir lorsque la division Deligny enfin autorisée à intervenir fait taire l'artillerie ennemie avec ses pièces de 75 et contribue à repousser l'assaut.

 
Mise en batterie d'un canon de 75 mm lors des grandes manœuvres de l'armée française de 1913.

Les Allemands quittent Dinant, trois mille de leurs hommes sont morts, prisonniers ou portés disparus. Lorsque, au sommet de la citadelle, la population dinantaise voit l’étendard français remplacer les couleurs allemandes qui y flottaient, elle entonne la Marseillaise. Les Français découvrent à la citadelle que des soldats français blessés ont été achevés sauvagement, un caporal du 148e est retrouvé pendu par le ceinturon à un arbuste, ses parties génitales ont été coupées. Durant la semaine suivante, les troupes de part et d'autre s'organisent. Le Général Lanrezac et ses hommes remontent l'Entre-Sambre-et-Meuse tandis que les troupes de von Hausen se rapprochent du front situé alors entre Namur et Givet[10],[11].

« Demain, Dinant tout brûlé et tout tué ! »Modifier

Le , certains officiers allemands explicitent leurs intentions. Ainsi un capitaine déclare au curé de Lisogne : « Demain, Dinant tout brûlé et tout tué ! - Nous, trop d'hommes perdus! »[12],[13].

Dans la nuit du 21 au , la population civile de Dinant connait ses premiers heurts, une patrouille de reconnaissance bientôt rejointe par de nombreux soldats vociférants fait une incursion rue Saint-Jacques. Il s'agit d'un bataillon mixte composé des hommes du IIe bataillon du régiment des fusiliers no 108 qui opérait conjointement avec la 1re compagnie du bataillon des pionniers no 12. Le raid motorisé dévale, depuis les hauteurs de la rive droite, sur la ville. Son avant-garde atteindra même la Meuse. Ils tuent 7[14],[15] civils et boutent le feu, à l'aide de bombes incendiaires, à une vingtaine d'habitations de la rue dont 5 occupants périssent dans l'incendie. Pour les Allemands, il s'agissait là d'une « reconnaissance en force ». Maurice Tschoffen parlera lui de l'« escapade d'un groupe de soldats ivres »[14]. Le journal de marche d'un des bataillons impliqués révèle que la décision de ce raid avait été prise au niveau de la brigade et avait pour objectif, illusoire, rien moins que la prise de Dinant : « [il s'agit de] prendre Dinant [...], d'en chasser les défenseurs, et de détruire la ville autant que possible »[14]. Le soldat Rasch explique après guerre que lorsqu'ils sont parvenus au bas de la rue Saint-Jacques en fin de nuit, ils virent un café encore éclairé[Notes 2], ils y jetèrent une grenade à main et déclenchèrent une extraordinaire fusillade qui ne fit qu'exacerber, dira-t-il, un sentiment de panique, les tirs semblant venir de toutes parts y compris des habitations. Sa seule compagnie perd huit hommes, son capitaine est sévèrement blessé. Au final, cette action désastreuse coûte la vie à 19 Allemands et en blesse 117 autres. Les Allemands, munis de torches faisaient en effet des cibles parfaites pour les troupes françaises et il n'est pas à exclure que, pris de panique, les soldats allemands se soient mutuellement pris pour cible. Mais, ici encore, le mythe des francs-tireurs s'en trouvera conforté[14].

Ces premières exactions poussent la population à quitter la rive droite pour se mettre en sécurité. Cependant, il leur est demandé de produire un laisser-passer délivré par l'autorité communale pour pouvoir passer rive gauche. Les ponts de Dinant et de Bouvignes étant barricadés, les familles fuient à bord des barges touristiques[16]. 2500 Dinantais parviennent ainsi à se mettre à l'abri derrière les troupes françaises[17]. Le 22 à midi, les Français interdisent la traversée car elle entrave la circulation des troupes[16]. Le premier corps de la 5e armée française est relevé par la 51e division d'infanterie de réserve et par le 273e régiment d'infanterie. Un petit contingent du Corps expéditionnaire britannique est également présent[18]. La 51e division d'infanterie de réserve se retrouve ainsi face à trois corps d'armées allemands sur un front de plus de trente kilomètres de large. À Dinant, le 273e régiment d'infanterie fait face au XIIe corps d'armée (1er corps saxon) (de) allemand en son entier. Un assaut français n'est donc pas envisageable mais la position avantageuse que tiennent les Français doit permettre de retarder le franchissement de la Meuse par le XIIe corps allemand. Dans cette optique, en milieu d'après-midi[19], les Français font sauter le pont de Bouvignes-sur-Meuse mais maintiennent encore intact celui de Dinant. Ils se retranchent rive gauche où ils attendent l'ennemi de pied ferme mais renoncent à maintenir des troupes sur la rive droite[10],[18],[20].

Le 23 août 1914Modifier

Le , le XIIe corps d'armée (1er corps saxon) (de) pénètre dans la ville par quatre voies distinctes. Au Nord, la 32e division prend d'assaut le secteur situé entre Houx et le faubourg de Leffe. Le 178e régiment de la 64e brigade avance par les Fonds de Leffe. Sur leur passage, ils tuent tous les civils. Treize hommes sont fusillés au Pré Capelle par six hommes du 103e régiment saxon et 71 sont assassinés aux abords de la « papeterie ». Paul Zschocke, sous-officier au 103e RI, expliquera avoir reçu l'ordre du commandant de la compagnie de rechercher les francs-tireurs et « d'abattre toute personne qu'il y trouverait »[19]. Les maisons sont systématiquement visitées et les civils sont abattus ou dirigés vers l'abbaye des Prémontrés. À dix heures du matin, les religieux, ignorants du sort qui allait leur être réservé, réunissent à la demande des officiers allemands les 43 hommes présents. Ils sont tous fusillés place de l'Abbaye[19],[Notes 3]. Les moines, également accusés d'avoir tiré sur leurs troupes, sont rançonnés et mis en demeure, par le major Fränzel qui parlait français, de réunir la somme exorbitante de 60 000 francs belges ramenée ensuite, après consultation de sa hiérarchie, à 15 000 francs belges[21],[22].

Le soir, les 108 civils[23] qui s'étaient dissimulés dans les caves de la grande manufacture de tissu de Leffe, décident de se rendre. Le directeur, Remy Himmer par ailleurs vice-consul de la République argentine, ses proches et certains de ses ouvriers qui y avaient trouvé refuge sont aussitôt arrêtés. Femmes et enfants sont envoyés au couvent des Prémontrés et les 31 hommes dont Remy Himmer, malgré ses protestations auprès du lieutenant-colonel Blegen[24] et ses tentatives pour sauver ses hommes, sont passés par les armes sur cette même place de l'Abbaye encore jonchée des cadavres du matin. Le soir, le feu est bouté à la grande manufacture[21]. Le drame se poursuit toute la nuit dans le quartier de l'abbaye, les maisons sont pillées, incendiées et les civils sont abattus. Lorsque les Allemands quittent Leffe, il ne reste plus qu'une dizaine d'hommes en vie. La 32e division construit alors un pont de bateaux en face du Pâtis de Leffe et traverse la Meuse[10],[25],[23].

Les régiments no 108, no 182 de la 46e Brigade et les 12e et 48e régiments d'artillerie descendent par la rue Saint-Jacques. À 6h30, son avant-garde atteint l'abattoir qui ne tarde pas à être la proie des flammes. Les Allemands trouvant moins de civils dans les habitations incendient tout le quartier. Les civils qui avaient eu le malheur de rester sont impitoyablement exécutés, les valides, les infirmes, les jeunes et les vieux. Courant de l'après-midi, un peloton du 108e RI[26] trouve une centaine de civils réfugiés à la brasserie Nicaise. Les femmes et les enfants sont conduits à l'abbaye de Leffe et les trente hommes furent conduits, le soir, rue des Tanneries et, alignés le long du mur Laurent, où ils furent exécutés. Trois d'entre eux parvinrent à s'enfuir à la faveur de l'obscurité tombante[10],[25],[26].

Des hommes du 182e RI construisent une barricade en rue à l'aide de mobiliers pillés dans les maisons. Ils y attachent un jeune « franc-tireur » bien qu'il fut trouvé sans arme pour servir de bouclier humain. En fin d'après-midi, pris sous le feu de leurs propres troupes, ils abattent leur otage et déguerpissent[26].

 
Evocation de la fusillade du mur Tschoffen (à l'arrière plan, la prison) par Alexandre Daoust en 1917.

Le 100e régiment allemand dévale de la montagne de la Croix et fond sur le quartier Saint-Nicolas qui est mis à sac « de huit heures du matin à huit heures du soir »[27],[Notes 4].

Le procureur Tschoffen témoigne : « Dans la rue déserte, ils marchent sur deux files le long des maisons, celle de droite surveillant les maisons de gauche et inversement, tous le doigt sur la gâchette et prêts à faire feu. Devant chaque porte, un groupe se forme, s'arrête et crible de balles les maisons et spécialement les fenêtres [...] Je sais que les soldats jetèrent de nombreuses bombes dans les caves[26] ».

Deux hommes sont abattus sur le seuil de leur habitation. Certains civils sont rassemblés et dirigés vers la place d'Armes pour servir de bouclier humain, certains d'entre eux tombent sous les balles françaises tirées depuis l'autre rive. Les Allemands en profitent pour traverser la place et gagner le quartier des Rivages où les maisons sont incendiées et les civils acheminés vers la maison Bouille. Là, ils sont répartis dans les différentes annexes, le café, la forge, les écuries. Les incendies progressant, les Allemands les dirigent vers la prison. Au pied de la montagne de la Croix, les hommes et les femmes sont séparés. Les femmes et les enfants sont priés de déguerpir. La tête de la colonne des hommes est envoyée à la prison, 137 autres hommes sont alignés, sur quatre rangs, le long du mur du jardin de Maurice Tschoffen et le colonel Bernhard[28] Kielmannsegg du 100e RI commanda leur exécution. Les pelotons firent feu à deux reprises, puis le crépitement d'une mitrailleuse se fit entendre, elle tirait dans le tas de cadavres depuis la terrasse du jardin Frankinet[29]. 109 hommes périrent, une trentaine d'hommes firent le mort et purent, blessés pour la plupart, s'extraire du monceau de cadavres à la faveur de la nuit, cinq d'entre eux[30] seront repris et fusillés les jours suivants[10],[25],[26],[31]. Le major von Loeben qui commandait l'un des deux pelotons d'exécution — le second étant commandé par le lieutenant von Ehrenthal[32] — témoignera devant une commission d'enquête allemande: « Je présume qu'il s'agissait des hommes qui avaient tiré ou agi d'une façon ou d'une autre de manière hostile envers nos troupes[32] ».

 
Dinant en ruine (mars 1915).

A la prison, les Allemands séparent les hommes des femmes et des enfants. Ils ne se font aucune illusion quant au sort qui leur sera réservé, un prêtre donne l'absolution. Soudain, une énorme pétarade retentit (c'est celle du mur Tschoffen) semant le trouble tant parmi les prisonniers que parmi leurs geôliers. Certains pensent même que les « culottes rouges » [Notes 5] tentent de reprendre la ville. L'exécution n'aura finalement pas lieu. Les prisonniers sont conduits au rocher Bayard (cf. infra), là, les femmes et les enfants sont contraints de se rendre à pied vers Dréhance et Anseremme. Les 416 hommes, prisonniers, sont déportés en Allemagne sous le commandement du capitaine Hammerstein. Ils ne reviendront que trois mois plus tard[10],[25]

Au sud, le 101e régiment allemand n'arrive que courant de l'après-midi par la route du Froidvau[33]. Ils construisent un pont de bateaux en amont du rocher Bayard. Les civils sont faits prisonniers et retenus comme otages, un groupe de civils de Neffe qu'ils ont contraints de traverser sur les barques, les rejoint. Vers 17 h, les allemands qui ont déjà avancé de 40 mètres sur la Meuse essuient un tir nourri depuis la rive gauche[34]. Les Allemands, au motif que les « Français tirent sur eux », fusillent les 89 otages le long du mur du jardin Bourdon. 76 sont tués dont 38 femmes et sept enfants dont la plus jeune, Madeleine Fivet, avait trois semaines. Le 101e traverse alors la Meuse pour se rendre à Neffe. 55 civils s'y sont réfugiés dans l’aqueduc. Karl Adolf von Zeschau ordonne l'assaut à coups de fusil et de grenades. 23 civils sont tués, douze sont blessés[10],[25].

Vers 18 h, le , les Français font sauter le pont de Dinant avant de battre en retraite par la route de Philippeville. La barbarie allemande trouve encore à s'exprimer les jours suivants puis finit par s'estomper. Les malheureux qui quittèrent trop tôt leur cachette le payèrent souvent de leur vie. Des civils sont réquisitionnés pour ensevelir les centaines de cadavres qui jalonnent les rues et places de Dinant et de ses alentours[10],[25].

Commandement allemandModifier

 
La mission du XIIe corps de la 3e armée : Dinant.
 
Max von Hausen commandant de la 3e armée allemande.

La 3e armée allemande était sous les ordres du Saxon Max von Hausen. Cette troisième armée était elle-même scindée en trois corps d'armée. C'est le XIIe corps d'armée (1er corps saxon) (de) commandé par Karl Ludwig d’Elsa qui avait en charge la prise de Dinant et le franchissement de la Meuse à cet endroit. Ce XIIe corps était lui-même subdivisé en deux divisions, la 32e division d'infanterie qui était commandée par le Lieutenant-Général Horst Edler von der Planitz (de) et la 23e division d'infanterie sous les ordres de Karl von Lindeman.

L'ensemble de ces chefs de guerre ont été formés et tiennent pour vrai « Que des particuliers, dit le général von Hartmann (en), soient atteints durement, quand on fait sur eux un exemple destiné à servir d'avertissement, cela est assurément déplorable pour eux. Mais, pour la collectivité, c'est un bienfait salutaire que cette sévérité qui s'est exercée contre des particuliers. Quand la guerre nationale a éclaté, le terrorisme devient un principe militairement nécessaire[35]. » Max von Hausen qui a pris part à la guerre franco-allemande de 1870 est le premier colporteur des théories qui soutiennent qu'il faille impérativement se méfier des populations civiles promptes à sournoisement prendre les armes contre l'ennemi. Il en résulte qu'à tous les échelons du commandement, le mot d'ordre est de « traiter les civils avec la plus grande rigueur[36]».

Les premiers échos concrets de présence de francs-tireurs parviennent à l'État-major allemand tandis que la troisième armée est en train de se concentrer à l'Est :

« La population, excitée par une presse chauvine, le clergé et le gouvernement, agit selon des instructions reçues à l'avance. Il ne faut [...] pas hésiter un instant à réagir à cette situation par les mesures les plus sérieuses et rigoureuses[2]. »

Cette croyance au « mythe des francs-tireurs » amène les Allemands à de funestes décisions en ce qui concerne le sort à réserver à la population civile. En marge de la bataille de Dinant qui les oppose aux Français, certains régiments ou de manière plus précise, certains bataillons vont recevoir pour mission de terroriser la population civile.

 
Avancée allemande en août 1914

C'est le cas du régiment d'infanterie no 178 dirigé par le colonel Kurt von Reyher, lui-même sous les ordres du commandant de brigade, le général-major Morgenstern-Döring qui demandait à ses troupes d’« être impitoyables »[37] et d'« agir sans le moindre égard contre ces fanatiques francs-tireurs et d'user des moyens les plus énergiques »[38]. Von Reyher charge le major Kock du 2e bataillon de « purger les habitations ». En son sein, le capitaine Wilke commandant la 6e compagnie, et plus tard la 9e compagnie placée sous ses ordres pour l'aider dans cette tâche, pilota bon nombre d'actions terroristes à l'encontre de la population civile notamment dans les Fonds de Leffe et à l'abbaye[36],[39].

Pour ce qui concerne la 23e division d'infanterie au travers de sa 45e et 46e brigade, ce sont principalement le 101e régiment de grenadiers saxons commandé par le colonel Meister et le 100e RI commandé par le lieutenant-colonel Kilmannsegg qui seront à l'origine des exécutions, des pillages et des incendies au sud de la ville, aux Rivages, dans le quartier Saint-Nicolas, à Neffe sous la coordination de l'adjudant d’État-major Karl Adolf von Zeschau. Dans ces basses besognes, le major Schlick, commandant les 3e et 4e compagnies du RI no 101, fut l'un des plus zélés[40],[41].

Le 178e RI qui avait mis à sac Leffe est en mesure de traverser la Meuse depuis le retrait des troupes françaises et d'atteindre Bouvignes-sur-Meuse où ils sèment à nouveau la terreur et font 31 victimes[42]. La 3e armée allemande, retardée pendant une semaine, poursuit désormais son inexorable invasion laissant dans son sillage un pays dévasté par les pillages, les incendies et les exécutions sommaires de civils « affrontant ses deux ennemis, les Français et les francs-tireurs de son imagination[43] ».

En , le premier numéro de la La Libre Belgique clandestine énonce : « Il y a quelque chose de plus fort que les Allemands, c'est la vérité.[44] »

Témoins oculairesModifier

Déjà quelques jours après les événements effroyables qui secouèrent Dinant, les Dinantais, sous l'action de quelques-uns consignèrent leurs témoignages qui permirent en de nombreux endroits de la ville de reconstituer avec précision le déroulement des faits. Pour d'autres scènes, on put seulement constater les morts et les destructions et se perdre en conjectures pour tenter de les comprendre puisqu'aucun témoin ne pouvait désormais plus en faire état.


Nous reprenons ici trois témoignages parmi des centaines heureusement conservés durant toute la durée du conflit à l’évêché de Namur et à l'abbaye de Maredsous et publiés depuis à maintes reprises.

« Toute la famille était rassemblée chez mes parents qui occupaient une maison adossée au rocher, derrière les habitations de Joseph Rondelet et de la veuve Camille Thomas, rue Saint-Pierre. Mon père, qui travaillait à Mianoye (Assesse) était absent. Le dimanche, , vers 16 heures, en voyant des Allemands s'installer dans le café Rondelet, dont les propriétaires s'étaient enfuis la veille, et y boire jusqu'à l'ivresse, nous nous sommes sauvés dans la montagne. Mais d'autres soldats, qui se trouvaient au-dessus de nous, nous aperçurent; ma mère qui s'était mise devant nous avec le petit Marcel, âgé de 4 ans, sur les bras, leva la main restée libre. Néanmoins, les soldats tirent sur nous : une première balle casse un bras à Marcel, une seconde touche ma mère au poignet et une troisième lui fait sauter la cervelle. D'autres balles atteignent mes sœurs Adèle et Éloïse, qui tombent. Tandis que Léon, Aline et Paul se sauvent d'un côté, je parviens à me cacher dans un rocher où je suis restée jusqu'au lundi soir. Alors, les Allemands m'ont découverte et, avec d'autres personnes, m'ont conduite chez les Prémontrés, où j'ai retrouvé ceux des miens encore en vie. Le petit René, fils de ma sœur Éloïse, avait été recueilli par ordre des Allemands par Mme Barzin et Mme Coupienne. Arthur Bietlot, qui a enterré nos morts, déclare que le cadavre du petit Marcel était littéralement en morceaux. Constantin Demuyter a été inhumé avec les nôtres, mais je ne sais comment il s'est trouvé là. Le cadavre d'Eugène Mathieu a également été retrouvé dans notre jardin, mais un peu plus haut. Rapport no 431, Albine Bovy in [45] »

 
Les 76 victimes du « mur Bourdon ».

« Le , de grand matin, le canon se fait entendre et nous pensons assister à une bataille analogue à celle du 15 . Profitant d'une légère accalmie, vers 10 heures, mon père et moi nous entr'ouvrons la porte d'entrée pour mieux nous rendre compte de ce qui se passe dans la rue. Nous la refermons bien vite, en apercevant, à la hauteur de la caserne, des soldats allemands qui, à notre vue, avaient relevé leur fusil, et nous rentrons sous terre. Quelque temps après, nous entendons le bruit de vitres qu'on brise et de portes qu'on enfonce. Bientôt nous percevons distinctement les coups de hache qui ébranlent la nôtre. Mes parents se décident à aller ouvrir et se trouvaient déjà dans le corridor, lorsque la porte cède sous les coups de ces énergumènes qui font irruption dans la maison, criant comme des démons, et déchargeant à bout portant leurs armes. Mon père, atteint en pleine poitrine, chancelle, recule de quelques pas encore, se cramponne à sa table de coupe et tombe : il était mort. Ma mère, touchée à l'épaule, pousse des cris de douleur et vient se réfugier dans la cave, tandis que ma grand'maman, voulant porter secours à son fils blessé à mort, est elle-même frappée d'une balle dans la nuque qui l'étend par terre. Un quatrième coup de feu atteint mon grand-père, assis dans un fauteuil et le tue. M'apercevant, les bandits déchargent sur moi leurs armes, mais les balles sifflent à mes oreilles sans me toucher. Les soldats, bien convaincus de n'avoir épargné personne, se retirent et autour de moi tout est bientôt plongé dans un silence de mort. Rapport no 426, Maurice Lion in [46] »

« A peine étions-nous arrivés devant le mur Bourdon qu'on a tiré sur nous; je suis tombé. Alexandre Bourdon était sur moi. Vers 21 heures, j'ai voulu me relever; aussitôt on a tiré dans ma direction, mais comme j'étais en-dessous de Bourdon, c'est lui qui a été touché. Je pus alors me rendre compte de tout ce qui se passait autour de moi. J'ai entendu un bébé qui pleurait et demandait à boire, c'était la petite Gilda Marchot, âgée de 2 ans; un Allemand s'est approché aussitôt et a mis le canon de son fusil dans la bouche de l'enfant et a tiré ! Écœuré, je me suis retourné d'un autre côté et j'ai vu un soldat qui portait quelque chose au bout de sa baïonnette; j'ai reconnu le corps de ma petite nièce, Mariette Fivet, qui avait trois semaines. Après avoir joué avec ce cadavre d'enfant, le soldat l'a déposé à terre et lui a mis le pied sur l'estomac pour retirer sa baïonnette... Le lendemain, j'ai enterré le corps de mon frère, de ma belle-sœur et de la petite Mariette, âgée de 22 jours. J'ai constaté que les linges du bébé étaient tout déchirés à l'estomac et remplis de sang. Rapport no 475, Camille Fivet in [47] »

Civils et ecclésiastiques prisonniersModifier

 
Le cloître de l'abbaye Notre-Dame de Leffe.

33 ecclésiastiques avaient été rassemblés à l’École régimentaire de Dinant. Ils furent dirigés vers Marche où ils furent maintenus captifs pendant un mois. 416 civils, également dirigés vers Marche puis vers la gare de Melreux où ils furent placés par groupes de 40 dans des wagons à bestiaux et envoyés à la prison de Cassel en Allemagne. Leur voyage fut parsemé d'insultes, de coups, de jets de pierres à chaque fois qu'ils croisaient la route d'un contingent de soldats allemands ou même la population locale. Certains perdirent la raison et furent abattus sans autre forme de procès. D'autres ayant échappé à la mort lors des exécutions dinantaises furent déportés bien que grièvement blessés. Certains succombèrent à leurs blessures en prison. Les Allemands interdirent que les membres d'une même famille partagent la même cellule. Leurs conditions de détention étaient déplorables, ils était contraints de partager à quatre des cellules individuelles de 9 m2 ne comportant pas même une paillasse. Durant les huit premiers jours, aucune sortie ne leur fut autorisée. Puis le régime passa à une par semaine puis trois. Maurice Tschoffen, le procureur du Roi de Dinant témoigne: « Un jour, le directeur de la prison me déclara que les autorités militaires, à Berlin, étaient maintenant convaincues que personne n'avait tiré à Dinant. Je ne sais ce qui lui a permis de faire cette affirmation. On n'avait donc eu aucune raison de nous arrêter; j'ignore celles que l'on put avoir de nous remettre en liberté[48] ». Plus tard, de retour en Belgique: « le général von Longchamps, me parlant des événements de Dinant, me dit textuellement : «Il résulte, d'une enquête que j'ai faite, qu'aucun civil n'a tiré à Dinant. Mais, il y a peut-être eu des Français, déguisés en civils, qui ont tiré. Et puis, dans l'entraînement du combat, on va parfois plus loin qu'il ne faut... »[48] »

NécrologeModifier

674 civils[Notes 6] périssent lors du sac de Dinant dont les auteurs ne seront jamais véritablement jugés. Parmi les victimes du massacre de Dinant, 92 étaient des femmes. 18 d'entre elles avaient plus de 60 ans et 16 de moins de quinze ans. Sur les 577 hommes, 76 avaient plus de 60 ans et 22 avaient moins de 15 ans. La victime la plus âgée est décédée à 88 ans, quatorze enfants avaient moins de cinq ans. L'âge de la plus jeune victime est de trois semaines[49].

Le nécrologe reprenant le nom des victimes civiles circulera bientôt sous le manteau. La première édition en 1915 par Dom Norbert Nieuwland comportait 606 noms[50]. L'autorité militaire d'occupation exigea que l'ensemble de la population lui remette les exemplaires du nécrologe en sa possession sous peine de s'exposer à de graves répercussions[51].

En 1922, Nieuwland et Schmitz arrivent à 674 victimes (dont 5 disparus)[52]. En 1928, Nieuwland et Tschoffen reprennent ce même nombre de victimes et de disparus[53]. Enfin, peu avant le centenaire, Michel Coleau et Michel Kellner rééditent une version corrigée du nécrologe et arrivent à un total de 674 victimes identifiées et trois personnes non identifiées[54].

Dénis allemandsModifier

 
Illustration du viol de la Belgique par le New York Tribune.

Thomas-Louis Heylen, évêque de Namur, ne tarde pas à informer le Pape, Benoit XV. Une large part de la population mondiale s'indigne. Un groupe de 93 intellectuels allemands adresse un « manifeste aux nations civilisées », le manifeste des 93, dans lequel ils tentent de disculper leur armée. Le , c'est l'Office du Reich aux Affaires étrangères qui adresse aux différentes nations un Livre blanc qui tente de démontrer que « les malheureuses troupes allemandes ont été cruellement éprouvées à Dinant par les attaques sauvages et déloyales d'une population fanatique[55]. »

Le Gouvernement belge rétorque en écrivant son Livre gris en 1916 : « Celui-là est deux fois coupable qui, après avoir violé les droits d'autrui, tente encore, avec une singulière audace, de se justifier en imputant à sa victime des fautes qu'elle n'a jamais commises[56] ». La presse anglo-saxonne, outrée, parle du Viol de la Belgique (rape of Belgium) dont le terme restera à jamais associé aux exactions subies par la population civile belge en août et septembre 1914. L'évêque de Namur répond aux Allemands suite à la publication de leur Livre blanc :

« Nous n'attendons, disait en le vaillant défenseur du droit outragé, que le moment où l'historien impartial pourra venir à Dinant, se rendre compte sur place de ce qui s'y est passé, interroger les survivants. Il en reste un nombre suffisant pour reconstituer l'ensemble des faits dans leur vérité et dans leur sincérité. Alors il apparaîtra que jamais, peut-être, on n'a rencontré chez des victimes une innocence plus démontrée, chez les agresseurs une culpabilité aussi évidente. Les événements se résoudront au déchaînement, au sein d'une armée, d'une cruauté aussi inutile qu'inexpliquée. Alors l'univers, qui a déjà jugé avec une extrême et juste rigueur le massacre de près de sept cents civils et la destruction d'une ville antique, avec ses monuments, ses archives, ses industries, appréciera avec plus de sévérité encore ce nouveau procédé qui, pour se laver d'une accusation méritée, ne recule devant aucun moyen et transforme en assassins des victimes injustement sacrifiées[57]. »

Dès le et dans un premier temps de manière indépendante, le chanoine Jean Schmitz et Dom Norbert Nieuwland recueillent plus de 2 000 témoignages qu'ils analyseront et recouperont ensuite. Ce travail d'historien débouchera sur la publication d'un ouvrage en 1919 : Documents pour servir à l'Histoire de l'invasion allemande dans les provinces de Namur et de Luxembourg qui traite dans sa quatrième partie (volume 5) du sac de la ville de Dinant[58].

Procès et condamnationsModifier

 
Immeuble ayant hébergé le tribunal du Reich (Reichsgericht), à Leipzig, en 1921.

Lors du traité de Versailles, les alliés imposeront à l'Allemagne de juger leurs nationaux s'étant rendus coupables de crimes de guerre. Ceci débouchera sur les procès de Leipzig qui se dérouleront en 1921. La liste de demandes d'extraditions des alliés comportait, en , 853 noms[Notes 7]. Il s'agissait des dirigeants de l'ancien régime allemand qui s'étaient rendus coupables de comportements indignes à l'égard de civils, de blessés ou de prisonniers de guerre. Parmi ceux-ci, seuls 43 noms seront transmis au tribunal allemand, le Reichsgericht . La France fit juger 11 personnes, la Belgique, 15 et la Grande-Bretagne, 5. L'Italie, la Pologne, la Roumanie et la Yougoslavie soumirent au jugement 12 individus[59].

Aucun de ces jugements ne concernait directement le sac de Dinant d'août 1914. De manière générale, même si ce fut une première que de voir un pays condamné à devoir juger ses propres ressortissants pour crimes de guerre, les procès de Leipzig seront décevants tant la justice allemande sera prompte à disculper ou trouver des circonstances atténuantes. Les peines infligées seront faibles, presque symboliques, au regard des crimes commis[59].

En ce qui concerne plus directement les exactions commises par la 3e armée allemande, les Français et les Belges mettent en accusation 7 généraux. Par ailleurs, le , une cour martiale réunie à Dinant, condamne par contumace des officiers allemands jugés coupables du sac de la ville. Fin 1925, la cour de Leipzig rejettera en bloc l'ensemble de ces jugements et n'y donnera par conséquent aucune suite[60].

Parmi ces sept généraux figurait le colonel Johann Meister (de) commandant du 101e régiment de grenadier. Il fut acquitté sur base de l'absence de preuve et de l'argumentaire des enquêtes allemandes de 1915 et de 1920 qui n'était autre que la thèse du « Livre blanc » concernant les francs-tireurs. Quant aux exécutions d'otages, si elle les reconnait, la cour ne peut trouver de preuve qu'elles aient été perpétrées de manière illégale[60].

Dinant en ruineModifier

Le mythe des francs-tireursModifier

 
La Garde civique en 1914 à Herstal.

Le mythe des francs-tireurs était particulièrement vivace au sein des troupes allemandes et de ses dirigeants depuis la guerre franco-allemande de 1870. Elle était même enseignée dans des manuels sur l'art de la guerre comme le «Kriegsgebrauch im Landkriege» publié en 1902 invitant officiers et hommes de troupes à la plus extrême sévérité dans le traitement à réserver aux francs-tireurs[61]. Cette croyance profondément ancrée allait modeler la perception, la lecture des événements que feront les troupes saxonnes en . Lorsque les patrouilles ne reviendront pas, lorsque l'origine des tirs ne pourra pas être clairement établie, ce sera forcément du fait de ces francs-tireurs[62],[63],[64]. Les rumeurs se répandent parfois créées de toute pièce de la bouche d'officiers désireux d'attiser la pugnacité et la haine dans le chef de leurs soldats. Pour ne pas s'enliser dans une guerre de position, il fallait être impitoyable.

La présence de la Garde civique aux premiers jours de l'invasion, ces fantassins à l'allure singulière hérités de la révolution belge de 1830 avec leurs chapeaux hauts-de-forme dont un bord replié portait la cocarde nationale. Elle se composait de bourgeois dont la mission était de défendre l'intégrité du territoire. Si les Dinantais avait été désarmés le par ordonnance communale, la garde civique ne fut démobilisée que le 15 au matin et désarmée le 18[65]. Ce groupe paramilitaire n'était pour les Allemands qu'une milice civile en armes, autant dire dans ce contexte des francs-tireurs.

 
Des officiers allemands dans une propriété réquisitionnée pour le colonel Beeger, le commandant militaire de Dinant, et son État-Major.

La défaite cuisante du mettant 3000 hommes hors de combat et cette Marseillaise entonnée par la ville libérée n'a pu qu'exacerber la haine que l'envahisseur vouait à la population civile[66]. « Démonstrations que, huit jours plus tard, l'ennemi allait cruellement faire expier aux Dinantais [67]. »

Dès le 21 août, les troupes allemandes vivent dans l'angoisse du franc-tireur, qui doit se cacher derrière chaque porte, chaque rideau. Pour faire taire cette angoisse, l'alcool tient un rôle de prédilection[65],[68], il ne fera qu'accentuer la confusion et l'anarchie même qui régnera durant cette semaine sanglante[69].

La configuration de Dinant nichée au fond d'une vallée étroite, profonde, propice à tromper quiconque quant à l'origine de la déflagration d'un coup de fusil[70]; les projectiles qui venaient frapper le rocher pour ricocher ensuite et donner l'impression d'avoir subi le feu ennemi au départ d'une autre position[71]; les Français qui occupaient les hauteurs de la rive gauche et qui ne manquaient pas de faire feu dès qu'un angle de tir s'offrait à eux; les «tirs amis» que dans la confusion et la fumée des incendies ne manquèrent d'essuyer ou de faire subir les troupes allemandes à l'encontre de leurs propres hommes[72], tous ces éléments allaient, ne pouvaient aller que dans un même sens. Ce sont nos vis-à-vis, ces civils sournois, qui sont les transgresseurs. Ils ne respectent rien et face à la violation de normes[73], souvent, l'Homme, surtout s'il détient une arme à feu[68], se sent autorisé à se délier des siennes et à recourir à la violence dans une frénésie que A. N. J. den Hollander (nl) qualifiait de «psychose de guerre»[74],[75].

Des querelles littéraires aux manuels d'HistoireModifier

 
Publication de Jean Schmitz et de Dom Norbert Nieuwland

Les écrits relatifs aux massacres perpétrés à Dinant commencèrent à être récoltés dès l'hiver 1914. Dans un premier temps, ils s'agissait de consigner des témoignages, d'établir la liste exacte des victimes. Joseph Chot, le professeur d'histoire qui avait accueilli Philippe Pétain en [76], parcourt ainsi le Namurois à la recherche de témoignages[77]. Dom Norbert Nieuwland, de l'Abbaye de Maredsous publie un premier nécrologe comportant 606 noms. Il sera maintes fois publié y compris par la presse étrangère au point d'en agacer le commandement militaire allemand qui en interdit la détention[51].

La presse, surtout britannique, mais également la presse des pays neutres, publient dans leurs colonnes des témoignages de civils et des pamphlets dénonçant le comportement inqualifiable de la Deutsches Heer bafouant les accords pourtant conclus avec l'Allemagne dans le cadre de convention de La Haye de 1907. Parfois, le besoin d'emphase pousse certains journalistes à forcir encore le trait ce qui fit dire à Edouard Gérard:

« Des gens de lettres plus soucieux, paraît-il, de «monnayer notre désastre» — l’expression n’est pas de moi — que de contribuer à la «mise en lumière de la vérité», ont publié déjà des récits de haute fantaisie. C’est insulter à la mémoire de nos martyrs[78]. »

Les Britanniques font de la Belgique un pays martyr et parlent du viol de la Belgique. La réponse officielle allemande tardant, 93 intellectuels allemands adressent un « manifeste aux nations civilisées » dans lequel ils tentent de disculper leur armée.

La parution du «Livre blanc» allemand en , développe leur thèse centrale qui soutient que les troupes impériales se sont heurtées à des francs-tireurs, organisés, armés et formés par le Gouvernement belge. Hommes, femmes - et enfants même - leur ont fait subir mille avanies sournoises leur causant d'énormes pertes. Cette infraction manifeste, généralisée, répétée au droit des gens rendait nécessaire une riposte cinglante justifiant, à leurs yeux, de telles exactions. L'Évêque de Namur, Mgr Thomas-Louis Heylen réagit également en publiant : «Protestation contre les accusations du Livre Blanc allemand» en . La Belgique oppose avec véhémence un démenti formel dans son «Livre gris» en .

Deux prêtres, Jean Schmitz et Norbert Nieuwland, se voient assigner, indépendamment l'un de l'autre dans un premier temps, un même objectif qui est celui de rassembler des «Documents pour servir à l'Histoire de l'invasion allemande dans les provinces de Namur et de Luxembourg» dont le premier volume paraîtra en 1919 mais leurs recherches seront menées de 1914 à 1924[79]. Chaque ouvrage publié à cette époque s'inscrit, peu ou prou, dans cette «querelle littéraire», les commissions d'enquêtes tant belges qu'allemandes n'échapperont pas à la règle, chacun voulant voir triompher «sa vérité».

 
Une vision emphatique du massacre par l'artiste américain George Bellows en 1918.

Dans les années 1920, plusieurs monuments commémoratifs sont inaugurés à Dinant. La rhétorique est sans ambages et parle de la «barbarie allemande» ou encore de la «fureur teutonne». L'Allemagne s'en offusque et reproche à l'État belge d'avoir ravivé la «légende des atrocités». Il n'en fallait pas moins pour relancer la polémique[80]. En 1927, un professeur allemand, Christian Meurer[81], chargé par le Reichstag d'enquêter sur les événements d', remet ses conclusions[82]. Le texte, avalisé par la République de Weimar, reprend à son compte la thèse du «Livre blanc», il s'agissait de «franktireurkriegers». Dom Norbert Nieuwland et Maurice Tschoffen rétorque au travers de leur ouvrage, « Le conte de fée des francs-tireurs de Dinant : Réponse au rapport du professeur Meurer de l'Université de Würzburg »[83]. Le professeur Meurer qui avait déjà réagit aux premiers rapports de M. Tschoffen[84] contenus dans le XXe rapport du gouvernement belge lui reproche que ses écrits ne soient qu'un tissu d'insultes à l'encontre de l'Allemagne. Il obtient la réponse suivante:

« [...]Troisième reproche articulé contre mes rapports. « Ils ne renferment que des insultes contre les Allemands », écrivez-vous. Cela n'est pas vrai, Monsieur le Professeur, et vous le savez. Je vous défie de citer une expression injurieuse que vous y auriez lue ; il n'y en a pas ! J'ai rapporté des faits ; je ne les ai pas qualifiés. C'était inutile d'ailleurs, ils se qualifiaient d'eux-mêmes. Au surplus, je suis d'accord avec vous sur le principe : les injures ne sont pas des arguments ; aussi je pense que des expressions telles que : « sales inventions », « cruautés bestiales », « atrocités on ne peut plus repoussantes », relèvent du pamphlet plus que de l'histoire. C'est dans votre travail que je les recueille. Pour terminer cette lettre, je cherche en vain la formule de politesse adéquate à la nature de nos relations. Souffrez donc, Monsieur le Professeur, que je n'en emploie aucune. Maurice Tschoffen, Procureur du Roi à Dinant[85]. »

Durant l'entre-deux guerres les dynamiques de pacification firent également émerger une littérature, même anglo-saxonne, tendant à démontrer que les atrocités commises ne furent que légendes[86].

En , lors de la Seconde Guerre mondiale, le mémorial aux 674 victimes du mois d’août 1914, érigé en 1936 sur la place d'Armes et intitulé «furore teutonico» est dynamité par l'occupant pensant ainsi laver l'injure. Durant les années 1950, la querelle se poursuit, notamment lorsqu'il s'est agi d'intégrer les événements d'août 1914 dans les manuels d'histoire. Dans les années 1960, on assiste à des tentatives de rapprochements entre historiens allemands et belges et français. Fernand Mayence travaille ainsi de concert avec Jean de Sturler, Léon van der Essen, le volet allemand est porté par Franz Petri, Hans Rothfels et Werner Conze[87].

Il faudra attendre la parution de l'article[88] de John Horne et Allan Kramer s'appuyant sur des journaux de campagne de soldats allemands présents en Belgique en août 1914 pour faire taire les partisans de la légende des atrocités allemandes commises en Belgique durant le premier conflit mondial[86]. À partir de 1995, des historiens comme Michel Coleau, Aurore François, Michel Kellner, Vincent Scarniet, Axel Tixhon ou encore Frédéric Vesentini se penchent sur ce triste épisode de l'Histoire de la Belgique pour non seulement relater les faits, qui purent être établis grâce aux précieuses sources primaires que constituaient les témoignages de la première heure, les documents allemands (journaux de marche, journaux de campagne, témoignages) patiemment collectés mais également pour les contextualiser et proposer des analyses.

En 2001, les mêmes John Horne et Allan Kramer publient « German Atrocities» qui sera traduit en français en 2005 sous le titre de 1914. Les Atrocités allemandes, sous-titré «La Vérité sur les crimes de guerre en France et en Belgique». Ce fait de guerre entrait définitivement dans l'Histoire.

En , cependant, un historien de l'art, Ulrich Keller[89], relance la polémique développant dans son ouvrage « Schuldfragen: Belgischer Untergrundkrieg und deutsche Vergeltung im August 1914[90]» (Questions de culpabilité : guerre clandestine belge et représailles allemandes en août 1914) la thèse selon laquelle des civils ont bien fait feu sur l'armée saxonne et que ce sont bien ces agissements qui sont à l'origine de la riposte allemande envers la population. Il appuie son analyse sur des documents d'archives conservés à Berlin et qui attestent, notamment, que des uniformes de soldats belges et français ont été retrouvés à Dinant mais pas les armes. Il y voit la preuve que des soldats se sont déguisés en civils pour faire feu sur les soldats allemands. Il y étudie également les blessures de certains soldats qui ne peuvent avoir été causées par des armes de guerre conventionnelles mais plutôt par des fusils de chasse[89]. Horne et Kramer reconnaissaient déjà dans leur ouvrage que l'on ne peut pas exclure totalement que dans certains cas isolés, un civil ait pu faire feu sur l'ennemi pour protéger les siens (ce que permet la Seconde conférence de La Haye de 1907)[91] mais de là à généraliser une action collective et organisée de la population contre l'ennemi, cela procède plus du révisionnisme[92]. Un historien militaire, Fernand Gérard, interpelle Angela Merkel pour qu'un démenti formel soit formulé par son gouvernement[92]. Le conseil communal de Dinant, en sa séance du , condamne, officiellement et à l'unanimité, les accusations contenues dans le livre du professeur Keller et invite également le Gouvernement fédéral à adopter la même posture[93]. Le journal allemand Die Welt conclut avec Axel Tixhon qui souligne que si la milice belge (la Garde civique) a pu faire feu sur les allemands[Notes 8], il n'y a pas eu de Franktireurkrieg à Dinant, que cette dernière n'existait que dans l'imagination des soldats allemands et n'a pu qu’entacher les sources - exclusivement allemandes - consultées par Keller pour arriver à de telles conclusions[89]. Axel Tixhon, historien, spécialiste des événements d'août 14, relève enfin qu'« Il y a un problème dans ce travail qui doit poursuivre des objectifs qui sont différents de ceux de la recherche scientifique »[94].

CommémorationsModifier

 
Paul Deschanel lors des commémorations du 23 août 1919 à Dinant.

« Dinant est une des stations de la voie sanglante par où l'humanité s'est élevée, dans la douleur, à la justice. » C'est ainsi que s'exprima sur les ruines de la ville et les tombes des victimes, le , en ce jour anniversaire du Sac de Dinant, M. Paul Deschanel, alors Président de la Chambre française. Et il disait bien vrai. De toutes les villes martyres sur le front occidental — et Dieu sait si elles furent nombreuses tant en France qu'en Belgique — personne ne refusera à Dinant la première place. Ce lugubre honneur, elle l'a payé assez cher du reste pour qu'on ne le lui marchande pas ; car ce n'est pas seulement un passé de gloire et de prospérité qu'elle a vu anéantir en quelques heures, ce ne sont pas uniquement des souvenirs historiques et des œuvres d'art qu'elle a vu détruire par la torche incendiaire, — d'autres villes ont matériellement plus souffert que la cité mosane, mais elles ressuscitent déjà — non, ce qui place au premier rang la ville de Dinant sur la liste si longue des cités martyres, c'est son nécrologe. Elle pleure près de sept cents de ses enfants qui ne sont plus et qui, innocentes victimes, ont été lâchement assassinés par l'ennemi sans qu'aucun jugement préalable ait été porté, sans qu'aucune preuve de culpabilité ait pu être formulée contre eux[95]. »

GalerieModifier

Un mémorial est inauguré en 1927, rue Alexandre Daoust, le long du mur Tschoffen. La réalisation de ce bas-relief en bronze a été confiée au sculpteur Frans Huygelen.

Le , un monument à la mémoire des 23700 victimes dont les 674 victimes du sac de Dinant est inauguré place d'Armes, il s'intitule furore teutonico. L'imposant monument comporte en son centre une main dont deux doigts sont tendus vers le ciel en signe de promesse. La stèle centrale reprend le serment des Dinantais qui stance:

« Devant Dieu et devant les Hommes, sur notre honneur et notre conscience, sans haine et sans colère, pénétrés de l'importance du serment que nous allons prêter, nous jurons tous que nous n'avons, en août 1914, rien connu, vu ni su qui aurait pu constituer un acte de violence illégitime à l'égard des troupes de l'envahisseur. »

Le mémorial est dynamité par les Allemands lors de la Seconde Guerre mondiale, en .

Un nouveau mémorial, reprenant la liste exhaustive des victimes, est inauguré en bord de Meuse pour le centenaire du massacre, le en présence du roi et des autorités.

Excuses allemandesModifier

 
Le mémorial du centenaire (en bord de Meuse).

Près de 87 ans après les faits, le , le gouvernement allemand au travers de son secrétaire d'État de la Défense, Walter Kolbow (en), présente officiellement ses excuses pour les atrocités infligées à la population dinantaise en 1914[96].

« ... Et c'est la raison pour laquelle je me trouve ici aujourd'hui. J'aimerais à tous vous demander de pardonner les injustices que des Allemands ont commises autrefois dans ce pays. Je vous le demande parce que je considère qu'une telle demande s'impose plus que jamais, à l'heure précisément où le processus d'unification de l'Europe s'intensifie, une Europe au sein de laquelle nos deux pays pratiquent en commun une politique qui vise à empêcher le retour de tels crimes et de telles souffrances[97]. »

Les autorités communales répondent qu'il ne leur appartient pas d'accorder le pardon au nom de ceux qui se sont tus à jamais mais saluent ce rapprochement parce qu'«Il fallait le faire pour la jeunesse et pour l'avenir»[97]. Un groupe de jeunes Belges et Allemands hissent ensuite symboliquement le drapeau allemand sur le pont de Dinant[97].

Personnalités liéesModifier

Philippe Pétain et Charles de GaulleModifier

Deux acteurs majeurs de la Seconde Guerre mondiale vont se retrouver à Dinant. Il s'agit de Philippe Pétain, âgé de 58 ans, qui est alors Colonel sous les ordres de Charles Lanrezac commandant la 5e Armée française. Le colonel Pétain commande la 4e brigade du 1er corps d'armée. Il est arrivé à Dinant le 13 août et est hébergé chez Joseph Chot[Notes 9], un professeur d'Histoire, et sa femme[76].

L'autre figure est Charles de Gaulle. Jeune Lieutenant, il a 23 ans et connaît son baptême du feu le . Charles de Gaule commande alors la 1re section de la 11e compagnie du 33e régiment d'infanterie d'Arras placé sous les ordres du Général Duplessis[98]. Il arrive à Dinant dans la nuit du 14 au 15 août après une marche forcée. Constatant que les Allemands ne sont pas encore en ville, son unité dort à même le sol dans une rue de Dinant (faubourg Saint-Médard). Il relate en détail dans ses carnets de guerre, publiés en 2014, la journée du 15 et les circonstances dans lesquelles il a été blessé tandis que son unité traversait le pont de Dinant (qui porte aujourd'hui son nom) pour venir en aide aux troupes impliquées dans le combat de la citadelle[99].

« J'ai à peine franchi la vingtaine de mètres qui nous séparent de l'entrée du pont que je reçois au genou comme un coup de fouet qui me fait manquer le pied. Les quatre premiers qui sont avec moi sont également fauchés en un clin d’œil. Je tombe, et le sergent Debout tombe sur moi, tué raide ! Alors c'est pendant une demi-minute une grêle épouvantable de balles autour de moi. Je les entends craquer sur les pavés et les parapets, devant, derrière, à côté ! Je les entends aussi rentrer avec un bruit sourd dans les cadavres et les blessés qui jonchent le sol. Je me tiens le raisonnement suivant : « Mon vieux, tu y es ! » Puis, à la réflexion : « La seule chance que tu aies de t'en tirer, c'est de te traîner en travers de la route jusqu'à une maison ouverte à côté par bonheur[99]. »

 
Philippe Pétain inaugure le monument « L'Assaut » du sculpteur A. Daoust au cimetière français de la citadelle, le 11 septembre 1927.

Se traînant à plat ventre, traînant son sabre toujours maintenu à son poignet par sa dragonne, il parvient à atteindre la maison de Madame Meurice où sont rassemblés des civils et des soldats dont un major français qui, blessé à la tête, déraisonne. Il est ensuite évacué via Anthée, vers Charleroi puis Arras et finalement l'hôpital Saint-Joseph à Paris où il est opéré[100],[99].

Le , Philippe Pétain, alors vice-président du Conseil supérieur de la guerre est présent à Dinant avec son aide de camp, le capitaine Charles de Gaulle. Ils inaugurent, au cimetière français de la citadelle, le monument « l'Assaut » que l'on doit au sculpteur Alexandre Daoust[101].

Le , une statue représentant le lieutenant de Gaulle a été érigée peu avant l'entrée du pont (rive gauche). Il existe également une plaque commémorative, à l'endroit même où il fut blessé, pour rappeler cet épisode qui l'a profondément marqué sa vie durant et singulièrement la question lancinante de savoir pourquoi de nombreux hommes y sont restés et que lui ait survécu[99].

Maximilien de SaxeModifier

Maximilian von Sachsen (Maximilien de Saxe) était aumônier de la 23e division allemande. Il était également le frère de Frédéric-Auguste II de Saxe, le roi de Saxe. Il a pris part à l'invasion de la Belgique et fut témoins des exactions commises par son armée. Il dira:

« Si j'avais pu prévoir cette marche à travers la Belgique et toutes les choses qui l'accompagnèrent, j'aurais refusé de suivre l'armée comme aumônier militaire[102],[103]. »

Hermann Hoffmann, un autre aumônier allemand rapporte dans ses mémoires: « En , j'ai rencontré en Belgique, dont nous avions violé la neutralité, un autre aumônier volontaire, Prince Max, le frère du roi de Saxe. Il me raconta, des larmes dans les yeux: « s'il existe un dieu juste aux cieux, nous devons perdre cette guerre en raison des choses horribles que nous avons commises en Belgique[102]. »

Certains historiens dinantais[104] identifient Maximilien de Saxe à l'officier qui serait intervenu après la fusillade du mur Tschoffen pour qu'elle ne débouche pas sur une exécution de masse plus terrible encore à la prison de Dinant. Rien à ce jour ne permet d'étayer cette hypothèse même si sa présence est établie et que l'on sait qu'il est personnellement intervenu, à quelques kilomètres de là, à Sorinnes, pour empêcher des exécutions de civils[102].

Jean-Servais Schmitz et Dom Norbert NieuwlandModifier

Suite à la parution du « Livre blanc » allemand, le cardinal Mercier, indépendamment des travaux réalisés par l'Etat pour rédiger son « Livre gris », souhaite pouvoir collecter des informations précises et objectives sur les exactions commises par les Allemands. À Namur, Mgr Thomas-Louis Heylen confie à son secrétaire, le chanoine Jean Schmitz, la tâche de rassembler témoignages et documents en vue de rédiger « une histoire exacte et vraie de tout ce que le pays avait souffert et de l’opposer au monument d’hypocrisie et de mensonges que les Allemands avaient construit[105]. »

Jean Schmitz de par sa position au sein de l'évêché peut s'appuyer sur la collaboration des 719 paroisses que compte le Diocèse . Très vite, Jean Schmitz comprend qu'il sera ardu de réaliser un récit cohérent et objectif au travers de la remontée d'informations telle qu'envisagée. Accompagné du Vicaire général, il décide de se rendre sur place pour recueillir les témoignages, les documents et pour prendre des clichés des traces laissées par les auteurs des crimes[106].

Le , un premier mémoire est adressé au gouverneur militaire, Moritz von Bissing, aux représentants des pays neutres et au Pape Benoît XV[106].

Suite au même appel du cardinal Mercier, un moine de l'Abbaye de Maredsous, Dom Norbert Niewland, est également chargé de réaliser un travail équivalent. Les deux chargés de mission ignorent réciproquement qu'ils ont en charge la même tâche. Dès la fin de la guerre, en , les deux religieux décident de travailler de concert et de mettre en commun l'imposante documentation qu'ils ont déjà rassemblée durant ces quatre années de guerre. De cette manière, ils peuvent procéder à des recoupements entre différentes sources pour tendre à l'objectivité[107].

Ce précieux matériel sera à l'origine de la parution des sept tomes des « Documents pour servir à l’histoire de l’invasion allemande dans les provinces de Namur et de Luxembourg » qui seront publiés de 1919 à 1924. Le IVe tome, scindé en deux parties, concerne le combat de Dinant. La première partie relative à la conquête de la Meuse paraît en et la seconde, consacrée au sac de la ville, paraît en [108].

ArchivesModifier

Très tôt, cette documentation sera mise à disposition des chercheurs. Les archives de Jean Schmitz seront conservées à l'Évêché de Namur et celles de Dom Norbert Nieuwland à l'Abbaye de Maredsous. Les archives de Jean Schmitz comportent 41 cartons, classés et répertoriés par une archiviste[Notes 10]; celles de Norbert Niewland, ne comportent plus qu'un seul carton relatif à la période 1914-1918. Ces archives sensibles avaient été enterrées à la hâte dans un coffre en métal lors du second conflit mondial et ont été retrouvées largement dégradées à l'issue de la guerre. En 1938, certains documents de Jean Schmitz sont transférés aux Archives de l'État à Namur, ils seront inventoriés en 1991[Notes 11]. Le fonds Jean Schmitz compte 4,54 mètres linéaires d'archives principalement composées des fiches thématiques. Il est à regretter que Jean Schmitz ait directement travaillé sur les documents bruts en les découpants et les classant de façon thématique. Cette méthode rend fastidieuse la reconstitution des rapports originels établis par les paroisses[109].

Déjà saluée dans les années 1920, la qualité du travail réalisé par Jean Schmitz et Dom Norbert Nieuwland est encore mise en exergue par les historiens contemporains qui se sont penchés sur ce pan d'histoire. John Horne et Alan Kramer parlant même de « documentation extraordinaire »[110].

BibliographieModifier

Par ordre chronologique de parution

  • Dom Norbert Nieuwland, Le Nécrologe Dinantais., Bruxelles, Dewit (édition clandestine), .
  • Office du Reich aux Affaires étrangères, « Die volkerrechlswidrige Fuhrung des belgischen Volkskriegs. » : Le Livre Blanc allemand, Berlin, .
  • Publication officielle du Gouvernement belge, rapports de la Commission belge d'enquête sur la violation du Droit des gens en Belgique : rapports 1 à 12 de la Commission d'enquête, vol. premier volume, Paris, Nancy, Berger-Levrault, , 167 p. (lire en ligne).
  • Publication officielle du Gouvernement belge, rapports de la Commission belge d'enquête sur la violation du Droit des gens en Belgique : rapports 13 à 22 de la Commission d'enquête, vol. premier volume, Paris, Nancy, Berger-Levrault, , 167 p. (lire en ligne).
  • Jean Dabin, La Vérité sur les Massacres de Dinant., Liège, .
  • Mgr Thomas-Louis Heylen, évêque de Namur, Protestation contre les accusations du Livre Blanc allemand, .
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  • Christoph Brüll, Le poids d’aout 1914 dans les relations belgo-allemandes, 1914-1964, coll. « Bulletin du CLHAM » (no 137), (lire en ligne)
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DocumentairesModifier

Théâtre de rueModifier

  • « 674 », Reconstitution historique par la Compagnie du Rocher Bayard, 2014.

Articles connexesModifier

Notes et référencesModifier

NotesModifier

  1. Aux habitants de la Ville de Dinant. « Avis est donné aux habitants, sous peine d'arrestation immédiate, d'avoir à porter au bureau de police tous les appareils de transmission ou de réception pour télégraphie sans fil, toutes les armes à feu et munitions qu'ils posséderaient. » À Dinant, le . Le Bourgmestre, A. Defoin.
  2. Il s'agit du café de l'Hôtel Saint-Jacques, au coin de la route de Ciney (Lipkes 2007, p. 263).
  3. Cette fusillade se déroula au lieu-dit « à la Cliche de Bois ». Après une première salve, un officier intervint et dit: « l’heure de la Justice est passée: ceux qui vivent encore peuvent se relever, ils sont libres... », les survivants se relevèrent et furent fauchés par une seconde salve (Evrard 1919, p. 8).
  4. Déclaration du lieutenant-colonel Kielmannsegg.
  5. En raison du « pantalon garance » que portaient les soldats français.
  6. À ces 674 victimes identifiées s'ajoutent trois victimes dont le corps ne put être identifié ce qui porte le nombre total des victimes à 677.
  7. Voir la liste des personnes désignées par les puissances alliées pour être livrées par l'Allemagne (demandes belges, p.145)
  8. et au plus tard le 15 août
  9. Ce même Joseph Chot qui réunira de précieux témoignages concernant les massacres cf. la section Des querelles littéraires aux manuels d'Histoire
  10. Anne Cherton
  11. par Michel Majoros

RéférencesModifier

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Liens externesModifier