Manche (fleuve)

ancien fleuve qui s'écoulait dans la Manche actuelle il y a plus de 20 000 ans

Le fleuve Manche (en anglais Channel River) est un paléo-fleuve qui s'écoulait dans la Manche actuelle il y a plus de 20 000 ans, c'est-à-dire lors de la dernière période glaciaire (environ 80 000 à 15 000 ans avant notre ère), mais également lors des périodes glaciaires précédentes (d'une durée de l'ordre de 60 000 ans), celles-ci se produisant cycliquement tous les 100 000 ans depuis environ 600 000 ans (Pléistocène Moyen et Supérieur).

À la faveur du bas niveau marin (-120 mètres environ par rapport à l'actuel[1], car une part importante de l'eau du globe constituait les immenses calottes de glace des hautes latitudes lors des périodes glaciaires ; dont au nord l'Inlandsis finno-scandien), l'actuelle Manche est en effet exondée lors des périodes glaciaires.

Les fleuves se jetant actuellement dans la Manche (Seine, Somme, etc.) confluent dès lors vers un unique système fluviatile : le fleuve Manche.

Les périodes glaciaires couvrant environ 70 % du Pléistocène (époque couvrant la période des derniers 2,6 millions d'années), le fleuve Manche constitue donc un système fluviatile majeur de l'Europe à l'échelle des temps géologiques récents. En ce sens, la Manche en tant que mer épi-continentale, c'est-à-dire dans la situation que nous connaissons actuellement, est donc une « anomalie » géographique très peu représentative de la géographie de l'Europe au cours des derniers 2,6 millions d'années. De même, le fleuve Manche verra à nouveau le jour lors de la prochaine période glaciaire.

HistoireModifier

 
Extension maximale des calottes glaciaires du Nord de l'Europe au cours du Vistulien et de son équivalent alpin le Würmien.

L'histoire du fleuve Manche est complexe et principalement contrôlée par la tectonique (à l'échelle des dernières dizaines de millions d'années) et l’extension des glaciations du Pléistocène (à l'échelle des 2,6 derniers millions d'années)

La Manche occidentale fonctionne d'abord comme un golfe tout au long du Pliocène (période qui précède le Pléistocène) et la ligne de rivage (et donc l'embouchure du fleuve) évolue constamment au gré des variations du niveau marin.

Selon Gilles Lericolais[2], le fleuve Manche apparait au Prétiglien il y a environ 2,5 Ma[3] pour devenir un fleuve de plus grande importance au cours du Pléistocène moyen, du fait de l'établissement de vastes calottes de glace de plusieurs kilomètres d'épaisseur sur les îles Britanniques (Irlande et Écosse, jusqu'au nord de Londres) et la Scandinavie avec une limite sud à la latitude de Berlin.

En effet, la Manche est en tant que telle d'origine géologique assez récente, puisqu'elle fut exondée pendant la majeure partie du Pléistocène. A. J. Smith pose en 1985 l'hypothèse que la jonction entre les eaux à l'ouest et à l'est du pas de Calais a été provoquée entre -450 000 et -180 000 par deux événements glaciaires catastrophiques où des flots d'eaux se sont déversés lors de la rupture de l'anticlinal Weald-Artois, une crête qui retenait un vaste lac glaciaire vers le nord-est, situé dans la région du Doggerland, maintenant submergée par la mer du Nord[4]. L'inondation aurait duré plusieurs mois, laissant des traces bien visibles et permettant de relâcher l'équivalent d'un million de mètres cubes d'eau liquide par seconde. La rupture de cette bande de terre et de l'anticlinal fut possiblement provoquée par un séisme, ou encore par la pression des glaciers eux-mêmes sur les eaux du lac. Le fleuve Manche s'est a priori installé sur des zones de faiblesses locales d'origine géologique (substrat naturellement plus tendre) et/ou tectonique en lien avec les modifications glacio-eustatique de cette partie de la surface de la croûte terrestre[2].

Durant les plus fortes glaciations, la rencontre des calottes britannique et scandinave en mer du Nord (elle aussi exondée du fait du bas niveau marin) oblige les eaux d’Europe centrale (c'est-à-dire les eaux des différents fleuves polonais et allemands) à s’écouler dans le golfe de Gascogne au travers du pas de Calais désormais créé. Ces eaux s'ajoutent à celles des fleuves néerlandais, belges, du nord de la France et du sud des Îles Britanniques. Cette situation se répète probablement lors des trois dernières glaciations nommées Vistulienne (i.e. dernière période glaciaire), Saalienne (i.e. avant-dernière période glaciaire, entre -130 000 et -170 000 ans) et Elstérienne (il y a environ 420 000 ans).

La dernière période glaciaire prend fin il y a environ 15 000 ans. À la faveur du réchauffement planétaire qui caractérise chacune des transitions glaciaire-interglaciaire du Pléistocène, les calottes glaciaires fondent à travers le monde, le niveau des eaux remonte rapidement, et la Manche est progressivement inondée jusqu'à la situation géographique actuelle.
Une hypothèse est que la mer du Nord aurait pu également durant cette période à nouveau se remettre en contact avec l'Atlantique via la Manche à l'occasion d'un mégatsunami engendré par le glissement de terrain de Storegga il y a environ 8 150 ans.

Les études géosédimentaires et sismiques récentes ont montré l'existence d'une rupture de pente (W1°15) en Manche centrale/orientale, une surface d'aplanissement en Manche occidentale et une charnière occidentale caractérisée marquée par les bancs de la mer Celtique (zone de dépôt des sédiments de l'ancien fleuve Manche et de son delta, avec selon Lericolais (1997) une origine tectonique de la Fosse Centrale qui a plusieurs fois joué un rôle de grand lac exutoire[2]). La Manche abrite plusieurs fosses dont les origines peuvent être individuellement différentes et sont encore discutées (glaciaire, karstique, résultant du contrôle hydrodynamique et/ou de la tectonique...)[2].

BassinModifier

Dans sa configuration maximale, le fleuve Manche récoltait les eaux des fleuves contemporains Orne, Seine, Somme, Solent et probablement Tamise, Rhin, Meuse, Weser, Ems, Elbe[1] ainsi que les eaux de fonte des calottes glaciaires britannique, scandinave et alpine (via le Rhin). La taille du bassin versant du fleuve Manche est alors estimée à 1,2 million de kilomètres carrés[5].

RéférencesModifier

  1. a et b Gilles Lericolais, « Quand la Manche était un fleuve », sur Pour la Science, (consulté le 11 avril 2017)
  2. a b c et d Lericolais G (1997), Évolution du fleuve manche depuis l'oligocène : Stratiraphie et géomorphologie d'une Plateforme continentale en Régime périglaciaire. N° d'ordre : 1730 Thèse en Géologie marine, soutenue le 4 juillet 1997.
  3. Zagwijn, 1986
  4. Smith A. J. (1985), A catastrophic origin for the paleovalley system of the eastern English Channel. Marine Geology, 64 : 65 - 75
  5. (en) Philip Gibbard, « Palaeogeography: Europe cut adrift », Nature, no 448,‎ , p. 259-260 (DOI 10.1038/448259a).

Voir aussiModifier

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BibliographieModifier

  • Lericolais G (1997) [Stratiraphie et géomorphologie d'une Plateforme continentale en Régime Évolution du fleuve manche depuis l'oligocène : Stratiraphie et géomorphologie d'une Plateforme continentale en Régime périglaciaire]. N° d'ordre : 1730 Thèse en Géologie marine, soutenue le 4 juillet 1997 (Archive Ifremer)
  • [Ménot et al. 2006] (en) Guillemette Ménot et al., « Early reactivation of European rivers during the last deglaciation », Science, vol. 313, no 5793,‎ , p. 1623-1625 (PMID 16973877, DOI 10.1126/science.1130511, résumé, lire en ligne [PDF], consulté le 17 octobre 2017) :
    Les auteurs de l'article sont, outre Guillemette Ménot : Édouard Bard, Frauke Rostek, Johan W. H. Weijers, Ellen C. Hopmans, Stefan Schouten, Jaap S. Sinninghe Damsté.

Articles connexesModifier

Liens externesModifier